mardi 8 janvier 2013

Contes de la rivière aux Loups * 15 *



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- Fille de Chicoutimi, pourquoi es-tu silencieuse aujourd’hui ?

- Enfant, il y a des jours comme cela où l’esprit a besoin de se régénérer.
- Parle-moi du silence.
- …
- Fille de Ch…
- Chut !

Derrière le rideau des arbres que refermait lentement la nuit, les Loups se rapprochaient. Et Chana  sentait bien, quoique leur  tournant le dos, une certaine réprobation de leur part.


- Cette enfant ne change pas. Toujours aussi curieuse. Et bavarde comme un moineau qui a trouvé pitance et le papote au monde.


- Tu manques d’indulgence, mon Epoux.

- Elle doit apprendre la vigilance à soi.
- Et au monde aussi, au Monde. Et cela, elle sait. Le reste viendra. En son temps. Sois patient.
La touffeur des  bois peinait à dissimuler cette dispute naissante.
Je sentais depuis le matin mon aïeule agacée par mes tentatives d’entretenir des bribes de conversation. Je me sentais parfois bien  seule malgré la compagnie des cailloux ou des petits animaux de la forêt. Elle finit par comprendre qu’elle n’aurait raison de mon insistance qu’en y cédant un peu. C’était ainsi, chacune de nous deux faisait des concessions à l’autre. Je n’apprenais pas vite, mais ni mon crapaud ni mon harfang ne pouvaient nier ma bonne volonté.
- Ecoute enfant,
écoute le murmure
en esquisses légères de l’eau sur les galets,
écoute frémir la banquise
l’espoir de la glace fondant au-delà de l’embouchure des fleuves.
sous le soleil d’automne.
Font-ils du bruit? Beaucoup de bruit?
Imite-les, enfant,
tu disperses trop de mots inutiles dans la nature et cela heurte les êtres de chaque pierre, chaque arbre.
Regarde les grands silencieux,
oraison élancée de toute leur ramure
chaque pas que tu fais  doit être à leur image, prière silencieuse, prière respectueuse
à la Terre Mère.
- Mais comment puis-je connaître le monde si je me tais ? Les mots sont hameçons.
- Tu dis juste, Enfant. Les mots sont prédateurs.
Les mots saignent la chair des plus petites choses.
- Fille de Chicoutimi, si nous n’avions pas les mots, tu ne pourrais m’apprendre tout ce que tu sais que tes ancêtres savaient, et que je dirai un jour à mes propres enfants !

- Enfant, si je le pouvais et surtout si tu m’en laissais l’occasion, je ne te répondrais que par le silence, car que peut savoir une vieille femme comme moi ? La terre en sait bien davantage, vois-tu ?
Tu demandes trop de comment et de pourquoi et à force de découper le monde tu vas te découper toi-même.
- Un enfant ne peut pas rester silencieux…
- Tout est question de mesure.
- Mère, pour une fois, écoute-moi vraiment.
je suis la va-nu-cœur,

J’ai connu un été, un automne, un hiver
fous d’amour et de pluie et de pleurs.

Dépouillée me repose
d’une  quête stérile
et de pensées brumeuses
mais où sont les roses… ?
Je suis la va-nu-corps
léchée par tant de feux
une esquisse ou une ombre
et pourtant jubilante.
Mes hardes élimées et la voix hésitante
je vais m’asseoir toujours au bord du temps qui passe.
Mais où sont les roses… ?
Je suis la va-t-en-guerre
excessive et trop tendre
crève de trop attendre
trop parler trop crier trop aimer trop chanter
Pas assez ri ?
Pas assez.
La mort n’est pas une saison
l’aime aux desseins frivoles a mangé le silence
les maux ne me laisseront pas
sans voie.
- Enfant, tu dois apprendre
la Jouissance du silence.
Jouissance du manque, de l’attente et de la solitude,
chercher en soi les musiques neuves au lieu de répéter comme un oiseau les chansons usées.
Tu fais partie du monde, tu  es une toute petite note dans sa chanson multiple.
- Cette chanson est si mystérieuse…
- Pourquoi vouloir échapper au mystère? Un mystère entier n’est-il pas bien plus beau qu’un objet  dont les contours et le contenu sont éclatés comme une outre, vidés sur le sol, desséchant au soleil? Ouvre ton regard enfant, à la fois sur le monde et sur l’intérieur de toi.
- Mais… Mes yeux sont grand ouverts !

- Sa bouche aussi!  murmura  Loup.
- Ne la distrais pas de ce que dit son aïeule.
- …
- …
- Enfant, je comprends que tu aies soif de comprendre. Mais il n’est pas forcément nécessaire de tout mettre en mots. C’est si beau de faire le vide en soi, se transformer en porte, se laisser traverser par les choses.
Le vent que tu respires te respecte.
Il reste vent.
Imagine que le vent oublie ton être profond  et se fasse eau.
Tu te noierais bien  vite.
En donnant des noms trop précis aux choses de ce monde, tu brises leur unité cachée et la mémoire qu’ils ont d’eux-mêmes. Tu les conduis tout droit dans la rivière du déjà connu. Et les y noies.  Un jour prochain elles iront se sécher ailleurs.
- Mère, j’entends les loups se disputer.
- Ah, toi aussi ?
Je crois que parfois, Loup qui se fait vieux et qui est fort sage aimerait que tu poses moins de questions. Je vais un de ces jours lui expliquer que c’est aussi de lui que je te parle, et que s’il veut continuer de faire partie de ces êtres que l’on écoute et regarde en silence, je dois bien passer par tes questions et mes réponses.
- Mère…
- Apprends à rester calme et silencieuse. Ouvre tous les petits lacs de ta peau. Et la moindre petite chose de ce monde te répondra en silence elle aussi.  Tu y trouveras l’équilibre que tu cherches. Le monde est musique, mais c’est le silence qui en fait l’harmonie.
- Mère…
- Enfant, les mots que l’on n’a pas dit sont les fleurs du silence.
- Elle parle bien !  dit Louve..
- Et toi tu viens de mettre à mort une fleur.


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