mardi 8 janvier 2013

Jehan-Rictus, Poète






Il est là. Tout à côté de moi.
Il me vient de si loin. Et d'un Ami très cher.
Un livre
Cela tient chaud un livre.

Paquet ouvert avec lenteur
Laisser glisser l’objet découvrir sa peau et vite le cacher.
En évidence sur ma table de nuit
Le cacher mais pas trop car ce jour là, c’était il y a quelques jours déjà
je me suis empêchée toute la journée de le lire
tourné autour ouvert au hasard respiré les vieilles pages découpées au coupe-papier
et il y avait des pages encore à déflorer
quelle joie de se dire
je suis la première à les lire
un livre ancien comme je les aime avec cette odeur si particulière qu’on ne trouve que chez eux.
Puis enfin. Soir. Rencontre.

Jehan-Rictus. Poète majeur mais méconnu, né en l’an mil huit cent soixante sept, poète des pauvres et des marginaux… Poète. Villon du XIXème siècle. L’auteur de ce bijou qu’est ce petit livre, Gaston Ferdière, en parle dans une langue qui me ravit de page en page, cette merveilleuse langue française dont la rondeur des sons sait provoquer chez moi des sensations visuelles ineffables. Un extrait de cette contribution passionnée à l’histoire de la littérature :

« Si l’on recherchait le qualificatif le plus approprié, on s’arrêterait à coup sûr à celui de « long » ; long comme un jour sans pain, ont dit les uns, long comme une larme ont dit les autres après Jules Lemaître. Longueur du bloum pisseux, lavé et délavé par les pluies, du buste oscillant, serré dans la longue requimpette que je n’ose dire noire tant elle est usée, cirée et poisseuse ; longueur des jambes sur lesquelles il se balance, des bras dans le geste long qui souligne, geste rare d’ailleurs, car les mains sont le plus souvent croisées dans le dos ou enfoncées dans les poches hautes du pantalon, relevant de chaque côté la redingote. »


Puis parlant de sa voix :

« Ce n’était pas le moins du monde un larmoiement, comme le prétendait, avec son incompétence habituelle Clément Vautel, mais une mélopée émouvante, infiniment prenante, plus voisine de l’incantation que de la complainte. En 1921, Rictus récita un jour ses poèmes à Montmartre devant de jeunes américaines qui ne savaient très peu de français, surtout de français populaire : beaucoup se mirent à pleurer, nous raconte Yvette Guilbert. »

Quel portrait, quelle patte, quel coup de griffe aussi et sans ménagement pour le pauvre Clément ! Comme on est loin aujourd’hui lorsqu’on ouvre certains ouvrages à succès de cette dense fluidité de l’écriture et de sa sincérité, comme cette écriture voluptueuse et admirative est loin de la langue de bois et des longueurs ou ellipses tâcheronnes qui se prétendent style.

Qui est Jehan-Rictus ? Enfant de l’adultère, mal-aimé d’une mère qui très jeune le martyrise, il garde toute sa vie tête haute et plaidera pour la détresse des enfants battus, rejetés, ceux qui n’auraient comme lui jamais dû venir à la vie, dans ses Soliloques pour enfants ( et dans ce mot, soliloque, que de solitude déchirée) dont je vous livre un vers poignant :

Qué veine y’z’ont les z’Avortés.

Cette majuscule apposée à la congrégation  des Avortés, comme elle en dit long  de souffrance et d'envie de rejoindre sa famille, sa vraie.
Il commence à gagner sa vie à l’age de quatorze ans et si jamais il ne tombera dans les vices que lui offrent la capitale, ses métiers successifs témoignent d’une grande incapacité à s’installer quelque part… il va traverser de sa longue silhouette la vie de Bohème, l’étude autodidacte, la faim, les amours sans lendemain, les amitiés avec les anarchistes, le désir surtout de vivre de sa plume.

Et en dépit des obstacles accumulés, il y parviendra. Publié dans de nombreuses revues, participant à des soirées de poésie, ami de Jose Maria de Heredia, admiré profondément de la génération de poètes qui le suit dont Mallarmé, on se demande comment une telle plume (à l’instar d’ailleurs d’un Philéas Lebesque) ne se retrouve jamais dans les anthologies.

Et pourtant.

Quelle verdeur, quel lyrisme, quelle musique dans ces vers travaillés à l’extrême pour faire passer en lettres d’encre la voix des petits, des moineaux, des perdus, des à la marge pour toujours. Quelle exigence dans ces vers dont la rime est de surprises faite comme on rencontre la nuit une ruelle inconnue que le jour n’éclairait pas. La simplicité apparente des vers ne doit surtout pas faire oublier le cadre très strict choisi: octosyllabique. Et si le vers libre est plaisir, si l'alexandrin dont j'ai tant de mal à me détacher peut être - comme Jehan le disait souvent - cercueil du poème, comme lui sait, dans ses huit pieds rendre la souplesse d'une langue des rues, sa fraicheur et sa hargne.

Quelle oreille surtout dans ce souci de transcrire au plus près, y compris lorsque le poème est écrit et non pas déclamé, la lassitude, l’abandon, la tristesse, en travaillant de fort près les intervalles typographiques, les apostrophes, les ponctuations, quitte à se fâcher avec ses éditeurs qui ne lui rendent jamais ce que lui a entendu.

Je retrouve du grand Léo mais aussi du longiligne ( et facheusement marqué à droite après 68) Philippe Clay dans l'inspiration, la gouaille, la noirceur et le désespoir aussi. Et devine que sans doute, Jehan-Rictus fut pour ces artistes une source.

Mais il est l’heure de vous en offrir quelques extraits.



Le revenant

Ah ! comm’ t’es pâle…ah comm’ t’es blanc
T’as toujours ton coup d’lingue au flanc ?
De quoi… a saign’nt encor tes plaies ?
Et tes mains… tes pauv’s mains trouées
Qui c’est qui les as déclouées ?
Et tes pauv’s pieds nus su’ l’bitume
Tes pieds à jours… percés au fer
Tes pieds crevés font courant d’air
Et tu vas chopper un bon rhume !

Ah ! comm’ t’es pâle…. Ah ! comm’ t’es blanc
Sais tu qu’t’as l’air d’un Revenant
Ou d’un clair de lune en tournée ?
T’es maigre et t’es dégingandé
Tu d’vais êt’ comm’ ça en Judée
Au temps où tu t’proclamais Roi !
A présent t’es comm’ en farine
Tu dois t’en aller d’la poitrine
ou ben… c’est ell’ qui s’en va d’toi !


Et puis un autre, un délice. De tendresse, de désir, de violence aussi.
La simplicité, le talent, le travail. Tout est là.

Mom’, c’que t’es chouatt’ ! Mom’ c’que t’es belle !
Mais surtout Mom’, t’as d’bell’s grand’s mires
Qu’ont l’air d’éclairer tout Paris ;
Ô Mom’… je sais pas comment dire…
Quand qu’tu tiens tes beaux cils levés,
Ça fait penser aux marguerites
Qui vous regardent dans les prés.

Mom’ tu m’affol’s ! Mom’, je t’adore !
Un baiser Mom’, dis… un baiser ?
De quoi ? Tu veux pus t’laisser faire
Ah, vvvache… tu vas pas m’f’aire poser
T’y passeras comme à ton baptême
J’te veux, j’te tiens… j’t’aurai quand même
Et n’gueul’ pas ou j’va  t’écraser…

La vérité est que ce doux hommes ne rêvait que femmes douces entre les seins desquelles poser enfin sa fatigue de vivre.
Cette quête d’une femme madone apaisante et maternelle, amante amie mère, jamais rencontrée, il la poursuivra toute son existence. On n'oublie jamais la mère qui a manqué. On la cherche toujours.
Mais cette transcription des amours pas bourgeoises, avouez… Quelle puissance et surtout, dans cette écriture, quelle injonction à sortir du clacissisme, à chercher au fond de soi d'autres langues d'autres musiques, d'autres voix !

Une vraie rencontre que ce livre... une émotion.

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