mardi 8 janvier 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser *3*: Civilisation gréco-latine



Poser sur une seule page une synthèse de plusieurs millénaires de musique est un  défi que je vais tenter de relever. Bien sûr, ce ne sera pas page technicienne, je ne m’étendrai pas sur les modes phrygien, lydien, mixolydien, etc, quoique cela soit fort intéressant… non plus sur les subtilités de la métrique Héllène.

C’est sur les îles de Théra et de Cos que l’on va trouver, datées de 2500 avant notre ère, des statuettes de joueurs de harpe et d’aulos double qui attestent de l’influence de la Mésopotamie et de l’Egypte sur la première civilisation des Cyclades.

Mais il faudra attendre les  reproductions figurant sur les vases -  un vase peint sur dix représentait une scène avec un instrument de musique, thème iconographique de proportion étonnante -  puis l’Illiade et l’Odyssée d’autre part pour recevoir des indications plus précises des formes musicales.
Bien que les supports écrits aient difficilement traversé l’épreuve du temps, on dénombre tout de même une cinquantaine de fragments musicaux retrouvés à ce jour. Il s’agit principalement de papyrus, de marbre ou de pierre.

Une vingtaine seulement sont exploitables par les rares spécialistes qui ont travaillé à la reconstitution d’instruments et la mise en sons des musiques et des chants.
Ce sont ces fragments parvenus intacts que je vous propose à la fin de l'article, musique fondatrice.

Entre le XIème et VIIIème siècle avant notre ère, voici le temps des dieux et des mythes.
La musique y est partout présente, que ce soit dans le mythe d’Orphée  ou le personnage de Pan, fils d’Hermès et d’une nymphe, protecteur des bergers et des musiciens.
Moins connue l’histoire d’Amphion, héros thébain, fils de Zeus et Antiope. Il vénérait particulièrement Apollon. Le dieu lui fit cadeau d’une lyre, dont il se mit à jouer avec talent. C’est grâce à ce don qu’il parvint à s’emparer de Thèbes avec son frère puis força les pierres à s’assembler en fortifications. Au son de l’instrument, les pierres venaient se placer là où il les conduisait. En un jour, Amphion acheva à lui tout seul les remparts. Les murailles de la puissante ville étaient trouées de sept portes : une pour chaque corde de la lyre !

N'oublions pas  Apollon, Dieu de la divination, de la musique et de la poésie.
Et les Muses. Toutes jeunes et belles, les neuf filles de Jupiter et Mnémosyne  manifestaient toutes un intérêt  pour la musique et cet intérêt était partagé par les créatures terrestres.
Le chant choral prédominait, chant de vendanges ou de moissons, chant nuptial ou de funérailles, accompagnés par la cithare ou  l’aulos.  La déclamation des grands textes héroïques revint par ailleurs à un  soliste accompagné de la lyre primitive à la caisse de résonance en carapace de tortue:

lyre.jpg



Mais revenons à notre soliste. Par la magie du vers s’appuyant sur les syllabes brèves et longues, l’Aède est tout autant un acteur poète qu’un chanteur qui impose à la mélopée le rytme même du vers déclamé.
Les deux notations en usage entre le début du IIIème siècle av. J.-C. jusqu’au IVème siècle ap. J.-C. ont été retrouvées. A chaque degré musical correspondent deux signes. Le premier concerne la notation instrumentale, faite de signes dérivés d’un alphabet archaïque. Le second est employé pour une mélodie chantée et constitué par les 24 lettres de l’alphabet ionien, d’alpha à oméga.

La notation instrumentale, associée à la danse, s’articule autour de seize signes distincts, affectés à des sons fixes, répartis sur deux octaves. Ces signes correspondent tous aux touches blanches de notre piano. Mais il est certain que sous l’influence de la musique orientale,  les Grecs ont employé les sons correspondant à nos touches noires, et même d’autres sons, tels que ceux qui peuvent être rendus par le quart de ton.


Chacun des seize signes pouvait avoir trois aspects :
Dans la position normale, il correspondait au son naturel.
Renversé en miroir, il correspondait à la touche noire, au demi-ton supérieur
Couché, il signifiait l’élévation d’un quart de ton.

Des centres religieux comme Delphes attiraient des chœurs et instrumentistes venus de tout le monde grec et conviés à se mesurer les uns aux autres.
Le concours consistait à jouer avec fidélité un " morceau à programme ", transmis de génération en génération, en cinq parties, au cours duquel le musicien devait illustrer de façon réaliste les épisodes du combat entre Apollon et le serpent Python pour conquérir le sanctuaire de Delphes.

Le musicien devait démontrer sa virtuosité en se soumettant aux contraintes mélodiques et rythmiques de chacune des parties. Ainsi, dans l’épisode final, il devait monter d’une octave et imiter au mieux les râles du monstre moribond.

La musique était à ce point présente dans la vie quotidienne que des corporations s'organisent. L'enseignement musical tient une place aussi importante dans la formation du futur citoyen que la poésie, les mathématiques ou le sport.
Jusqu'à la fin du Vème siècle, un enfant était confié au maître de gymnastique, et au cithariste, qui lui enseignait le chant, le jeu de la lyre, et de la cithare.  La " mousikè " grecque n’est pas un synonyme exact de notre musique. Elle désignait une activité intellectuelle et physique, placée sous la protection des Muses. Un enfant qui apprenait à lire, écrire, compter et chanter devenait " mousikos ".


Dès le VIème siècle A.C, Pythagore pose les bases d’une musique fondée sur des rapports d’intervalles.
La musique reflète l’ordre du monde, les mouvements du cosmos et celui de l’âme reposent sur les mêmes proportions harmoniques et en retour, dans sa rigoureuse obédience aux nombres, elle influe sur l’ordre du monde.

Pas question  d’innover, de sortir des règles impératives…
La tragédie, née autour des fêtes de Dionysos, occupe alors une place de choix dans la vie musicale. Elle réunit sur scène jusqu’à quinze chanteurs et danseurs et un ensemble de musiciens se tenant comme de nos jours dans une pièce semi circulaire située devant la scène, l’orchestre.

Mais les artistes en veulent toujours davantage et Platon aura beau protester avec force contre les dangers que fait courir à un état policé tout écart aux normes instituées, y compris en musique, Thimothée de Milet après avoir découvert le chromatisme et l’enharmonie, élargit la tessiture, s'intéresse à  l’expérience auditive, déploie la virtuosité, suscite de nombreux disciples las du carcan imposé.

Aristote va porter un coup fatal aux vieilles barbes en valorisant l’esthétique de cette musique nouvelle qui fait la part si belle au ressenti et s’éloigne de ses influences orientales très codifiées en matière d’improvisation.

D’une complexité qui tient à la grande variété de modes mais aussi à l’usage du quart de ton, la musique grecque repose alors sur une ligne mélodique unique, sans variations, obéissant essentiellement aux inflexions de voix que requiert la lecture du poème,  accompagnée de manière plus ou moins élaborée: elle ignore le contrepoint.
Le IVème siècle voit le déclin du rôle de la musique dans l’éducation ; la mode est aux sophistes qui prônent une éducation intellectuelle et livresque …

Quant aux instruments de musique ils sont d’une grande variété. Outre les instruments évoqués dans l'article sur l'Egypte, la Palestine ou la mésopotamie, voici
Le phormynx:

phormynx.jpg
La Kithara,

kithara.jpg




La tamboura

Tambura.jpg


La musique Romaine quant à elle ne présentera pas la même autonomie que la musique grecque. Mais la manière dont les romains s’approprient les instruments et manières témoigne d’un goût certain.
La place des instruments à vent y est prépondérante et Sénèque parle, dans sa 84 ème lettre, de " chœurs à plusieurs voix et d’ensemble de cuivres très fournis."


Voici quelques uns des instruments en usage:

Le lituus ou corne des Alpes

lituus.jpgLe buccin, ancêtre du trombone à coulisse

trombone_buccin.jpg
L'orgue hydraulique ou hydraule

hydraule02.jpg
Les Romains auront le grand mérite de recueillir les documents hérités de la tradition grecque, les penser dans une perspective historique, perfectionner les premières théories musicales dans un but de diffusion. On pense en particulier à Varron, PlutarqueSaint Augustin et Boèce .



Un aperçu sonore de la Musique de l’Antiquité grecque sur instruments reconstitués très fidèlement à partir des documents déchiffrables et de ce que nous ont légué les Historiens par le



Pour écouter ces pièces avec leur titre

suivre ce lien




1 commentaire:

Viviane Lamarlère a dit…

Bravo !!! Quel passionnante conférencière tu fais (en commençant par être la conteuse qui a la mémoire des mythes !) Tu vois, je croyais que c'était Orphée qui faisait se lever les pierres.
Je me permets de mettre ici un lien vers mon blog, vers les articles des origines...
Commentaire n°2 posté par Valentine le 21/02/2008 à 19h44

Tu as bien raison de mettre un lien, j'y ferai un tour ce soir, oui la mythologie est inépuisable
et je ne pouvais pas passer à côtés de ces personnages là!
Réponse de Russalka le 22/02/2008 à 13h53


Mais c'est superbement intéressant ce que tu nous fais découvrir !!!
J'avais trouvé sur le web il y a quelques temps un site qui reprenait en images et en sons les instruments les plus divers, il suffisait de cliquer sur l'image pour entendre le son de l'instrument... Je vais essayer de le retrouver et de te donner le lien, je pense qu'il y a quelques uns de tes instruments qui doivent y figurer...
Merci en tous cas pour cet apprentissage qui me donne l'envie d'aller voir tes articles numéro 1 et 2 !
bises
Commentaire n°4 posté par Vénus le 22/02/2008 à 12h14


Merci Vénus, c'est sympa ce retour.
Réponse de Russalka le 22/02/2008 à 13h57
Je crois que la musique est née avec le vent.... donc aussi ancienne que l'univers
Bises
Commentaire n°5 posté par orchis-moauve le 22/02/2008 à 18h18

Il est certain que le premier qui a tenté de souffler dans un roseau a tout compris (sourire)
Bises en retour et merci du commentaire poétique.
Réponse de Russalka le 23/02/2008 à 17h12


De la musique avant toute chose
La musique il est vrai me rend tout chose
On devrait apprendre l'histoire de cet art humain unique
Dans toutes les écoles de France, de Navarre et d'ailleurs

Quelle histoire que celle de la découverte des sons
Qui vont charmer les dieux et les mortelles !

Parler d'instruments à vent c'est se moquer
Car assurément les faire soupirer
Ce n'est pas du vent mais le souffle de la vie

Quand à gratter des cordes ou les faire ouiner
C'est dans mes cordes de la même manière
Que les trous noirs font vibrer la matière
De l'univers fractal qui étend sa mousse
Au-delà des frontières connues, indéfiniment

De la musique avant toute chose
C'est FOXP2 qui l'impose
Si l'homme avait été un oiseau
C'eût été tout autre chose

Nos neurones miroirs sont notre seul espoir

Merci pour ces histoires ces mythes et ces mémoires
Commentaire n°6 posté par Merlin le zeteticien le 23/02/2008 à 21h20


Quel régal ce commentaire poème tu m'as gatée, Merlin... je vais essayer d'être à la hauteur de ce cadeau...

Il était une fois le vent sur champs ou les marécages
ou plus souvent
dans les villages
il était une fois le vent et un enfant se souvenant
du chant très doux dans les roseaux
il prit couteau, tailla biseau
porta l'instrument à sa bouche
et voila que le vent se couche
et se soumet à ses désirs

Et l'enfant qui roucoule comme fait l'oiseau..
Son souffle pur ébranle la harpe géante
des grands pins aux bords de mer
puis se plante
dans l'or du soleil.
Il fait sonner l'enfer
de sa trompette immense, il fait chanter le miel
le long des futs qui tremblent
autour de lui les hommes s'affairent
les uns avec du bois, les autres avec du cuivre
les voilà bientôt ivres
de cet arti si nouveau
qu'en sont jaloux les grands voiliers de plumes au ciel tout là-haut

depuis ses frères n'ont cessé d'aller chaque fois
plus loin dans l'art de faire chanter le bois
ou toute chose qui sonne
sa propre voix
pour mieux dire celle des hommes...
...

Je complète car ai été interrompue par téléphone. Oui, on devrait, mais que fait on? On supprime les postes d'enseignement des arts qui associés aux autres savoirs permettent à un être humain de s'épanouir.Oui, ce gène dont tu nous parles, FOXP2, est sans nul doute à l'origine de ce fabuleux langage qu'est la musique, capable de transcrire les émotions indicibles, les sentiments, les joies du corps et les peines de l'âme...