samedi 29 juin 2013

Sur la route de Rodellar




Sur la route de Rodellar, vers le rio Vero

On n'en finissait pas de serpenter dans l'ombre bleutée des ifs et des sapins
puis la montagne était tombée
laissant la place à quelque chose de plus mystérieux et fuyant
sans arêtes ni
vacarme
des buissons de genets
figuiers de barbarie et partout des collines couvertes d'oliviers
cela montait descendait on n'en voyait pas la fin
la route se faisait à chaque fois plus étroite et bordée par moments des deux côtés par un précipice.

Les arbres y poussent presque à l’horizontale
dans les lignes droites
rares
on croirait rouler sur le rostre d’un poisson-scie.

Il fait nuit. Tout est fragile et beau.

Nous roulons lentement
le souvenir des animaux sauvages débouchant des talus et traversant la route, tranquilles dans le faisceau des phares s’ouvre à l’intérieur de nous.

Un renard un marcassin un serpent une chouette au vol lourd
comme collée au vent
son reflet s'accroche au brillant du macadam puis s'efface

Nous nous rappelons sur la gauche une aire arrondie
complètement nue de végétation
l’endroit sans doute le plus accessible aux ondes car toute la région s’y donnait rendez-vous pour téléphoner
c’était comme surnaturel et complètement ridicule
ces gens avec leur portable tournant en carrousel.

L’air est très pur frais presque froid
chaque goulée porte avec elle des parfums de râpe d’olive
de serpolet ou de thym
de pinède et de terre brûlée.

Pas une lumière pour échancrer la peau du lieu
on dirait qu’il contient tous les autres il suffit de fermer les yeux
- il était une fois tu sais on n’a pas besoin de grand chose -
juste une nuit très pure et laisser le corps rêver

On n’arrive même plus à imaginer que quoi que soit d'autre existe que cet espace vide et presque circulaire qui surplombe les canyons
les vagues de reliefs tout autour embaument le mois d’aout
où sont passés les empilements de choses ?
Avalés par ce ciel dans lequel les étoiles
saillantes ou estompées

Là bas au plus profond de la nuit
dans le ciel d’Aragon quelque chose a bougé
quelque chose ou quelqu’un
se déplie lentement des postures racornies depuis des millions d’années puis se lève en laissant derrière lui
un immense trou noir
on se sent à l’écart de soi
à distance d'un temps que l’on croyait connaître
le ciel
dans sa justesse
cela vient vers nous
un peu voûté lumineux
sans regard ou

au contraire

Nous avons goûté aux pierres épineuses de sa paume venue
de si loin
traversé avec lui maille après maille ces grillages qui empêchent la lumière
et le temps d'écouter
sa tristesse chiffonnée comme un tissu passé
semblait surgir en vrac du fond d'un vieil osier
il parlait
il nous a rescapé
et posé doucement
longtemps après le miel qui montait de l'aurore

On nous a dit
dans le village
que nous avions - c'était chose exceptionnelle-
vu la Constellation du
Pauvre






dimanche 23 juin 2013

Etapes * 1 *


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Pierre se pencha par-dessus la muraille
de Saint-Macaire.
Il faisait presque froid.
Au loin, le peu de vie perceptible semblait sortir de nulle part pour y retourner aussitôt.


L'enchevêtrement des herbes dissimulait à peine la terre pâteuse de trop de pluie et de fleuve.
Combien de vies éteintes sous la surface ondulante et si verte?

 Il lui faudrait dans la semaine s'assurer de la sécurité des quelques familles de voyageurs installées dans la boue, entre de maigres murs de tôle à quelques encablures de son église.

Autrefois ces champs abandonnés avaient résonné de la gaieté des semailles et des foins.
Il se souvenait de ces fins de journée charpentées de bonne fatigue,
quand les femmes insouciantes de leurs mains griffées avaient à coeur de remettre de l'ordre dans les coiffes de broderie anglaise.
Il voyait comme hier les cadichonnes à col carré, les jupes bleues ou les gilets de velours assortis aux canotiers de paille.

Prélude aux danses du soir et aux labours heureux.

Chez lui, dans cette Sardaigne si tôt quittée, la terre était pauvre et sèche.
Le vent de la mer toute proche,  les orages de neige en hiver qui laminaient les reliefs, le soleil brûlant presque six mois par an forçaient chacun à la lenteur et à la révolte. Même les plantes grondaient comme des fauves au moindre arrachement.

Sous
les couleurs luxuriantes des habits et des murs, la crainte pudique d'une maigre récolte se dilatait comme la lèpre.

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Pierre n'aurait su dire ce que lui inspiraient le silence alentour et le mélange des teintes crues de la nature en cette fin de printemps. Quelque chose se tramait dont le vent était le messager.
Un coup de vent. Cela n'arrivait pas qu'aux autres.

Les tiges de raisin d'Amérique balançaient leurs grappes mûres, prêtes à répandre à des lieues à la ronde leur peste étouffante et trop haute pour cette région de limons et de vignes.

Il se pencha davantage encore.
Le billet laissé par un fidèle et posé quelques instants plus tôt sur le muret tombait maintenant comme feuille morte  vers les douves nappées de mousse dont les parfums musqués remontaient jusqu'à lui.
Tout cela semblait si lent et inutile. La vie.

Cette chute le soulageait, au fond.
C'aurait pu être lui, flottant entre deux mondes avant de s'échouer.
Dans son dos, il sentait la chaleur des pierres de son église.
C'était dit. Il serait le héros oublié de l'histoire.
Celui qui avait aimé laisser s'envoler un billet.


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vendredi 14 juin 2013

Le dragon de Sishuan





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Il vient de la petite faute où naissent les montagnes
     des plaines humiliées
ravalées par le vent
        pousse-au-crime le vent
des plaines révoltées que plissaient les torrents
et nous
        boiteux sur ses écailles



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Il vient de la petite faute et le jour à la peine
            il fait si froid
    peut-être une Princesse attend-elle sous la peau
l'offrande d'un Enfer
        des feux aux mille veines

Son haleine bleutée nos pauvres lèvres

Main
pose un instant
sur cette lippe épaisse
je voudrais tant entendre ce tapis de temps
battre un coeur en ma paume
et le dire
mais
Le mot me dérobe et s'envole 



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Il vient de la petite faute aux parois déjà sèches
le temps élargit tout
le temps creuse et ravine
et lui s'est inventé une source plus basse
                à dire toute seule

Alors dans le silence
je savoure mes dieux que sont l'arbre et la pierre

et la fleur de milans
dont l'ombre sur l'eau fraîche


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Il vient de la petite faute qu'on ne sait allant vers
et la fente est amère de ne se refermer
quand devant nous
soudain
une couronne vierge

Et nous
de pas en pas vers la grande dent blanche
poussant au fond du lac
un ciel une forêt
leurs branches




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Cette région de Chine, Huang Long,
est celle où les Chinois pensaient que naissaient leurs dieux antiques.
Du Sichuan, nous ne connaissons que le poivre qui est en réalité
un fruit de la famille du citron.



Photos trouvées sur ce site

et

Un diaporama d'où j'ai extrait la première photo





extrait musical: Cueillette des fleurs




mercredi 12 juin 2013

Murets


Quand mes pas me conduisent dans la campagne toute proche
la fraîcheur des murets m'attire comme une source

Mes doigts aiment sans hâte le rugueux qui s’effrite
et la nielle qui brune
les gardiens de pierre


Il reste de l’humide
une peur élastique, serpentine ou véreuse
figure inachevée toute offerte à mes rêves
un petit creux de nuit qui enfonce obstiné son désir pyramide

On pourrait croire encore que tout va s’écrouler

mais le lierre

Je voudrais tant savoir l'autre côté du mur
ses dangers ses abris
les baies chargées de nids
les cris jaunes et noirs ébauches inquiètes



Je voudrais tant savoir l’autre côté du mur
le penser des fougères
le temps qu’il leur fallut pour traverser la pierre
et se tendre à la bruine



dimanche 2 juin 2013

Souple que pierre






Comme elle est douce la douleur

du corps quand la franchise du labeur
le rend aussi souple que pierre

Les gestes de lenteur
arrachés aux raisons en fleurs
laissent dans la mémoire étonnement de fer

La main s'enroule à un plaisir
qui lui rend la monnaie

Et l'on reste brûlé
de crainte, aussi de rires






Ronda



Peindre une ville en utilisant les mots d'un instrument.
J'ai choisi d'associer Ronda à la
GuitareRonda parce qu'il est des lieux, comme Venise, Grenade, Bandiagara, Alquezar...
ou mon jardin
qui sont non pas le bout du monde, mais l'
abouti du monde






Ecoute-moi, te souviens-tu ?
Nous remontions le feu de ses
frettes usées
que la blancheur des murs, étirée vers le ciel,
talons pesant au vide,
empêchait de sombrer.

Du Rio qui avait déchiré la montagne

ne restait qu’une corde entre les éboulis
d’inutiles sillets
un transparent dédale
et d’eau sèche et de vent le village pâli
comme une antique voile.

Deux arbustes éteints.

Clefs muettes.

Et nous aurions voulu raccorder cette absence à l’ébloui des pierres,

ne connaître du pont et des remparts brûlés
que les draps encore lourds des fleurs de la saison

Mais le temps est rugueux.


Il nous fallut marcher,

si longuement marcher pour empaumer soudain
une éclisse plus suave, et par fraîcheur donnée.

Vint l’eau vraie des ruelles.
Rosaces, patios crus d’où s’échappaient des voix
leurs fontaines très simples
une note bleutée
la morsure d’un seuil sous le rideau de perles.

Fleurs. Partout des fleurs

soutenant de leurs pots les façades bancales.

S’il était un envers

à ces scintillements de fleurs enracinées dans la lumière vive
nous n’en apercevions que la graine furtive
et si vite évanouie.

Cela nous suffisait. Tout " Encore ! " se paie.


Quelque chose bougeait.

Entre les oliviers, un rayon de soleil

Une corde pincée.





samedi 1 juin 2013

Trajets





Je n’ai appris qu’au bois, à la pierre, au silence
je n’ai appris qu’au vent mais ce savoir n’est rien
devant cette constance
innombrable et pointue de l’herbe du jardin

ll pousse en chaque brin

la mémoire des nuits
qui bourdonnent en bas dans les caves du monde

Ah ? Elle serait ronde

la terre? Mes pieds ne savent pas
cette géométrie


Je ne suis plus

d’ici...