mardi 8 janvier 2013

Contes de la rivière aux Loups * 29 *




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Le vent du Nord glacé termine ici sa course
Ce soir sur la prairie s’est arrondie la lune
Bien au delà des dunes
S’étire la Grande Ourse.

Le vent du Nord caresse les herbes sauvageonnes
Que j’ai cueillies très tôt sur la pierre Lapone.
Puis j’ai posé en cercle les galets ramassés
En me brûlant au feu de ma terre gelée.

Les herbes de voyage
Ont bouilli tout le jour
Je mets mes beaux atours
De plumes et de nuages.

J’aime l’odeur du vent...

On n’avait retrouvé sur le tapis  poudré
Que des traces de sang et son carquois brisé
Et puis s’en éloignant douces et précautionneuses
Les traces d’un félin sculptées dans la poudreuse.

Alors depuis ce jour,
J’attends la pleine lune
Qui me rend mon Amour
Mort au delà des dunes.

Je bois le vin amer qui m’unit  à  la terre
En espérant ses yeux
Sa peau, son corps soyeux
Ses muscles  qui m’enserrent...

Et enfin il m'arrive..Ses yeux sont des agates
Sa peau est de velours et sa bouche écarlate
Elle m’englobe toute.
La liqueur de sa langue désagrège ma peau,
Ses dents qui me mordillent ravivent de vieilles plaies
Je me coule saignante comme coule le ruisseau
Entre les pierres l’été
Tout au creux de son corps qui me transporte au loin.

Je l’ai rejoint, enfin
Dans le ventre du félin.


 

Contes de la rivière aux Loups * 28 *


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Une vieille légende Amérindienne nous dit que
notre âme abrite deux sortes de colère, l'une qui est juste l'autre .... beaucoup moins.

C’est pourquoi tu
iras
jusqu’au bout de ton âme
aux naissances des sylves tu iras seule
une vieille amertume coulée à coups de poings encore tièdes au coeur
tu les rencontreras
les regarderas vivre
le premier assoupi aux racines des arbres attendant quelque chose qui ne viendrait jamais
patient et sans procès
le second l’œil doré comme l’eau des falaises lorsque le jour s’enfuit
prêt à mousser babines et inonder le monde de sa rage baveuse
Ils t’ont été fidèles au milieu de tes houles

ils ont précipité les rochers aux abîmes fait reculer tempêtes en méduses cendrées expiant sur le sable
mais le premier l’a fait sans esprit de vindicte
le second était neuf à chaque goéland qui traversait sa vue
sa colère coulait du fond de l’océan jusqu’à travers ses dents
laisse-le en silence
qu’il apprenne à penser laisse-le se dénouer et ne le nourris plus
le loup de la vengeance



Contes de la rivière aux Loups * 27 *





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ure
Lève-toi, il est l'heure
Un long chemin t’attend que tu ne connais pas
Et que tu feras seul car je resterai là.

Depuis l’aube je bois la Lune du regard
Et sa bouche gelée qui gobe les étoiles
Au loin le vent spirale
Et se ferle de voiles.
Lève-toi il est tard.

As- tu senti danser sur ton ventre endormi
Les sources indigo courues de l’horizon
Elles fuient leur prison
Incises et légères sur le mur de la nuit

Laisse-moi te conter le rire blanc candi
Qui écharpe le ciel à l'heure du brûlant
Derrière cette dune une fournaise attend
De dérouler ses crocs sur le sable tiédi.

Il faudra que tu boives
Souviens t’en
Parcimonieusement
De l’eau de la fontaine
Chaque goutte puisée a coulé dans mes veines
Chaque goutte cueillie te chantera mes peines
Et les larmes versées
Pour que tu aperçoives
La muraille rêvée .
Au terme du voyage
Tu verras des forêts de bagasses et campêche
De grands chevaux sauvages
Ivres de leur galop viendront lécher les mèches
De tes cheveux blanchis, offrir leur doux chanfrein
Aux caresses de tes mains
Et leur croupe couverte d’épais canepin.

Je garderai la pluie,
Les cailloux et la plaine
Je garderai le bois et les promesses fruits
Je garderai mes peurs cachées au fond du puits
Je garderai le feu
Sous la cendre couvant
Et en pensant à toi je sèmerai des graines
Au vent.

Lève-toi et va-t-en.
Je me suis gardée pure
De tes lèvres brûlées par la fièvre d’été
J’ai rêvé de baisers comme on rêve d’épure
J’ai rêvé de ce que tu m’as tant refusé.

Lève-toi, mes mains se sont usées
A porter le bois mort pendant que tu dormais
Il Il te faut t’en aller, marcher aux infinis
Découvrir tes soleils.
Laisse-moi à l’oubli.
Laisse -moi au sommeil
La froidure me suffit.

Lève-toi il est temps.

Russalka : Song to the moon


Suite




Contes de la rivière aux Loups * 26 *


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Sèche tes larmes, Enfant, ou laisse-les couler

Mais ne te garde pas dans l’entre-deux fragile
Où le chagrin ne sait en quel lieu se poser
Laisse grandir ce lac qui inonde tes cils.
Je sais Mère, je sais. Mais mon âme se brise en pensant à l’Aimé si vite reparti. Il était enfiévré comme l’est un oiseau sur les murailles grises quand il sent le soleil mûrir dedans la nuit.
Mon Enfant, ton Amour est né pour un ailleurs
Qui le veut seul et nu. Accepte l’exigence
Et la rudesse noire de ce grand silence
Où pour t’aimer un jour, il a contraint ton coeur.
Je sais, Mère, je sais. Mais ma bouche a si faim de rencontrer la sienne, elle est comme une fleur tendue vers son abeille. Et mes mains amoureuses ne touchent que le vide de ce désert fou où je l’ai vu entrer sans qu’un geste ou un mot aient pu le retenir.

Fais un grand feu, Enfant, il a besoin d’un guide.
Dans son cheminement, la nuit est si livide
Qu’on dirait que la Mort veut se laisser mourir…
Brûle ce bois , Enfant, et tu verras surgir
Dans la flamme qui monte la route qu’il emprunte.
Ton chagrin ne doit pas peser comme une étreinte.
Je sais, Mère , je sais. Ses mains sur mon visage ont laissé la brûlure du profond orage qui tonne dans son coeur et résonne dans le mien . Je sais que ses pieds nus rencontrent les cailloux, se blessent des épines, et saignent des refus auxquels il s’est noué.
Fais un grand feu, Enfant, dans la nuit embrasée
Sa voie sera plus claire et tes plaies apaisées



Contes de la rivière aux Loups * 25 *





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Dans la clairière toute proche de la rivière aux Loups, bien des lunes avaient roulé dans le ciel, l’été avait installé sur les cimes des arbres ses chants d’oiseaux, ses orages et ses lueurs qui rechignent à s’enfuir vers le lendemain.
Il faisait nuit noire. Aussi noire que le secret de soi où se gardent les voeux, aussi noire que la crinière des mustangs dans les champs non loin du tipi. Mais cette nuit pourtant offrait appuis au regard dans l’émeraude des branchages, l’or repoussé des berges, la blancheur des cailloux près du foyer ou miroitant dans l'eau.
Chana s’ennuyait un peu, un vent gris tournait en rond dans sa tête et poussait ses pas à chaque fois plus loin de leur abri.
Assise au bord du foyer, son aïeule recousait en silence des peaux de rennes qu’un grand coup de tempête avait déchiré quelques jours auparavant. Cela ne prêtait pas trop à conséquences pour la saison en cours mais il fallait voir plus loin que la tiédeur relative des nuits et la torpeur des bêtes.
- Chana ? Si tu venais m’aider au lieu de dévaster toutes les herbes de voyage !
- Oui, Mère, je viens… je viens… murmura Chana que la couture n’avait jamais enthousiasmée.
-Viens enfant, cela te changera les idées, je sens bien qu’un cycle se termine pour toi et qu’en entamer un autre te pèse sur un coin de l’âme.
- Ce n’est pas ce que tu crois, Mère.
- Tsss… ! je te connais, enfant. Qu’est-ce qui te tracasse, dis-moi, je peux repriser tout en t’écoutant.
-Mère, tu vas te moquer...
- Mais non! dis!
- Fille de Chicoutimi, cela fait des soirs que je te regarde repriser notre tente, et je ne comprends pas pourquoi ce fil si clair avec lequel tu réunis les peaux de bêtes est noir au sortir de ta paume, vert-plume au bout de tes doigts, ocre lorsque la flamme s’incline un peu vers lui, puis tout blanc quand il est enfin à sa place?
-Enfant, tu poses toujours des questions compliquées. Laisse-moi y réfléchir un peu.
Derrière les futaies, Loup leva une oreille puis l’autre. Il aimait les contes de la Fille de Chicoutimi, et avec le temps avait appris à apprécier les questions de la petite fille qui les déclenchait si naïvement.
-Je vais te raconter une histoire.
Ecoute et ne m’interromps pas.
Il y a longtemps le monde
sans couleur sans parfums sans musique
je ne saurais te dire s’il était mort ou vif
mais il était
posé dans un ciel lui aussi sans couleur sans parfum sans musique.
Pour te donner idée de ce monde, il ressemblait à un coing bien mûr ou un fruit de la passion lorsque leur peau est cuite et recuite de soleil et bossue comme celle d’une vieille baleine.
Mais au coeur de cet univers quelque chose palpitait, comme les ailes de l'oisillon qui veut quitter son nid.
A force de se tordre en tous sens, la Chose qui battait au creux du fruit-monde et s'y sentait sans doute à l'étroit découpa une petite, toute petite ouverture dans cette chair dont je ne sais te dire si elle était âpre ou sucrée, je n'y étais pas, n'est-ce pas, donc ne me pose pas de questions encore plus compliquées
- Mais mère...
- Ne m’interromps pas, je suis vieille et perds vite le fil, enfant.
La Chose était étrange, fine comme une de ces laines avec lesquelles je brode, lumineuse comme l'étoile qui allait naître sur son passage, tortueuse comme l'orvet qui cherche l'ombre l'été et tremblante d’une volonté encore inconnue.
Quiconque se serait trouvé dans le ciel au moment de cette naissance aurait été ébloui des myriades de couleurs explosant du néant après son passage serpentant vers on ne sait quel but. Les traces que laissait la Chose derrière elle déformaient le ciel comme le font nos pas dans la neige.
Un peu malhabiles, un peu hésitantes au bord du gouffre qui les attendait, attirées par ces vestiges de brillance, toutes sortes de graines sortirent une après l'autre du fruit en s'accrochant à la rampe de volonté qui leur avait été laissée et se posèrent à la surface. Cela prit beaucoup de temps.
- Mère, qu’était ce fil qui a ouvert le monde ?
- Je te conte le fil
ne me parle pas fil
mais parle-moi plutôt
de l’eau du fil
de l’eau
enfant.
- …
- Bientôt ce petit monde se recouvrit de verdure et de pierres
de vie et trop souvent
de haine,
la chair rosée comme l’argile se brisait trop souvent
coupante comme une lame pour blesser l’amitié ou l’amour.
Et puis le temps passait, ce qui avait surgi du noir et s'êtait habillé de vert ou d’ocre finissait par fuir ses propres os, sa sève ou son écorce et blanchir au soleil, sous le sable ou la glace.
Un nouveau cycle recommençait
avec ses grands corbeaux d'hiver au regard de lune
ses oies bernaches qui découpent le ciel
ses champs d’avoine parsemés de lumière
ses arbres tirés par leur feuillage  roux vers la vraie vie qui est sous terre
- Mais alors…

- Oui, enfant, les couleurs obéissent elles aussi à des cycles de saisons
comme la vie
elles ne sont que ce qu’en dévoile la lumière du regard
celle du foyer qui incendie de vert-plume le noir de ma paume,
puis la nourrit de son or et son sang
enfin la pose à sa vraie place
qui est le blanc
union de toutes les autres nuances.

Le temps imperturbable continue son ouvrage
ce qui était blanc se pare du gris des transhumances
comme le vent qui souffle dans ton âme

puis il revient au noir avant de rejaillir
ici
ou là...
Les couleurs comme nous
ne sont que de passage
sortant de la nuit
marchant dans la nature et dans le jour et sous la pluie
dorant la chair des fruits et du soleil
puis pâlissant avec le temps pour rejoindre Manitou de l’autre côté du Monde
perles colorées sur un fil qui en dépit des apparences ne se rompt jamais
en route vers la lumière
nous ne sommes que de passage
- …
- Je te trouve bien sage, tout à coup…


Contes de la rivière aux Loups * 24 *




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De nacre était la Lune et de Lune les nacres

dans les cheveux de mon aïeule

Elle attisait le feu avec cette économie de gestes que j’aimais de plus en plus chez elle.

-Mère, dis-moi pourquoi le cercle est si important pour notre peuple ?
- Nous construisons en cercle, nous réunissons en cercle, combattons en cercle... le cercle, vois-tu enfant, c’est le signe du temps.
-Raconte-moi le temps !
-Le temps...

Assieds toi là, enfant.
Le temps...
C’est cette goutte que tu vois perler

Au ventre de l’araignée
D’abord un petit point qui se file et s’étire, puis se fait roue dans la nuit. Il roule et puis  revient, jamais le même, jamais autre.
 Ce n’est pas un pays, mais il est habité.
 Sache bien le remplir
Ce n’est pas une montagne, mais il donne le vertige.

Sache ne pas avoir peur de ton tout dernier saut
Ce n’est pas une main, mais il touche le néant et se tend vers la seule chose qui t’appartienne en propre: ta mort.
Ce n’est pas un nuage, mais son ventre est gonflé de ce qui adviendra.
Sache aimer ce qui n’est pas venu.
Ce n’est pas un grand corps
Mais son cœur bat tam-tam et il chante la Vie.
-Mère, je voudrais tant parfois revenir en arrière…
Ou bien trouver l’oubli.
-Tu voudrais voir le fruit avant la fleur ? On ne fait pas violence à l’oubli. Il se dresse parfois comme une victoire. Mais il respire seul.
-Mère, chaque instant me tire de la solitude pour m’y précipiter.
Accepte enfant, accepte ce qui vient,
Emerveillement ou protestation.
Ne reste pas un point,
Etire ton être, étire-le en toutes dimensions.


 

Contes de la rivière aux Loups * 23 *


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Ce matin là, je me promenais le long de la grande baie, recevant du lointain les parfums capiteux et sauvages de la mer; des miettes de sel se posaient sur mon visage. Les érables en cette fin d’automne, de leur rouge et or peignaient un rideau somptueux entre l’eau et le ciel.
Soudain, je vis sortir des fourrés une petite tortue, si lente dans ses pas, si tranquille, si peu inquiète des dangers, qu’elle se laissa prendre sans autre réaction que rentrer sa tête sous sa carapace puis la ressortir avec curiosité. Ses petites pattes s’agitaient en tous sens mais elle finit par se calmer, allongeant un cou fripé comme pour mieux comprendre ce qui lui arrivait.
Mon aïeule était en train de préparer le repas de poisson fumé et de racines, une odeur de sauge flottait entre elle et moi.
- Fille de Chicoutimi, cette bête ... je ne savais pas qu’il y en avait dans cette région.
- Que dis-tu, enfant !! Oublie vite ce que tu as dit !! La tortue est un animal sacré. oublie,  tu vas l’offenser !!
- Je ne sav….
- Assieds-toi, je vais te raconter.
La tortue reposant tranquillement entre mes jambes, nous nous sommes installées au bord de la Rivière aux Loups, si transparente que les cailloux semblaient cligner des yeux.
- Vois-tu, enfant, c’est le grand Manitou qui a créé toutes choses en ce monde. Au début, il était seul, dans un espace qui ne se nommait pas encore ciel, et qui n’était pas habit é d’étoiles.Mais tu connais déjà la naissance des étoiles. ?
(Mon aïeule est âgée, il faut lui pardonner, elle ne raconte pas toujours la naissance des choses en suivant un ordre très logique)
- Donc, au début Manitou créa un miroir au ciel qu’il nomma Océan.
- Pour se regarder..le miroir de l’eau est plus profond que le regard des h…
- Enfant ne m’interrompts pas, ce sont de vieilles histoires et ma mémoire défaille parfois, il faut que j’interroge les Esprits pour te les raconter. Pas si simple que tu le crois.
Donc il créa les eaux mais elles étaient tristes , sans mouvement.
Pour les distraire,
Il inventa les poissons et leur donna le goût
Des remous.
Et l’océan
Etait très content
De ses bougements.
- Le ciel a du être jaloux ?
- Exactement enfant, le ciel était jaloux, alors Manitou créa les ancêtres des oiseaux, mi plume mi serpents et le ciel fut content.
Mais les Serpoiseaux volaient sans cesse sans savoir où se poser et à la fin ils furent si fatigués qu’ils poussèrent un grand cri tous ensemble pour demander à Manitou de leur inventer un lieu où dormir.
Tu sais, sans vouloir offenser Manitou, il est parfois à court d’idées Il était là, à laisser rêver ses mains dans l’eau quand il attrapa un poisson et avec lui un peu de cette vase qui se forme quand les poissons meurent..
Il la modela, et insuffla en elle de l’Esprit..Le  poisson prisonnier de la vase était assez colère .
Il menaçait d’exploser, d’exploser et  Manitou riait. Tu penses enfant que Manitou ne va pas se laisser impressionner par un poisson.
Il finit par exploser et ses écailles se collèrent à la surface de la vase.
Ainsi naquit la Tortue, mais elle était encore plus colère plus  colère d’avoir perdu son corps initial et grossit jusqu’à former une boule qui échappa à Manitou et alla rouler dans un coin du ciel..
Les Serpoiseaux comprirent vite
Qu’elle était un endroit sec
Où poser leurs ailes  et leur ventre sans pattes
Cela chatouillait les écailles encore neuves nées de Tortue,
Elle se gonfla de rire
se gonfla.. devint énorme,
se colla au bleu du ciel et en garda couleur
aspira le vert de l’eau et en garda couleur
se recouvrit de vase brune. Et en garda.

- Couleur !


- Enfant !

Puis se laissa sécher tranquillement en compagnie des premiers animaux.
Ainsi naquit la Terre.


Contes de la rivière aux Loups * 22 *



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-Hiiiiiiiiii? !!!

-Quoi encore enfant ? Ton grand silence présageait quelque chose, j'aurais dû m'en douter
-Mais non, Mère, c'est juste...
-Que t'arrive-t-il ? Tu es toute affolée.
-C'est juste que j?ai fait un mauvais rêve. J'ai rêvé qu'une araignée...
Le tipi était incendié par le feu qui couvait en son centre et le visage de mon aïeule se découpait sur les peaux tendues comme des voiles. Il faisait chaud et âcre et je ne savais si je devais attribuer la sueur qui coulait sur mon front à la peur ou simplement à ce foyer si proche de ma couche.
- Enfant j'espère que tes descendantes craindront moins que toi ces petites bêtes qui ne mangent pas les grosses ? Tu auras oublié de suspendre ton capteur de rêves au-dessus de ton lit une fois encore. Oui, c'est bien cela. Il est au sol. A chaque fois que tu oublies de le mettre à sa juste place, tu me réveilles en plein milieu de mes propres rêves en poussant des cris d'oiseau.
- Fille de Chicoutimi, sans doute si tu m'expliquais enfin ce qu'est le capteur de rêve?
- A chaque fois que je...
-Je sais mère, je comprends lentement promets beaucoup et tiens mal mais je suis pleine de bonne volonté !
- Soit. Ecoute.
Il y a si longtemps que la rivière aux Loups n'existait pas encore vivait dans la contrée un animal étrange, toujours plongé dans l'ombre.
Un animal solitaire et très silencieux,
pas comme toi,
et qui pouvait observer de tous les côtés à la fois.
Chacun le respectait, il ne parlait pas souvent mais le peu qu' il disait était sage.
On comprenait
confusément
que le nombre de ses pattes parlait des quatre vents
et du nord et du sud et de l'est et de l'ouest
que la forme de son corps murmurait de ce qui se trouve
avant
et
après soi
posé en équilibre dans une sorte d'espace et de temps dont nous sommes le centre
si peu
Surtout
on aimait la légèreté de sa toile   
Il s'appelait
Asibikaashi
et il se dit
que chaque matin capturait dans sa toile les rayon du soleil enfui de l'autre côté de la nuit pour le rendre aux hommes.
Un jour une indienne de cette ancienne, très ancienne tribu,

eut un enfant qui pleurait chaque nuit sans qu'on puisse comprendre la cause.
On dispersait autour de l'enfant des herbes apaisantes,
rien n'y faisait,
on chantait des mélopées,
rien n'y faisait
on le prenait dans les bras pour le bercer
on lui donnait à boire
à manger,
rien n'y faisait.
C'est alors que Asibikaashi s'approcha du tipi
et dit à la mère:
Ton enfant voit derrière ses yeux des choses qui lui font peur.
Laisse moi tisser au-dessus de son berceau un petit morceau de toile.
La maman était comme toi, elle aimait les grosses araignées et craignait les petites.
Elle laissa Asibikaashi faire son oeuvre dans le noir au-dessus de la tête de l'enfant qui pleurait à se vider de son eau.
Puis elle s'en alla.
-Et alors ?
-Alors l'enfant dormit bien cette nuit-là et les suivantes.
Au bout d'une semaine, Asibikaashi sortit de l'ombre et vint expliquer.
Les bons rêves remplis de belles images qui conduisent l'être dans la bonne direction passent au travers de la toile
Les mauvais, ceux qui viennent de très loin, font battre le coeur et mal dans la nuque, ceux qui donnent des pensées noires dans la journée, ceux-là se prennent comme des insectes sur la toile.
Chaque maman du village demanda à Asibikaashi de tisser une toile identique au-dessus des berceaux. Elle le fit car les araignées sont bonnes, mais la réputation de ce talisman courut bientôt dans tout le pays.
L'araignée était aussi intelligente que prévoyante.
Un matin elle prit
Des fibres d'orties
Sur son dos
Et des branches de saule
Puis
Montra aux femmes de la tribu comment fabriquer un attrapeur de rêves.
Un chamane s'était approché.
Il aida les femmes dans ces gestes simples qui permettent de sentir vivre la nature
puis
à force de répéter les mêmes gestes il rentra dans la cause des choses.
Il comprit que le cercle sur lequel se tendaient les fibres d'ortie
représentait le cercle de la vie
au-dessus de laquelle le capteur de rêves serait suspendu
et que son centre
évidé
conduisait droit au coeur de l'endormi
pour nourrir de bonnes pensées et de belles images
son existence
jusqu'à cet heureux age où on n'a plus peur de ses rêves
et encore moins de ses peurs...


Contes de la rivière aux Loups * 21 *



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Il coulait au-dehors une fumée dont Chana n'aurait su dire si elle était froide ou chaude. Celle qui s'échappait, encore tiède, de ses lèvres se mêlait aux épaisseurs du ciel flottant autour de leur tipi.

Les berges de la Rivière aux Loups étaient jonchées de feuilles d’érable cramoisies, que l’humidité  de la Grande Baie collait en couches odorantes.

Des oiseaux de mer se disputaient joyeux au-dessus de leur campement, sans doute un banc de poissons au large avait-il attiré leur regard et le vent les avait-il détourné de leur appétit en les poussant jusqu'au coeur des terres.
Leur querelle vrillait les oreilles de l’enfant.



- Mère ! Mère ! Comment arrêter ces bruits d’oiseaux ? Je voudrais ramasser des feuilles en silence et …
- Empêcher les oiseaux de parler en cette heure du jour ? Enfant, il faudrait leur tendre un immense calumet de paix pour leur clouer le bec !
- Hé bien… faisons !
- Petite, tu ne sais même pas à quoi cela ressemble…
- Parce que tu n’as jamais voulu me montrer, Mère.

Dans les bois avoisinants, la tribu des Loups écoutait leur début de dispute. Ils savaient que l’aïeule finirait par s’asseoir, prendre sa petite fille contre elle et lui raconter la suite de leur histoire.

Et de fait, Chana tournait autour de la vieille femme toute occupée à ranger du poisson sur des claies verticales, puis pour finir :

- Fille de Chicoutimi, raconte-moi le calumet de paix.
- Enfant tu n’as pas l’âge de fumer.
- Tu peux me faire goûter sans me faire toucher
- …
-  Mère…
- D’accord, assieds-toi.
- Si je ne touche pas j’imaginerai!
- Je sais enfant, je sais, je connais ta capacité à imaginer, je la connais.
Ecoute.

Au plus lointain que tu songes
il y avait la mer
ses vagues ses collines ses creux
d’écume et tout cela vivait calme comme un monde perdu
et puis
un jour
sortit de l’eau une immense colère
une colère haute comme une montagne
elle répandit ses lèvres et ses dents déchirèrent la plaine


Les couleurs s'enfuyaient
les humains et les bêtes
même ceux qui se haïssaient
se trouvèrent embrassés
leur sang courut quelques secondes en silence
puis leur chair écrasée
galette
d’ocre rouge et de blanc

Avec le temps
les os la chair le sang
se transformèrent en pierre.

Un village s’établit sur cette pierre rouge traversée de vents capricieux
des hommes et des femmes avaient réussi à se sauver ainsi que quelques bêtes

Un jour qu’ils avaient faim des chasseurs laissèrent femmes et enfants au village et suivirent la piste d’un bison. Ses traces partaient fraîches encore d'un chemin caillouteux comme un ruisseau. Les pierres avaient gardé en elles souvenir sonore et régulier de sa course .
Un bison ! Depuis combien de temps n’en avaient-ils croisé !

Le jour tombait déjà sur les collines rouges
les chasseurs faméliques allaient poser leur camp
et allumer le feu entre les pierres quand
ils voient dans le lointain quelque chose qui bouge
fluide comme le temps
légère de nuage
une femme flottait qui les rejoint
et leur dit:


Vous ne pourrez jamais apaiser la colère de vos dieux
et entendre vos pères
si rien de vos pensées ne s’envole vers
eux

Elle prit alors de la pierre rouge qui était tendre
l'évida en petit four
de son ongle grava sur le tour
sept cercles
un bison en son centre
et rentra le fourneau au bout d’une branche d’aulne creux.
Puis elle cogna légèrement la pipe sur une pierre ronde

- C’était quoi cette Pierre, fille de Chicoutimi ?
- Je crois que cela montrait la Terre, enfant, le fourneau de la pipe était de terre rouge et en le tenant dans leur main, les Hommes de la tribu devaient montrer qu’ils se sentaient à jamais responsables de leur Terre mère.
- Oui, mais pourquoi taper sur la Pierre ?
- Enfant… pour dire aux Hommes que la Terre les porte et qu’ils la portent eux aussi.
- Ah…
- Tu as toujours besoin que je t’explique tout, tu pourrais de temps à autre faire l’effort de deviner, ou de réfléchir, non ?
- Ne te fâche pas Fille de Chicoutimi, un jour je saurai penser toute seule, pour le moment je ne comprends pas tout…
- Il en faut de la patience avec toi !

Au loin Père Loup hochait la tête :
-C’est sûr qu’il en faut de la patience avec elle. Toujours à questionner.
-C’est sûr que tu as tout appris sans que ton propre père te montre!  lui répondit sur un ton aigre doux sa première épouse…
- ...

- Fille de Chicoutimi, raconte-moi la suite…

Elle décora la pipe de plumes qui étaient attachées à sa taille
des plumes d’aigles luisantes comme l’huile
envoya les hommes cueillir des herbes
ces herbes qui protègent même si elles sont amères
en fourra la pipe
s’arracha un morceau de sa chair et la mit à brûler
de cette flamme alluma le calumet
en tira quelques bouffées dont elle envoya la fumée vers la terre, le ciel  dans les quatre directions du monde
et leur dit :

Le bois est ce qui croît sur terre
Les plumes ce qui vole au-dessus
Ce sont vos pensées et votre amitié pour la terre, les bêtes ailées ou les créatures terrestres, qu’elles soient de feuilles ou de poils
Ce sont vos pensées qui partent dans la fumée
Que vos pensées soient pures
Car par elles vous êtes reliés
Comme nous le sommes ici dans un immense cercle
Celui de l’amitié

Elle le fit passer alors autour d’elle en silence.


C’est alors que l’un d’eux pria que le jour qui vienne leur ramène du gibier...
Il eut à peine le temps de mettre en images et en mots cette pensée derrière ses yeux qu’au loin un troupeau de bisons vint se poser sous leurs flèches, le poitrail offert.

Ils demandèrent pardon en armant leur arc.

Ils ne revirent jamais la femme
Elle s’évanouit comme le nuage au contact du soleil

- Pourquoi ?

- Et pourquoi pas ?

- Et les femmes aussi peuvent… ?

- Cette pipe sacrée, enfant, elle nous enseigne que nous sommes tous reliés, il n’y a pas dans le cercle un animal ou un être qui vaille moins que les autres, les femmes peuvent fumer avec les hommes. Pourquoi cette question ?

- Et pourquoi pas ?

- Insolente !

Au loin les loups écoutaient.

-Je t’avais dit qu’elles finiraient par se disputer et auraient besoin de la pipe sacrée pour se réconcilier…

- Mais que dis tu ? Chana tient de son aïeule, sitôt que les mots se sont enfuis de sa bouche elle ne sait même plus le vent qui les a porté... Allons mon ami, ne nous disputons pas non plus car je te rappelle que c’est aux hommes que fut donné le calumet de paix, pas aux Loups…




 

Contes de la rivière aux Loups * 20 *



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Fille de Chicoutimi, Mère, dis moi... pourquoi les femmes qui boitent ont-elles dans notre famille une telle importance?

- Parce qu’elles sont en relation avec ce que personne ne doit voir, enfant, veux-tu que je te raconte ?

-Oui, et je te promets que j’écouterai en silence...
- Rien n'est moins sûr, tu vas lentement enfant à apprendre le silence mais... sans doute ta curiosité est-elle insatiable?

Il y a longtemps, près de notre belle rivière vivait une tribu. La fille aînée du chef était très curieuse, de tout de rien, des petites choses comme des grandes et déjà douée pour soigner avec les herbes sauvages.


Elle était très belle surtout et on ne lui connaissait aucun amour. Elle n’aimait que le jeu, les pierres et le feu.

Elle ne savait pas, la beauté aux yeux doux,
qu’il faut rester au chaud quand se raidit le vent
se faire des colliers avec les fruits du houx
et attendre modeste le retour du beau temps.

Elle a vu un matin...
Les feuilles étaient si rouges
la bise toute joie
enfilait ses grands doigts
dans ses beaux cheveux noirs, on dirait quand elle bouge
que coule sur ses seins
la pierre des volcans...
elle a vu un errant
assis au pied d’un arbre et voulut le connaître.

Non, il ne faut jamais aller plus loin qu’on peut
les pieds sont nos seuls maîtres
mais chez elle les yeux
gouvernaient son vouloir. Il est parti, le gueux,
sans but, sans même dire s’il voulait qu’elle le suive.

Elle en a traversé des eaux mortes ou vives
et c’est dans sa tanière
qu’elle l’a vu reprendre
sa fourrure d’ours blanc.  Elle aurait pu s’éprendre
de cet homme qu’hier
elle trouvait magique
mais aimer une bête…

Alors elle a boudé, lui en a fait de même
attendant un "je t’aime"
qui l’aurait transformée
en ourse  à ses côtés

Puis elle s’est endormie au chaud dans ses grands bras.
et c’est lui un matin qui lui a dit «Tu vas
et ne reviens jamais, il ne faut pas aller
plus loin que les pieds disent.
Tu vas de pierres grises
et d'herbes et de sueur t'habiller chaque hiver
jamais tu ne sauras le baiser d'un guerrier.

On ne surprend pas
impunément
l’homme qui se fait bête le temps que l’hiver passe.

On ne voit pas les secrets de la vie sans lui rendre son dû.
La  belle en a perdu
l’usage d’une jambe...

Mais il y a justice en ton pays Cheyenne, enfant,
Les boiteuses sont chamanes et femmes médecine
souvent
Ceci compense cela...

La boiteuse s’en va
Au pays du non dire
et quand elle se réveille ses yeux sont aussi plats
et vastes que ces terres inconnues du commun
on peut marcher dessus
et
comprendre le sens du vivre et du mourir


Contes de la rivière aux Loups * 19 *


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Fille de Chicoutimi, dis-moi la prière des ancêtres...

Terre
Ô ma Terre,
Permets que de mes mains
Très humblement je creuse
Une vasque de transes dans ta peau blessée.
Je ne veux pas le mal,
Je ne veux pas les cris
Juste un berceau de glaise où coucher mon corps nu
Et que sur lui descendent les Esprits Fondateurs.

Vienne l'esprit de Feu
Qu'il mange mon bâton
Tendu vers les orages
Incendie la prairie et purifie l'espace!
Qu'il rende à l'herbe drue
Une envie de troupeaux
Et des enfances vierges.

Vienne l'Esprit de Vent
Qui souffle sur le feu et étend sur la Terre
Sa médecine rouge.
Guéris les hommes, Vent !
Guéris-les du désir
De toujours plus avoir
De toujours plus envier.
Avale dans ton outre
Les mots qui font tomber,
Les mots qui font tuer,
Les mots qui empêchent les mains de se tendre et s'aimer.

Et maintenant que l'Eau
Apaise de caresses
Les larmes de mon peuple.
Nous avons tant pleuré de voir l'homme se croire
Plus doué qu'une fourmi,
Plus grand que la poussière
Plus fort que le faucon.
Que chaque goutte d'Eau
Lave les mains des hommes,
Qu'elles redeviennent simples
Et se sentent modestes
Lorsqu'elles creusent la Terre, domestiquent le Feu, empruntent les chemins
de la Brise et du Fleuve.

Que les Esprits Fondateurs disent aux mains des hommes :
"Nous sommes si fragiles
Mais aussi très puissants.
Dans le creux de vos mains
Nous savons nous plier
Mais aussi déchaîner tous les cris que la Terre rentre en son ventre chaud.
Ne nous obligez pas.
Ne nous y forcez pas.
Redevenez des Vrais.