dimanche 13 janvier 2013

Du sol une protestation



Ma campagne creusées d'ombres claires
ma campagne en avant de paroles
 
tes pierres croient en paix leur lente vie de pierre
        entre les bergers d’herbe
     
Mais quand le vent essaime aux jeunes troncs galbés
    quand ses fouets coléreux ont dilaté les champs
offert à la lumière une vasque soumise
l'indiscrête terreur s'infiltre et te surprend

Ma campagne ma vraie
entends-tu galoper
le possible muret
      la défriche si proche au triste cimenté
    les matins de cordeau
voyages épeaufrés


Tes pierres alors s’en vont

En berceau devant elles
la sombre patience des terres anciennes
tout y pousse à l’endroit avec assez de ciel

Du sol
bientôt chevé
une protestation

Généalogie du feu

Au
tout
début
instant
zéro

Au cœur
du bois
au bout
des doigts
le brasero

Puis un hoquet
de l’épigastre
phosphorescent
répandant sons,
lumière, sens épars,
pillant des astres.

Entendez vous dans le chaud hier
le feulement d’une femelle
ventre fournaise
athanor chair
mélopée noire aux courbes braises
volute souple
volupte couple
Eros naissant dans les chants d’Elle.

Et deux par deux, lueur secrete
entre leurs paumes enlacées
ils vont à l’horizon plissé
nourrir leur feu.
Deux cheminaient.

La nuit revêt son blues ombreux
piqué de cris aigus, éclairs
sortis tout droits d’un show d’enfer.
Eh, toi, le Diable, que sais tu
de la terreur et la vertu ?
 

Eteins celle-ci
éteins celle-là
il ne doit plus
rester de flamme
il ne doit plus
survivre une âme !

Le feu a pris
sur la misère
déjà les hommes on le cou roux
la peau qui bout
le regard fou
le regard feu

La révolution erre

Dans un ultime embrasement
le Tout finit de s’expanser
puis il pince
au firmament
les étoiles
de ses
pensées
ne reste
que
cendres
instant
Zéro.


Les chants cassés de l'eau qui tombe



Quand je ferme les yeux et me laisse
couler
je les entends très nets
les chants cassés au bout du fleuve, l’eau
                                                        qui
                                                            tombe

Il ne sait pas
celui qui vient lécher les berges
il ne sait pas son nom.

Mais moi
hier je me suis coupé le doigt.

Quand ferme je les yeux et laisse me couler
Je les entends très nets
les chants cassés au bout du fleuve, l’eau
                                                        qui
                                                            tombe

Et l'arrondi des roches où tout glisse surpris.
Mille autres

chut

Quand me laisse couler
chants cassés bout du fleuve eau
                                                        qui
                                                         

Roule à grotte creusée qui ne se sait pas grotte
lit qui ne se sait lit
le cours recommencé l'oubl

il suffit de couler
parler petites brèches
corps comme anse
à penser





Géométrie de l'eau





I I
l  l
p p
l  l
e e
u  u
t  t
Les mam’zelles parallèlesvoyagentsans se connaître
s’enfoncent aux carcasses
c’est bien le seul endroit où
elles peuvent se dévisager

Pluie
Enseigne moi la grâce de mille façons
toi qui glisses aux branches
et ne connais des mots
que leurs liaisons sans masques
i                             i
l                     l
p           p
l    l
e  e
uu
t   t

Les mam’zelles asymptotes infléchissent leur course
un air un peu penché le vent est capricieux
et un coup à babord et un coup à tribord et la coupe déborde
troupeaux d’arômes verts et bruns
sent-bon-la-terre

Pluie
tu poses sur ma vitre bergères virgules
et tout va de traverre
comme en terre barre barre
i                  i
i l p l e u t  t u e l p l i
p    l          l t
i  u
ee
e pli
u
e
t
Les mam’zelles sécantes une mine affolée
Quoi on pose question ?
Vite vite une réponse et quel qu'en soit le prix
faut surtout pas sécher !
Elles glissent se croisent l'amour
est-il possible entre deux gouttes d'eau
le temps de réfléchir les fait s'évaporer
emportant avec elles un souvenir de point
de non retour
voilà où ça conduit de trop penser...

Il pl...


Prélude n°1 de Frédéric Chopin


Livre ouvert



Vent s'il te plait Vent pose-toi Vent
sur le nom
sur le nom du manguier
pose-toi, Vent!

Dans le hamac de la papaye
la douceur verte de la papaye orange
endors-toi, Vent

A tranche fruit du mur!
Allez!

Ainsi fâchaient les feuilles
emportées pas vouloir au grand Pardon d’elles-mêmes

Que boit le vent pensaient-elles
dans sa cuiller qui nous
farouche et pose ailleurs
que boit-il, si ce n’est lui ?

Un orage
        le ciel était un arbre tailladé
    retenant, noir, grande à peine et brisée
la lumière qui tentait
         par les points de suture
ô l'odeur rouge bille ma terre.

Un livre était ouvert
    je me souviens
sa lampe pâle
        illuminant ma chambre éteinte par le vent
    une fente en bise au milieu des pages
les ombres qui bougeaient


Et ma peur et ma joie se touchèrent
    de ces deux livres l’un
contenant sa fureur de lumière d’où surgissait la nuit
l’autre apaisant ses ombres à chaque fois plus claires.


Une nuit d’orage

Sur la table un livre ouvert
Pages allumées

  ******************


Commentaires


Et si le vent se nourrissait de nous, de notre propre nourriture qu'est la lecture dans ce livre ouvert, d'ailleurs curieux d'en connaître la suite il en tourne les pages
Commentaire n°2 posté par lutin le 23/01/2008 à 10h27
c'est joli comme tout ce que tu me dis là, et je nous imagine
feuilles
tournées par le vent
seconde par seconde
un peu de nous s'enfeuille
oui, le vent est curieux, il cherche à tout savoir.
Réponse de Russalka le 24/01/2008 à 11h40
Le vent, qui ouvre les pages, qui bouge les feuilles, qui ouvre les fenêtres... Qui peut dévaster, mais aussi faire entrer le printemps !
Commentaire n°6 posté par Valentine le 23/01/2008 à 22h18
exactement, Valentine, et chez moi le printemps est déjà là, les rosiers bourgeonnent, je me demande ce qu'il va arriver à la première gelée inévitable de février...
Réponse de Russalka le 24/01/2008 à 11h49

Comme c'est étrange !
Le livre ouvert qui anime les personnages et les paysages, qui fait vivre la fantaisie au fur et à mesure que le vent tourne les pages. L'orage qui accélère les événements...
Mais c'est Bastien dans "Neverending story". Le livre est beau en plus.
Alors toi tu es Bastienne ou la princesse de Fantasia ?

Les livres ouverts sont dangereux mais tant mieux, je trouve ces dangers palpitants.

Ça aussi ça fait partie d'une pensée fantastique mais riche et merveilleuse. Je continue sur la pensée. Bises à Max.
Commentaire n°7 posté par Merlin le zeteticien le 23/01/2008 à 23h15
Oh si tu m'offres le rôle de la princesse de Fantasya, je prends, bien plus palpitant que celui de Bastienne dans l'opéra de poche de Mozart ;o))
c'est marrant mais je n'avais pas pensé un seul instant à cette merveilleuse histoire, Morlaa le vénérable tu fais bien de me la ramener en mémoire car j'ai du la lire des dizaines et des dizaines de fois et regarder le film pareil.
oui, les livres sont des voyages, avec leurs écueils, leurs plages de paix ou d'inquiétude, de vrais compagnons de vie mais cela tu le sais mieux que moi. Max recevras sa bise de toi dès qu'il sera là, ce qui ne saurait tarder, l'intendance est prête en tous cas, mille merci Merlin.
Réponse de Russalka le 24/01/2008 à 11h52

J'entends une voix noire dire ce texte et ces couleurs chaudes*

c'est bonheur !

Une grande richesse de sensation s
s'éveille à la lecture de ces vers
et de leur musicalité lumineuse.

J'ai vu luire des feuilles
vertes
et d'autres blanches

merci conteuse poétesse (ou le contraire)
Commentaire n°8 posté par Le bateleur le 24/01/2008 à 00h43
c'est une voix noire, en effet
en tous cas c'était un peu le but (sourire)
il faut que je retrouve mon dictionnaire de langue batoto
pour faire encore davantage chanter
merci Luc,
conteuse, juste conteuse (sourire)
Réponse de Russalka le 24/01/2008 à 11h54

J comme Jankélévitch



Vladimir Jankélévitch reste de ces philosophes dont l'écriture et la pensée foisonnante et pleine de poésie me questionne et m' apaise en même temps.
Cet homme d’une infinie modestie détestait les parades médiatiques, quoiqu’il ait consacré une grande partie de sa vie à animer une émission de musicologie sur les ondes de France musique. Remarquable pianiste, son
œuvre de philosophe se partage entre des études musicologiques très pointues et des réflexions inclassables.

A une époque où ils n’étaient plus trop à la mode, il fit redécouvrir à des centaines d’étudiants complètement sous le charme de sa voix
*  et de son beau regard timide, que les mots penser, morale, aimer, fraternité, engagement, avaient encore un sens. Et quand les mots manquaient à ce virtuose du verbe, il s’asseyait au piano qui avait été mis à sa disposition dans l’amphi de Morale en Sorbonne et jouait… Les cadences somptueuses de Liszt ou les sonates de Scriabine n’avaient aucun secret pour lui, elles traduisaient au mieux le trouble, l’hésitation, la joie, le rêve, ce qui fait trébucher et se relever un homme.
Car ce penseur poète et musicien qui ne voulait surtout pas  être un maître pour autrui ne s'en connaissait qu'un  : le mystère de l’impensable, le mystère que seule sans doute peut dire la musique dans toute sa grâce.


Ce grand étourdi ne nous laisse aucun système, aucune attache à quelque école si ce n’est celle d’aimer son proche. Cet athée qui citait Saint François de Sales,  Pascal ou Baltazar Gracian ne croyait ni au bien ni au mal, ni au paradis ni à l’enfer, mais à ce qui advient, qui se prépare, qui est à naître et entre nos seules mains.


Le refus, la tentation, le charme, le pardon, l’occasion, l’humilité, le malentendu, la mort et le mourir, la pureté intentionnelle, le tact, l’ironie, la nostalgie, le devenir.

Voilà ce à quoi il consacrait son temps, voilà ce qu' il traquait de sa plume brillante.
Il les observera toute sa vie durant, avec discrétion et acuité, dans l’ombre, innocente, tangente, avide de saisir mais aussi de voir s'échapper  ce qui se situe dans l'avant, le pendant, le «  c’est fini ! « de toute chose et surtout, surtout cette occasion qui fait de vous un instant et un seul,  un homme.

Ce qui dans notre expérience intérieure peut aussi bien nous mener sur des plages rêvées qu’aux plus somptueux naufrages.


Ce qui, pour peu que nous y réfléchissions, nous désigne qu’il y a en ce monde un à-faire. Pas ce " faire" frivole qui se parle et se montre et se vend, pas ce " faire"  activiste qui fait pour faire.


Au contraire, un faire qui dit " Non! ",  sans cesse, à ce qui lui est enjoint par l’ambition, le goût du paraître, la facilité ou simplement l’air du temps. Un faire qui va vite se cacher, conscient que même se cachant il a déja perdu son innocence.


Son œuvre entière est parcourue de cette idée que seul ce qui nous échappe peut être nôtre. Nous ne sommes généreux qu'à condition de ne même pas le savoir, nous ne serons vertueux qu'à condition de ne pas le hurler.


Je voudrais vous conseiller quelques-uns des ouvrages de ce magnifique écrivain, qui refusait aussi ce titre, préférant que l'on se souvienne de lui comme un homme de parole vive. Sa langue somptueuse est parfois un peu difficile car il écrivait couramment le latin et le grec et son œuvre est autant parsemée d’extraits de partitions que de citations de Plotin ou Aristote, dans le texte et sans traduction (sourire).


Pour débuter et faire connaissance

un ouvrage très agréable à lire, d'une poésie infinie, d'une douceur incomparables, écrit à quatre mains, son testament en quelque sorte,


" Quelque part dans l’inachevé…"

Ce lieu de communion avec Béatrice Berlowitz où il dira, d'emblée, «  A côté de quels mondes suis-je en train de passer ? » est un des plus beaux livres que j'aie rencontrés, nourri des réflexions de toute une existence sur l’engagement politique, l’amour, la mort, la trahison, la nécessaire imperfection humaine qui seule permet l'espérance puis la chute puis à nouveau l'espoir, la nuance, la musique, la nuit, le silence… Juste un extrait:

" Dans l'état grégaire où s'exerce aujourd'hui la fonction philosophique, celui qui n'a pas choisi son public et son troupeau est condamné à la solitude. Il n'a pas sa pancarte dans le dos, il n'est pas repérable, il n'a pas de famille , donc il n'existe pas. Tout classement correspond à des critères simplistes et reflète des correspondances arbitraires (...) Ainsi il se trouve, pour des raisons sociologiques et par ailleurs toutes conjoncturelles, que les défenseurs des humanités se sont trouvés rangés parmi les réactionnaires. Mais la défense du progressisme technique et la soi-disant ouverture de l'université au monde moderne ne caractérisent-elles pas aujourd'hui en France la politique du patronat? N'est-ce pas toute la philosophie des princes du béton et de l'immobilier? "


Et puis

" L’irréversible et la nostalgie ", merveilleux hommage à son ami Bergson, mais aussi merveilleuse leçon de consentement joyeux à notre finitude, à notre inscription dans un temps qui ne se cherche pas d’excuses ou de dieux et encore moins d’éternité à conquérir, ici bas ou ailleurs.

Un  autre extrait, si vrai:

" C'est la nostalgie elle-même, et c'est la fidélité paradoxale du Nordique aux brumes du Nord malgré les enchantements du midi qui embellissent par cristallisation l'humble petit village. Et de même, si la mère voue à son enfant un amour passionné, ce n'est pas parce que cet enfant est le plus beau du monde: il le sera parce qu'elle l'aime passionnément et le transfigure à force de l'aimer"


" Le Pur et l’Impur" , et si on a le temps car ils sont quasiment indissociables, " le Sérieux de l’intention ". Qui se regarde être bon a déjà basculé, qui se regarde basculer et en tire gloriole bascule encore davantage, qui essaie de sauver son âme dans une charité médiatisée l’a déjà perdue. Il est si doux de donner sans le dire, et c’est une telle morsure que de se contempler ayant donné.

Un tel abîme nous est ici montré qui sépare la fatuité et le simple d'esprit au sens où l’entendait Dostoïevsky, abîme entre la mémoire complaisante et l’amnésie salvatrice. Seuls les naïfs ou les fous peuvent toucher la pureté intentionnelle et encore, à condition de continuer d'ignorer le sens de ces mots.

Seul est pur l'Idiot.


Un autre extrait encore:

" Fragile comme le pur amour et aussi impalpable que le mouvement de charité, l'intention est à la fois très riche et très pauvre. Elle est à la fois Poros et Penia. L'intention est, par rapport à l'acte, le possible ambigu, incomplet et instable, l'impatience d'exister et le propos de s'exprimer. Elle représente, en sa féconde intelligence, la vacuité infinie, l'élan passionné et la volonté d'agir. Mais elle est après coup, déçue de se sentir trahie par l'exécution et toujours au-delà de l'acte accompli, défigurée par ses propres oeuvres ."


" La Mort" , enfin, puissante méditation d’un homme dont le père médecin, traducteur de Hegel, accompagnait ses patients jusqu’au bout, le livre à lire pour se rassurer si on craint la mort, mais aussi pour comprendre ce qu’elle représente pour l’humanité ici ou là, le livre après lequel plus rien ne pourra plus jamais être écrit sur la mort …


Et puis bien sur pour les mélomanes, ses indispensables études de l’œuvre de Fauré, Debussy, Satie, Ravel, sans compter ses escapades dans la musique espagnole, catalane, ou russe.



Son site personnel tenu par le Père Luc-Thomas Somme 
La page remarquable qui lui est consacrée sur Wikipédia


Une émission à son sujet à lire et/ou écouter sur Radio Prague


Ecouter directement cette émission



Jankélévitch a cessé de jouer de la musique allemande après avoir perdu quelqu'un de cher dans un camp de concentration.

Etant animiste, je ne ferai pas offense à sa mémoire en vous donnant à écouter du Bach, mais plutôt un des compositeurs qu'il préférait dans une oeuvre aimée, et dont la cadence finale, si longue et si différée lui a permis d'écrire de magnifique pages sur le temps...

Rêve d'amour n° 3 de Frantz Liszt

par Claudio Colombo

Qu'appelle-t-on penser, de Maxou à Heidegger



 En Afrique un proverbe dit: Lorsqu'un vieillard meurt c'est une bibliothèque qui disparait.






Travail diffus dans les tissus du temps.
Le livre obscur et lent de Heidegger
où quelques clairières soudaines consolaient d'une marche ardue
entre ronces et pièges de la langue.


Il y a peu, observant notre petit Maxou tentant en vain - mais cela viendra, il n'a que dix mois - de rentrer dans l'espace qui lui était dévolu une pièce de puzzle en bois, je me disais ( ou éprouvais-je? ) qu'il était précisément en train d'apprendre à penser.

Me revinrent alors en vrac ces définitions qui jalonnent tout cours de philosophie bien construit sans jamais vraiment élucider ce que signifie le mot " Penser ".
Et ce livre qui ne pose la question que pour ne jamais donner de réponse m'a enfin découvert ses somptueuses hésitations, essais erreurs et autres répétitions.


Maxime se disait non, à chaque tentative ratée.
Il tentait de faire rentrer la pièce par le dos du cadre, par le côté, il la faisait glisser dessus, rencontrant d'autres espaces évidés qui naturellement n'étaient pas les bons pour résoudre son problème.  Puis il finit par lancer à plusieurs reprises la pièce de bois sur son support en grognant et bavant.
Début de la révolte? Début de la pensée?
Je ne pouvais m'empêcher d'admirer cette intelligence en germe, vierge de tout savoir et qui le construisait seule, neuve vraiment de tout ce qui nous empêche souvent avec l'âge de dépasser la simple opinion ou même le préjugé et d'avoir le courage de notre pensée.

Il finit, non par se critiquer, mais par critiquer le jouet et  laisser en plan ce fragment de Vie qu'est  " ranger une pièce de puzzle à sa place " pour rejoindre ce qui était en cet instant la vraie Vie ... son biberon.
Ouvert de tout son être, Maxou est dans l'intemporel.  Il explore sans lassitude ce lieu merveilleux des découvertes inouïes que les conditionnement ultérieurs peuvent, s'ils sont opérés sans amour,  réduire comme peau de chagrin. Ô rester jusqu'au bout émerveillé de rien! N'être rien devant le jouet qui résiste et le miel du lait.  Être toujours sur l'extrême pointe de l'étonnement. Tout près du coeur. Peut-être est-ce cela...penser ?

Pour revenir à Heidegger, deux beaux passages de ce livre fascinant qui réunit les cours du philosophe entre 1951 et 1952 à l'université de Fribourg.

" Un apprenti menuisier par exemple ne s'exerce pas seulement dans cet apprentissage à manier avec habileté des outils. Il ne se familiarise pas non plus seulement avec les formes usuelles des choses qu'il a à construire. Il s'efforce, quand il est un vrai menuisier, de s'accorder aux diverses façons du bois, aux formes y dormant, au bois lui-même tel qu'il pénètre la demeure des hommes et, dans la plénitude cachée de son être, s'y dresse. Ce rapport au bois est même ce qui fait tout le " métier " qui sans lui resterait enlisé dans le vide de son activité. Ce à quoi l'on s'occuperait alors n'étant plus déterminé que par le seul profit. Tout travail de la main, tout agir de l'homme est exposé toujours à ce danger. La poésie en est aussi peu exempte que la pensée." ( page 88)

" Enseigner est en effet bien plus difficile qu'apprendre. (...) Celui qui enseigne est beaucoup moins sûr de son affaire que ceux qui apprennent de la leur. C'est pourquoi dans la relation de celui qui enseigne à ceux qui apprennent, quand c'est une relation vraie, l'autorité du multiscient ni son influence autoritaire n'entrent jamais en jeu. C'est pourquoi cela demeure une grande chose d'être un Enseigneur, et c'est tout autre chose que d'être un professeur célèbre. Si aujourd'hui - où rien n'est mesuré que sur ce qui est bas et d'après ce qui est bas, par exemple le profit - personne ne désire plus devenir Enseigneur, sans doute cette aversion est-elle liée à ce qui donne le plus à penser? Nous tentons ici d'apprendre la pensée. Penser est peut-être simplement du même ordre que travailler un coffre." ( page 89)



La sculpture qui ouvre l'article a été photographiée au musée d'art contemporain de Madrid, lors de notre dernier séjour là-bas.
ll s'agit de la " Bibliothèque des livres sans mots "
de Manolo Valdes

Les livres sur tranches sont des pièces de bois
travaillées et rangées dans ce désordre
qui caractérise les bibliothèques aimées.




A comme Alain, Les Dieux

 
 
friedrichtwomen.jpg


                                       Toile de Caspar David Friedrich

J'ai mis longtemps à comprendre pourquoi Emile-Auguste Chartier avait pris ce pseudonyme. Alain. Un prénom,  une redondance de l'anonymat. Philosopher sans doute et à cette altitude ne se conçoit que dans une forme de clandestinité, loin des éclairages violents de la cité et des hommes. La vie, comme le cube,  est faite de bords et d'angles, toujours nous échappant mais toujours participant de ce monde-ci.  Et pour voir la vie, il convient de se tenir en ses marges...

Son ouvrage Les Dieux reste pour moi une épopée pleine de poésie, inclassable en philosophie et peu connue en regard des autres ouvrages, comme ceux où le philosophe analyse la pensée de Platon, celle de Descartes et celle de Spinoza (entre autres hommes de bonne compagnie) ou ses fameux Propos.

La première phrase de cet ouvrage m'avait charmée, comme aurait pu le faire la première phrase d'un conte:  " Un homme qui philosophait de la bonne manière, c'est-à-dire pour son propre salut... " La démarche si noble d'Alain est toute là, tant oubliée des philosophes complices de nos sociétés spectacles qui ne veulent rien que sauver chacun de sa singularité en mettant en scène sa banalité.

Tout commence à l'enfant et tout y retourne.
On retrouve chez Alain l'aptitude à l'émerveillement tant appréciée chez Bachelard relativement à ces lieux de l'enfance tout chargés de magie qui forgent notre imaginaire. L'auteur y est encore ce petit d'homme aux yeux ouverts déjà sur les formes du monde, les questionnant, les palpant, le reniflant comme il le dit, car il n'est de pensée que celle qui passe par l'expérience du corps et les siennes portent déjà en germe, par la richesse de leur intensité, toute sa réflexion d'adulte. " Ce voleur que je n'entends pas est le plus redoutable." Cette peur sans objet est la plus terrible de toutes et les contes de fées ou de lutin lui sont un premier remède.


Cet imaginaire enfantin, cette pensée magique toute emplie d'erreurs de jugements, il convient de les poursuivre car ce sont eux qui nous fondent. Dans une sorte d'exorcisme de ses peurs ou de ses impatiences l'humain en arrive ainsi à sculpter dans le bois, la pierre ou la matière sonore cela même qui ne se donnait qu'en mots et continuait pourtant de lui échapper, " Cette présence cachée et embusquée, ce mystérieux envers de la chose qui nous fait croire que tout est plein d'âmes ou comme le disait Thalès, que tout est plein de Dieux. (...)   Les dieux refusent de paraître, et c'est par ce miracle qui ne se produit jamais que naissent la religion, les temples, les statues et les sacrifices. Et ces merveilles qui ne se produisent jamais sont toutes racontées."  Les dieux sont ainsi à la croisée de leur absence et de la création d'oeuvres humaines. Ils sont parce que l'homme les modèle et persiste à les espérer.

Apologie de l'erreur ( " Se tromper est un beau verbe" ), de  la naïveté, de la crédulité qui est pour lui la meilleure école du doute : " Toute leçon réelle est une leçon d'incrédulité. Et le mal vient toujours de ce que l'esprit bourgeois est tout occupé de donner des ordres ou de prier ou de négocier.(...) Quand le travail pensera et quand la pensée travaillera, un miracle sera tout réfugié dans l'homme. Il aura nom Courage."

Apologie de l'enfance, celle qui oublie  ou du moins essaie d'oublier le paradis dont on la chasse et qui l'oblige à développer " ce châtiment, qui est toute sa richesse, de la fiction, donc de la religion."

Comment s'étonner, quand on sait qu'"Il y a du tragique chez l'enfant qui fait le méchant, cherche, brouille les mots et les signes et remue les passions comme il remue l'eau et le sable", comment s'étonner  que face à ces obstacles invisibles que sont l'interdiction et le péché de désobéissance, qu'homme devenu il cherche encore et toujours ces lieux qui sont de ne pas être, ces croyances dont l'objet demeurera à jamais absent ?
Comment s'étonner qu'homme devenu il ne reconstruise sans cesse, et surtout dans des fictions, l'unité du monde fantastique dont il regardait enfant se succéder les événements disparates avant d'être arraché à sa contemplation par ces adultes qui, triant pour lui l'important de ce qui ne pouvait l'être, déchiraient sa rêverie mais aussi la trame du monde?


Apprendre à demander n'y était pas loin d'apprendre à plaire puis à prier. Et l'enfant, tout à son découvrir du merveilleux des contes et du pouvoir des mots sur ceux qui le servaient, le nourrissaient, l'éduquaient, sur le monde enfin, l'enfant était bourgeois avant que d'être un homme.
Le seul homme accompli est, selon Alain, le paysan. Lui sait que derrière les grands fûts des arbres, la nuit, ne se cache que " le prodige de la nuit "  et que derrière les blés en herbe aucun Dieu ne danse. Il ne connaît que le fruit de ses bras et de leur travail. A l'opposé, l'enfant puis le bourgeois  ne savent ce qu'est la jachère retournée, le grain semé, le blé mûri, cueilli, broyé. Le Ministre qui pose une première pierre et la pose surtout par le langage, que sait-il de la terre? Il en est encore à cet âge de l'enfance où la parole sert de monnaie qui achète la nourriture, le calin, le conte du soir.

Le philosphe nous dresse alors, non pas une histoire des religions, déjà écrite par Hegel, mais une statique de l'homme dans la religion. Non, il ne faut pas opposer le primitif aux cultures dites de pensée logique. Il y a en tout homme cette part de joies solaires et de peurs nocturnes ( le ventre, les religions agrestes) , de courage ( la poitrine, les religions héroïques puis politiques qui font de l'humain un dieu ) puis d'Esprit ( la tête, celle qui refuse la suprématie de quelque puissance que ce soit ). Oui, Hegel a tort lorsqu'il pense que l'homme après avoir accompli les cycles qui le maintenaient dans ces expressions de sa faiblesse que sont l'art et la religion en sortirait pour se consacrer à cette émanation de l'Esprit qu'est la communauté humaine. L'homme, pour Alain, restera attaché à ses peurs et aux fictions qui en découlent, parce que simplement avant d'être homme, l'humain est un enfant et que cette période de son enfance, riche de peurs sans objets et de contes qui les apaisent, le façonne à tout jamais.

La superstition des champs, celle qui adore le soleil et les saisons tournant autour de lui,  fait dire au philosophe: " Je me demande si les populations très favorisées célèbrent assez le soleil. Ce culte trop raisonnable n'est pas de chez eux. Vivant trop facilement, ils en sont réduits à un fétichisme violent. N'est pas paysan qui veut.  " Phrase toujours d'actualité. La religion n'a pas voulu se tourner vers cette part secrète et presque honteuse de l'humain qui joue à se faire peur jusqu'à mourir. Mais pensons aux violences que génèrent l'orgueil, l'ambition, toutes les ivresses dont s'est emparé aujourd'hui notre société de surconsommation, à la faveur contemporaine accordée à l'objet qui nous possède et à l'émotionnel. Fétichisme violent.
Cette superstition donc, qui rode autour de l'arbre sacré sans oser le toucher, tant la peur est au ventre,  se discipline à la ville par la représentation du Dieu enfin abattu.  Chacun se reconnaissant en sa figure, les dieux finissent par y être partout. C'est le temps des épopées. Mais ce monde de  héros est bientôt renversé par ceux qui rangent, flattent, vendent et achètent. Puis vient celui qui chasse les marchands et le pouvoir. A cet homme là qui porte le courage en son sommet, il n'est point besoin de langage, mais d'un signe et d'un seul: la croix.

Retour à l'enfance: " Cette mère, moins elle aura de preuves et plus elle s'appliquera à aimer, à aider, à servir. " Les rituels de l'amour, comme ceux des religions se fondent sur la foi inébranlable et lui tiennent " à l'utile des travaux et à cet autre utile, plus caché, contre les passions. "

Ainsi s'esquisse de page en page une sagesse des religions et le philosophe en ajourne souvent la conclusion qu'il ne souhaite guère, nous promenant, nous éclairant de haltes poétiques au Pays de Cocagne, dans le Bois sacré, chez Homère ou Mercure, cherchant la source du figuier ou dédoublant le Diable, cet être qui nous montre les mêmes apparences que l'Esprit mais qui est voué, lui, à toujours être condamné.


Alain était-il réellement athée? c'est une question qu'il se pose. Il y répond ainsi:
 " La religion  est un conte qui comme tous les contes est plein de bon sens. Et l'on ne demande point si un conte est vrai "

Lisez cet ouvrage magnifique, écrit sur le ton de la conversation amicale, toujours s'éloignant de son sujet - ce qui tient la pensée en éveil. Vous y trouverez sans nul doute un peu de vous-même.


                                                     Alain, Les Dieux



Le silence signifie-t-il toujours l'échec du langage ?



Dans nos sociétés où  la réussite matérielle est une valeur en soi, le langage, manifestation de la pensée abstraite, se doit d’être efficace.
Le silence s'y fait alors pesant et souligne  comme malgré lui cette grâce unique des mots qui vinrent à manquer. Pourtant, l’étude sommaire des expressions courantes de la langue française nous rappelle que le silence tient une place importante dans la symbolique de notre culture et dans les échanges entre les êtres. Son installation durable réveille en nous des inquiétudes diffuses. Quel sens ont-elles ? En interrompant toute communication avec autrui, nous renvoie-t-il à des peurs et une solitude primordiales ?     
    Une réflexion sur les relations qu’entretiennent le langage et le silence ne peut se faire qu’en nous obligeant à dépasser un paradoxe apparent: le silence  semble dépourvu de moyens objectifs de nous faire signe  et pourtant il nous parle.
    Face cachée, “ autre ” du langage qui nous confronterait de façon régulière et parfois douloureuse  à notre incapacité à tout dire avec des mots, il nous conduit à explorer d’autres espaces que ceux du vocabulaire ordinaire.
        Le silence se révèle souvent riche de significations. Le tenir pour une valeur entièrement négative,  le penser en termes d’échec, cela revient à accorder une valeur prééminente au seul langage articulé, et par conséquent  l’ hypothéquer  d’une puissance propre. Car, si le langage est  la fin du silence, est il pour autant début  de la parole et de la raison ?  Nos intuitions,  notre besoin  d’échange intime et authentique sont souvent mis en défaut par les limites mêmes du langage. Les mots du quotidien dans leur formalisme finissent par perdre tout sens  à tel point que le silence pourrait être considéré comme une pause thérapeutique dans des communications  pathologiques. D’un autre côté, le silence s’il ne nécessite aucun apprentissage,  peut tout comme le langage être ferment de violence et sa présence impromptue rend  indispensable un code de bon usage.
    Au fond, se demander si le silence signifie  toujours l’échec du langage revient  à élucider ses fonctions sur le plan psycho-affectif, linguistique, ou philosophique. Le silence  sollicite notre traduction,  peut-il   être l’objet d’une science de l’interprétation ? Notre constance acharnée à interroger le silence,  procède peut-être d’un souci  très profondément ancré en nous de questionner le sens et l’origine du monde. Le silence même a-t-il ou non du sens?

    Il semble définitivement établi que les hommes des débuts possédaient un langage. Celui-ci, très limité au départ  conditionna pourtant toute leur évolution future. Le développement des sens qui “ permettent une réception différée dans l’espace”  a autorisé un essor du signal sonore, beaucoup plus performant que les signaux visuels ou tactiles.  Pour reprendre les belles expressions de Leroi- Gourhan,  “ le corps s’affranchissant de l’eau, puis la tête par rapport au sol libérèrent la main et la voix ” ( Le geste et la parole, p. 40-41). Cet usage devenu habitude  a donc  “ rendu compte de la brillante carrière du sonore dans l’aventure humaine du langage ” (C. Hagège, L’homme de paroles, p.22). Fait de mimiques, de cris ou d’ébauches de mots, il alla de pair avec ce redressement du corps qui favorisera le langage articulé et la socialisation des hommes.  Aujourd’hui, alors que  le langage fait à tel point partie de notre vie que nous en imaginons mal les hésitations ou les conquêtes, on peut cependant constater la puissance presque sacrée dont nous l’investissons puisque, sitôt que le silence s’installe, ce défaut apparent de signaux devient inquiétude. La pesanteur du silence originel  dut donc susciter l’urgence d’une parole qui l’apaise et l’allège.  L’absence ponctuelle de cette dernière nous   renvoie malgré nous à nos peurs primitives. Celle de la nuit des temps, inscrite dans une mémoire archaïque de cette part sauvage de nous mêmes crispée sur des besoins vitaux, ou celle, plus proches de notre propre histoire mais, sur le fond, semblable, des nuits de l’enfant qui ne parvient pas à se faire entendre alors qu’il a faim ou besoin de chaleur. Le langage comme le bruit signalent la présence de la vie. Le silence traduit l’isolement d’une conscience, il rend palpable cette proximité et cette peur du néant qui nous conduisent à toujours plus avant chercher une intelligibilité et un sens aux choses.  La fonction  du langage devient alors évidente: il est déchirement du voile opaque qui recouvre la réalité mais aussi médiation entre  “je” et les autres. Se parler à soi-même, c’est  exercer la  pensée , c’est déjà parler à quelqu’un, c’est commencer à exorciser ses peurs. Ne parler qu’à soi-même,  c’est, en faisant silence sur l’autre,  entretenir ses peurs et replier, verrouiller la pensée sur elle-même, car la parole suppose toujours la présence de quelqu’un qui l’écoute ou l’entende, “ Elle est au niveau de son accomplissement parole-pour -autrui ” et “ en s’exilant par la parole, chacun fait l’expérience d’une division et d’une réconciliation de soi par et pour l’autre” (J.P. Resweber, la philosophie du langage, p 101).

      Il nous faut donc revenir à l’homme social. Il ne communique certes pas en permanence avec ses congénères. Langage et silence se nourrissent l’un de l’autre,  sont en  interaction constante, à tel point que l’on pourrait se demander s’ils ne seraient pas les deux modes d’une même substance.
C’est un truisme que de dire que l’homme est caractérisé par son appétit de langage. D’ailleurs, l’enfant se forme par et dans le langage qui le baigne, avant même de savoir articuler des mots: “ Le besoin de parler est antérieur au vouloir- dire. La chose est manifeste chez l’enfant qui est entendu de son entourage avant même qu’ils ne se comprennent ” ( B. Decossas, Le Sens,  p.11) .  Les autres espèces animales communiquent entre elles, mais c’est la nature éternelle qui s’exprime en eux à travers leurs codes et ceci d’une manière invariable. L’homme semble bien être le seul représentant du monde animal à élaborer des phrases à chaque fois inédites, à exploiter et explorer son code linguistique natal d’une manière très “novatrice, libre et adéquate aux situations”  et, qui plus est, comprise immédiatement du recepteur. “ La faculté spécifiquement humaine d’exprimer des pensées nouvelles et de comprendre des expressions de pensées nouvelles dans le cadre d’un langage institué”(CHOMSKY, P.  ) nous rappelle que l’homme, contrairement à l’animal, est, si les conditions s’y prêtent, libre de disposer comme il le souhaite de son langage. Les mots le renvoient à des idées, des images, un certain nombre de conventions admises de tous mais à chaque fois créatrices d’espaces nouveaux et dont l’interprétation suscite parfois des sitations conflictuelles:  on prête alors, consciemment ou non, aux termes employés une signification qui les dépasse. D’ailleurs, est il possible de faire autrement face à des pensées à chaque fois singulières ?  Seul celui qui profère une parole peut savoir quelle pensée cette parole   recouvre ou sous-entend. Toute réception de la parole de l’autre, aussi respectueuse soit- elle , est  transposition, traduction.   

On peut aussi,  faute  d’ élément solide sur lequel  fonder l’interprétation du message, céder à la tentation de donner du sens aux silences qui s’étaient immiscés dans le discours. Qui n’a jamais eu à se justifier de telle ou telle mimique, de tel silence entendu ou révélateur,  auquel l’interlocuteur prêta excessivement peut-être des  “intentions”  ?  Il reste que la durée du silence est socialement codifiée: un silence trop étendu dans le temps d’une simple conversation y creuse un espace difficilement réparable. Les procédés qui permettent aux interlocuteurs d’affronter le silence qui s’installe sans perdre la face et même en rendant à l’autre la possibilité de faire bonne figure ont été remarquablement analysés par E. Goffman en une grammaire des rites et gestes de la vie quotidienne. ( E. Goffman, les rites d’interaction). 
Pourquoi donc le silence est-il  parfois  vécu  comme un échec de la communication ou simplement des mots, alors que d’évidence il est aussi une  des respirations de la société et de son  langage ? Il est parfois nécessaire de prendre le temps pour laisser les mots venir à la conscience, pour en peser l’effet, pour énoncer un discours responsable. C’est une des fonctions du silence. Ralentissant et en même temps dynamisant de la pensée, il en rythme l’émergence.

     D’ailleurs n’y a -t-il-pas  quelque paradoxe à se demander si  le silence signifie  toujours un échec du langage ?
     Dans la mesure où, en apparence, le silence est absence de signe, il devrait lui être impossible de signifier. Or, l’étude sommaire des expressions courantes de notre langue nous renvoie sans cesse à la notion d’une signification cachée du silence: un silence éloquent, lourd de significations, qui parle, qui hurle, assourdissant , pesant, poisseux, recueilli, etc. Notre culture est imprégnée de toute une symbolique du silence: celui-ci est à sa manière très sonore, il est doué d’une  présence et même d’un poids ou d’une texture qui le rendent physiquement quantifiable et qualifiable quoique très ambigu, puisque on l’associe aussi bien à la non- vie   (un silence mortel ), qu’à une supra-vie ( les voix du silence).
Il est d’ailleurs remarquable que dans notre société occidentale  le silence comme la mort soient des sujets tabous que l’on se hâte dévacuer et dont la langue ne cesse de parler malgré elle dans les expressions usuelles ou les dictons, alors que des sociétés plus proches de la nature et qui savent encore vivre avec la mort tiennent le silence pour une valeur positive et n’en disent rien: dans ces sociétés, ce qui sort de la bouche est tenu pour impur.
    Notre langage nous ramène donc sans cesse et en dépit de nos résistances à ce qui fonde notre société et dont elle s’éloigne.   
    En outre le mot toujours fait peser sur le silence une hypothèque définitive qui n’est pas justifiée: le langage articulé reste notre moyen de communication privilégié et les défaillances du langage ne sont pas toujours le fait du silence. La culture personnelle, le milieu dans lequel on vit, les menaces  d’un pouvoir tyrannique condamnent au silence: Ce n’est pas le silence qui empêche de parler, c’est parce que d’une manière ou d’une autre on est interdit de parole que l’on fait silence.
     Enfin, interpréter le silence comme un échec du langage  revient, en accordant la prééminence aux signes sonores, à penser  la communication sur le plan de la performance formelle et non de la plénitude du contenu. L’étymologie même du mot “ échec” nous indique que le silence  quand il s’impose devient le roi du langage, celui qui le fait certes  plier et se soumettre mais aussi celui qui dit mieux que les mots la limite même des mots. Le silence peut alors se faire espace de communication authentique, y compris en actualisant la rupture de la communication. Encore faut-il l’accepter et en connaitre les risques.  L’expérience quotidienne que nous pouvons avoir les uns et les autres des échanges avec autrui nous permet de constater que les mots ne font souvent que meubler un silence qui sans eux deviendrait  plus explicite, adhérent davantage à une réalité qui nous dérange.         
    Les échanges de politesse, les bavardages conventionnels  sur “la pluie et le beau temps” nous donnent l’illusion d’une communication, ils nous garantissent que nous ne sommes effectivement pas seuls, mais cela reste de pure forme. Les termes vides de contenu ne se différencient guère du bruit  et ne servent qu’au constat de nos existences respectives. Nous nous payons alors d’un luxe de mots pour ne pas avoir à affronter  ou pour nous distraire de notre solitude  sans remède, mais aussi pour échapper à une relation plus transparente et que nous redoutons de voir se réaliser et que seul le silence initial permettrait de mettre en oeuvre.
     Les mots, pour être extinction du silence, n’en sont donc pas pour autant   amorce de la parole, ou du moins celle-ci a t-elle alors  une autre fonction que celle que pourraient laisser supposer les apparences. Le langage se fait dans ce cas barrière protectrice.
     Le silence peut être  par conséquent un lieu pleinement signifiant qu’il appartient à chacun de nous de ne pas évacuer trop prestement.  Accepter que s’installe le silence  à partir duquel une parole matricielle peut s’initier demande de la pudeur, de la tendresse pour l’autre et de l’humilité.    Nous savons tous d’expérience que la plénitude de certains silences  nous comblera mieux que  cette cacophonie bigarrée des conversations convenues. Ils sont comme une toile vierge où peindre notre imaginaire, ils peuvent nous faire communier plus intimement avec la nature des choses ou des êtres, ils peuvent même nous faire avancer et nous réaliser .       
    L’enfant puis l’adolescent dans leur développement traversent en effet des périodes spontanées de silence et d’isolement féconds qui leur permettent de digérer les notions apprises, de prendre une distance maturatrice par rapport à leur entourage: le silence boudeur de l’adolescent dit à sa manière très parlante son refus de cautionner une réalité qui ne correspond à rien pour lui.  D’ailleurs, l’apprentissage du langage chez l’enfant passe par diverses étapes non verbales et parfois silencieuses, qui sont autant de représentations différentes du langage et qui toutes y conduisent: gestes, attitudes, mimiques, larmes, cris, babil et autres gazouillis. L’enfant élabore son langage à partir d’un noyeau très mince de signes qui, validés par la mère , prennent petit à petit sens. Tous les enfants du monde agitent les mains  et leur font subir une rotation sur elles-mêmes dans des moments d’inquiétude diffuse:  les parents imitent alors en chantant “les petites marionnettes”( ou équivalent ! ) et l’expression de l’angoisse muette de mots devient jeu sonore, moteur, verbal qui réconforte, apaise et... enseigne malgré lui.
    Piaget ne nous dit-il pas que “ Nous pouvons admettre qu’il existe une fonction symbolique plus large que le langage et englobant, outre le système des signes verbaux, celui des symboles au sens strict ” (Piaget, Six études de psychologie  p. 104).
    Le silence,  s’il ne résulte d’aucun apprentissage délibéré et organisé est donc partie intégrante de nos modes d’expression si riches et divers et on peut le retrouver dans les différents niveaux et matériaux du langage.

   
     Comment  s’y manifeste t il ? Le geste premier serait de tenir le silence comme un négatif du langage, une épreuve en creux. Il est cependant légitime, puisque nous communiquons surtout avec des mots entrecoupés de silences de se demander si, en fonction du niveau de langage où il intervient, le silence fait partie du code, le nourrit ou le met en échec. De même qu’il y a différents niveaux et matériaux de langage, il doit y avoir en miroir différents niveaux et formes de silences.
    S’ il  est habituel de diviser le langage en unités de plus en plus petites (phrases, mots, phonèmes, son pur), on peut remarquer que silence n’y est intégré et accepté qu’en temps que ponctuation brève des phrases.  A ce dernier étage de la subdivision, il intervient comme constituant à part entière du langage.  Il participe d’une certaine rythmique de l’échange et de son sens . Il permet de ménager des délais  de réflexion , de chercher les mots qui rendront le mieux compte de la  précision de la pensée, d’acccorder à l’interlocuteur un temps d’adhésion et de recherche de ses propres mots.
    Le silence en tant qu’absence de bruit ou de son signifie-t-il  un échec du langage ? On peut sans prendre de risques répondre “non”. Le son fait partie de la nature et ne devient langage que dans l’organisation signifiante des unités de base que sont les phonèmes .
    Le silence en tant  qu’absence de mots signifie-t-il toujours un échec du langage ? La réponse doit être plus nuancée en particulier par l’apport décisif de la psychanalyse ou de la psychosomatique, nous y reviendrons. En effet le mot isolé ne veut rien dire, il ne prend sens que dans le contexte d’une proposition plus complexe et qui énonce un jugement. Le mot s’inscrit dans une histoire et ne vaut que par ses relations avec les mots qui précèdent ou le suivront. Mais un mot isolé, entouré d’un silence qui le révèle et jeté à la face de l’interlocuteur devient à lui tout seul message éloquent. “ Ce qui érige le mot comme mot et le dresse debout au-dessus des cris et des bruits, c’est la proposition cachée en lui...” c’est le fait de cesser d’être “ marque sonore des choses et des impressions..” (M. Foucault, Les mots et les choses, p 107)
    Ce même silence en tant qu’absence de communication de la pensée signifie t-il toujours l’échec du langage? La réponse n’est, qu’en apparence, plus aisée. Les échanges que permêt le langage se situent et s’éprouvent dans le flux du temps. Le silence ne signifie l’échec du langage que s’il ne peut être surmonté dans le temps et s’il aboutit à une impasse, voire une rupture  définitive de la communication. En d’autres termes, s’il persiste à montrer du doigt les contre-performances du langage ou de la pensée. Celle-ci ne devient performante et transmissible que lorsqu’elle a rejoint  l’enveloppe des mots. Le langage  donne extériorité à notre pensée .
 Pourtant,  les relations qu’entretiennent le langage et la pensée restent une énigme que ni la philosophie, ni les sciences ne paraissent près de résoudre.  Les thèses sont réparties en de nombreux courants qui tous posent plus ou moins explicitement cette question:
   
    Existe t il une pensée silencieuse qui précéderait le langage ?
    Existe-t-il un espace tel une grève sur laquelle viendraient échouer nos mots ? Peut-on imaginer ( autrement qu’avec des mots ? )  un univers cohérent dans lequel se diraient l’indicible, l’inexprimable, l’inéffable ?
    Si on se réfère à  Hegel,  nous “pensons dans les mots”, notre pensée sans ces derniers est à l’état de “fermentation”. Processus organique partant de l’informe et se dirigeant vers l’ abouti, la pensée silencieuse est un moment fragile  dans un processus de dégradation, de décomposition qui met la pensée en danger de disparaitre faute de mots adéquats où se loger. Le  langage fait accéder la pensée au niveau le plus élevé de la conscience. En lui donnant la forme qui lui convient et non pas une forme au hasard, il l’arrache aux épaisseurs obscures de notre mental, il en précise les contours comme ceux d’un objet, il la rend objective. “ Quand nous les différencions de notre intériorité et que nous les marquons d’une forme externe” (Hegel, La philosophie de l’esprit, p. 9/4), nous cessons de posséder nos pensées. Elles circulent de notre “avoir” à leur “être” propre, elles basculent du passif à l’actif. Ce don d’existence que le langage offre à la pensée est peut-être bien motivé par la peur de la perdre si on ne trouve un  lieu où la fixer :” Le vrai contenu de notre conscience est acquis s’il est mis sous la forme de pensée ou de notion (précis de l’Encyclopédie, p.31 par. 5 ). La pensée et le langage sont donc pour Hégel deux modes d’une même substance.  Le langage permet à la pensée de surmonter ses déchirements intérieurs de se réaliser. 
    Le silence dans cette perspective est donc bien un défaut, une défaillance, un échec momentané du langage  ainsi que de la pensée puisque celle ci ne devient opérante que dans  et à travers les mots.
 Au mieux, pourrait-il être un état prénatal de la pensée. Avec le risque inhérent à tout état gestationnel.
    Ce silence a -t- il toujours  une valeur négative?
    D’autres courants philosophiques répondent  de la valeur positive du silence et en particulier de l’intuition, phénomène qui ressort autant de l’intelligence que de l’affectivité ou de la sensation. Le langage montre, décrit au mieux, il ne peut jamais remplacer l’expérience directe, unique, parfois brutale. Il se situe toujours en dehors et après le fait, tel le critique littéraire qui commente un poème mais est absent de sa genèse qui est conjonction de durée, intensité, effort et souffrance. Bergson admettait l’évidence que le mot a permis à l’homme de prodigieusement s’élever au-dessus de sa condition initiale. La philosophie, même intuitive ne pouvait selon lui se passer des concepts. Mais le mot, serviteur d’une intelligence toute tournée vers l’action avait pour lui le défaut de trahir la réalité profonde des choses en ne collant sur elles que des étiquettes. Le mot en spatialisant la pensée répond à un besoin pratique et même biologique, il la quantifie d’une façon rassurante et opérante, mais manque au témoignage de ce qui fait la qualité même de la vie: sa surprenante et créative mouvance. Le mot ne saisit que des instantanés d’une vie qu’il pétrifie et dont il ne dit jamais le déploiement dans la durée. Seule  l’intuition peut rendre compte de la globalité du réel. Cette intuition qui était pour Hégel un moment fragile, devient chez Bergson un moteur puissant, une supra-conscience: “ Nous appelons intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable ”  ( Bergson,La pensée et le mouvant, p. 119) Cette intuition silencieuse  qui “ commence par souffler à l’oreille du philosophe le mot impossible”(OP. cité,p 120) nous oblige à faire un effort contre nature, à oublier le connu, afin de “ brusquer les choses et par un acte de volonté pousser l’intelligence hors de chez elle ” (L’évolution créatrice p 195) . Puisque notre précieux langage bute à la fois sur la réalité changeante et sur ses propres limites, comment faire pour traduire ce que nous a murmuré l’intuition?  “ En chevauchant sur des franges d’images ” nous  dit Bergson (La pensée et le mouvant,  p 42).  La métaphore, en rapprochant les mots de façon inédite nous parlera de l’inéffable.    
    Pour Bergson, il existe donc bien un accès à une pensée silencieuse antérieure au langage. La tâche du philosophe est alors de prendre appui sur l’intuition qui fécondera ses recherches ultérieures afin d’approcher au plus près ce “point unique “ que nous désespérons d’atteindre et en lequel se trouve “ quelque chose de simple, d’infiniment simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n’a jamais réussi à le dire. Et c’est pourquoi il a parlé toute sa vie.”( Jankélévitch, op.cité,p. 119)
     Dans cette perspective, c’est le langage qui  fait échec à la densité de  contenu du silence.  
  Il trace les limites de notre compréhension du réel.
 On peut  cependant estimer comme M.Foucault que  le langage ne s’oppose pas  aux autres signes et manifestations de la pensée créatrice,  mais qu’il y instaure un ordre après en avoir analysé les éléments.
 On peut aussi comme le dit si tranquillement V. Jankélévitch  suivre les leçons de Bergson et, en chevauchant sur les ailes du silence,  “ réapprendre à penser à l’endroit  ” pour “aller du sens au sens à travers le signe” .
( Jankelevitch, Bergson, p   )  .
  Puisque le silence est un des signes que nous donne le réel, il convient de faire ici l’inventaire de ses manifestations très diverses.     
     Souvenons - nous que le terme “langage” ne recouvre pas uniquement le langage articulé. Une voix peut rester silencieuse et laisser parler très puissamment le corps qui l’abrite. La psychanalyse freudienne se fonde sur une méthode  d’interprétation  des  langages du corps. Au décours de la cure analytique, le sujêt laissant venir à lui librement ses fantasmes mais aussi ses sensations  en découvre petit à petit la signification cachée, Freud dirait “refoulée”. Au total,  l’énergie sexuelle transcendée se transforme en élan créateur, véritable sublimation d’une souffrance enfin dépassée dans la parole ou l’oeuvre d’art. Cet authentique déchiffrement de soi ne se fait pas sans peine ni lenteur, car “ penser, c’est à dire se déplacer sans cesse d’une représentation sexuelle à une autre non sexuelle, fait mal. Sublimer pour l’analysant reste une activité douloureuse ” (J.D. Nasio, Enseignement de sept concepts cruciaux de la psychanalyse) . Cet “ aller de l’avant est en fait  un retour  non pas au passé, mais à ce qui est le plus initial et authentique en moi”  (J.D. Nasio, l’hystérie ou l’enfant magnifique de la psychanalyse)
    La médecine elle-même, qui d’ailleurs dès ses origines prenait garde de ne séparer le corps et l’esprit, a bénéficié de l’apport de la psychanalyse. Le corps exprime à sa manière les conflits du mental, toute pathologie est désormais évoquée aussi sous son abord psychosomatique. De la grimace douloureuse qui signale intentionnellement au soignant la souffrance physique jusqu’à l’ulcère qui saigne sans le savoir  les peines morales autant que les disfonctions digestives, tout est langage. Le mutisme prolongé, s’il ne ressort d’aucune pathologie organique, signale une souffrance, tend la main à un dialogue interrompu.  Le corps silencieux (et en même temps très éloquent) conduit donc, avec son vocabulaire propre, à l’expression par les mots: ceux de l’analysant qui ‘”liquide” son transfert, ceux du patient qui en laissant parler ses organes permet un diagnostic médical. Les mots-maux du corps ramènent toujours au langage articulé.
Mais le silence peut prendre bien d’autres formes dans la vie courante. Erving Goffman s’est attaché à décrypter les rites de communication gestuelle entre les êtres. S’appuyant sur l’observation animale puis humaine des rites d’évitement ou de déférence, il définit le vocabulaire très subtil de la communication non verbale : tenue, vêtement, posture de la tête, position du corps dans l’espace, tout concourt à lancer des messages tacites aux interlocuteurs  et finalement à maintenir un certain équilibre social. Car il s’agit ici d’être plus  rapidement efficace que le langage .
    Il semble enfin n’ y avoir aucune commune mesure entre la créativité de celui qui se réfugie dans la maladie et exprime à travers son corps silencieux tant et tant de messages, le génie du peintre  ou du poète qui dévoilent pour nous un coin de la réalité ou celui du musicien qui avec son code personnel nous fait vibrer y compris  à l’unisson  des silences  de  son oeuvre. Pourtant, quels mots peuvent prendre la place de cet échange de  regards qui noue à jamais  le patient en fin de vie et celui qui l’accompagne, quelles questions seront plus pressentes que celles que posent Vélasquez ou Gauguin en faisant de leurs toiles un monde qui nous observe, quelles réflexions pourront remplacer les silences si tendus des dernières mesures de la sonate  D. 960 de Schubert ? Quelles phrases diraient mieux que ces longues  pauses musicales l’angoisse diffuse d’un homme encore jeune et sentant la mort venir ?  Dans ces espaces de communication privilégiée, seul un point d’interrogation pourrait remplacer le silence. Car toutes ces manifestations du génie communicatif et créatif humain, qu’il soit morbide ou lumineux , nous disent chacune à leur manière que notre condition est à elle seule une lancinante question dont il nous reste à déchiffrer le sens: “ Toute réalité, texte, discours, geste, comportement, oeuvre d’art, se donne comme à décrypter, toute réalité se donne donc comme langage. ” (B Decosas, Le sens, P. 6).
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    Avant de dire qu’il signifie (parfois) l’échec du langage, nous sommes amenés à reconnaitre que le silence “signifie” tout simplement. Il nous faut donc nous demander s’il peut être l’objet d’une science de l’interprétation mais aussi quels sont les enjeux de cette interprétation.     
       Nous avons vu  que, dans certaines conditions,  il ramène par le biais de la psychanalyse ou de la  psychosomatique aux mots conscients , assumés et  libérateurs.
    Qu’il peut être un tremplin magnifique à la communication et à la créativité artistique et que seule son installation durable peut le rendre périlleux. Car être à l’écoute du silence suppose de l’avoir choisi, de se sentir maître des modalités de ce voyage  en son coeur. Le silence que nous laissons librement s’installer parce qu’il nous apaise ou est le théatre privilégié d’une relation dont nous sentons qu’elle sera plus riche parce que muette, est tout à fait différent de ce silence que nous imposent les différents pouvoirs auxquels nous sommes confrontés: silence de celui qui craint de perdre son travail, silence de la femme qui ne peut seule lutter contre des siècles d’obscurantisme, silence de l’opprimé de toutes les églises, qu’elles soient religieuses ou laïques. Ce sont souvent les verbes " j'ordonne" ou " j' explique "  qui imposent  silence, mais cette mise en ordre d’une parcelle du monde est le fait de quelques uns contre les aspirations élémentaires de la multitude.
    Le danger potentiel d’un silence non librement consenti suppose d’aménager un code de compréhension et de bon usage: c’est alors au politique, c’est à dire à chaque citoyen, de cultiver une attention soutenue à toutes les manifestations de souffrances silencieuses, de les analyser et de les résoudre, car le silence trop longtemps contenu  ne sait se réguler que par la révolte et la violence. 
    Mais il y a aussi du danger à oublier que le silence existe, à vouloir à n’importe quel prix  l’écarter de la vie intérieure ou de la relation à autrui en le comblant  avec des mots. L’exigence légitime de comprendre   ce que signifie le silence  ou ce qu’il initie doit se doubler d’une exigence encore plus grande qui est de choisir respectueusement et posément les mots qui en décrypteront le  sens, permettront de le dépasser mais aussi de revenir à lui si cela est nécéssaire.   
    Le silence comme le son se trouve dans la nature à l’état brut,  avec lui il compose les musiques nocturnes qui nourrissent nos peurs et nos rêves. Loin de faire échec au langage, il en sublime les fonctions. En faisant taire le silence avec les mots qui le traduisent le mieux, nous le rendons  plus ténébreux et  donnons un élan nouveau à notre quête de réponse, nous sommes irrésistiblement conduits à faire exploser le langage, à le faire aller encore plus loin et plus profond : “ Quand le silence fait alliance avec la nuit, on découvre que la pureté du silence se décompose en une multitude de craquements légers; ces craquements ne rompent pas le silence mais le rendent au contraire plus silencieux. (...)  Le silence , fuyant le  bruit jusque dans     les profondeurs abyssales, nous invite à creuser encore, à surprendre un mystère toujours plus mystérieux.” ( V. Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé, p 226).

    Le silence par son existence même nous ramène toujours à la parole.    Pourtant, le silence par lui même n’a rien de mystérieux.  S’il nous semble l’être, c’est parce que nous vivons dans un monde investi depuis longtemps par le langage et que ce dernier donne des vêtements précis et rassurants à la réalité qui nous entoure, mais également aux questions qu’elle nous    Öpose.  L’être humain, cet interprète peu banal des petites musiques du silence, en l’habillant de significations et de colorations inquiétantes ou apaisantes comme la nuit, transforme cet espace en aiguillon de la connaissance. C’est parce que les mots des hommes disent le mystère insondable du silence que le silence accepte de se faire  mystère et que les mots accèdent à la vie.  Car le sens du silence comme de toute chose ne nous est pas donné, mais énoncé par notre parole qui le déploie. Le langage en formulant  le silence, le convie en retour à  se laisser habiter  par toutes sortes de langages. Le silence, par sa simple existence, ne prononce ni la disparition du langage ni son échec mais sa genèse et sa délivrance.  Plus encore, et le risque est là, c’est le langage qui , en capitulant devant les questions que posent notre condition et nos impossibles connaissances de toutes les causes premières, en se crispant sur ses insuffisances comme nous le sommes sur les paradoxes de notre finitude,  peut se signifier à lui même son congé  en installant la pensée dans un scepticisme total ,  prélude à un silence insensé. La pensée ressasse de façon régulière la vanité de toute quête métaphysique.  Mais le fait que des questions ne trouvent jamais de réponses ou du moins que des réponses partielles, suffit-il à congédier le besoin de questionnement ? Il est évident que le langage ne sera mis en échec par le silence que le jour où  s’éteindra définitivement toute volonté de se représenter le monde à travers les mots mais aussi tout désir d’interroger le sens de notre présence. Le silence alors signifiera aussi l’échec de la pensée et son impuissance à se dépasser. Cette “extinction” de l’homme n’est d’ailleurs pas à prendre au sens immédiat de fin de l’espèce, mais d’extinction de ce qui fait l’humain, conscience qui  sonde inlassablement et met en mots ou en images les espaces infiniments grands et petits susceptibles d’apporter une réponse au caractère tragique et apparemment absurde de son existence.
    Le silence, loin d’être le revers du langage, sa face nocturne, son échec cycliquement annoncé en est peut-être bien l’élément originel et fondateur.A mi-chemin du sens,  les inquiétudes que suscite en nous sa présence doivent alors initier un cheminement,  non pour l’anéantir d’une façon toute artificielle  en le comblant de mots qui ne seront que de circonstance mais pour se laisser porter par ses ailes, le traverser,  le comprendre. Ce qui pouvait être tenu pour une  pause dérangeante voire inconfortable dans le langage des hommes se fait alors béance  riche de promesses dans la prose du monde: “ Le silence, s’il fait signe vers la parole, c’est pour désigner le “à quoi bon les mots”, mais c’est aussi parce qu’il restitue une arole qui est elle-même bordée de recueillement. Le logos grec est bien ce qui s’étale dans les mots. Parler, c’est accueillir le mot, c’est recueillir l’évènement de cet étrange apparaitre.” (Resweber, philosophie du langage,  p 105).
     
   
    Le réel se prête à une infinité d’interprétations. Face à une science qui, depuis Descartes et Newton est revenue aux ambitions plus modestes de n’énoncer que des vérités partielles, mais jongle sans cesse avec la spéculation et les modèles mathématiques,  le langage seul peut, en toute conscience de ses limites, continuer de répondre aux questions que se pose l’homme afin de formuler des définitions du monde et de les rendre accessibles à tous. Paradoxalement, toute connaissance arrête  la pensée en un lieu défini, et toute connaissance est aussi dépassement permanent de ce qui est déjà connu, brisure permanente du définitif.  Est-ce une insatisfaction de l’immobilité qui porte l’homme à traquer sans cesse  ces recoins d’ombre qui  échappent à ses mises en mots et à  se réfugier dans d’autres traductions de la réalité en attendant la terre promise de l’absolu  ? Ne serait ce pas plutôt le besoin de donner un sens à son existence qui le fait vagabonder d’un signe à l’autre et tenter d’en fixer les apparences ? Le bavardage le sort de l’isolement,  l’oeuvre d’art, la maladie comme expression symbolique silencieuse, la spéculation philosophique ou scientifique quand il ne s’agit pas de l’extase mystique le tranquillisent temporairement  sur sa condition et lui permettent de la transcender.  Le silence, composante inévitable de la parole  peut parfois, avec violence ou piteusement, mettre en échec le langage. Son ambiguïté tient à ce qu’il peut sembler tout autant dire quelque chose que ne rien dire. Nous oublions souvent que les bruissements cachés du silence ne résonnent que des significations  à chaque fois singulières que nous leur donnons, et que toute tentation de les traduire systématiquement   nous ferait peut-être passer à côté de mille langages, mille musiques et tableaux...et aussi de notre liberté, un peu.  Le silence, qu’il soit en-deçà ou au-delà de la pensée et du langage, en une pulsation alternée et continue avec celui-ci, nous dit que “ Qu’il soit mythique ou intelligible, il y a un lieu où tout ce qui est et sera,  se prépare en même temps à être dit” (Merleau-Ponty, La Prose du monde, p. 10).