lundi 14 janvier 2013

Voyage au bout de mon jardin * 3 *






Le printemps a du retar
d chez nous. Tout le monde le dit donc je vais le croire...
Et pourtant la nature est en pleine puissance explosive, quoique ce soient les plantes les plus anciennement plantées qui osent nommer la saison.


Entre les rosiers anciens qui poussent comme des ronces et étalent à foison leurs fleurs si odorantes, on aperçoit l'entrée de la maison et l'ombre de l'albizia qui décline ses grands doigts sur l'herbe:


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Contre le mur de la cuisine, un rosier ouvre ses fleurs larges comme des soucoupes et au parfum de miel ambré:

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Derrière la maison, le long du talus se dessine  un de ces chemins qui sont, dit-on, parmi les meilleurs car  formé sous le pas lent du jardinier sans cesse revenant écouter ce qu'il plante, désherbe, nourrit.

Michel a coupé le bois, je l'ai entassé pour rythmer cette sente de sable gris qui tortue le long de la pente. Autour du chataigner poussent des silènes qui regroupent leurs tiges vaporeuses et blanches dans l'ombre. Je vais lentement mais sûrement, à coup de désherbage manuel,  privilégier les plantes venues spontanément s'installer ici: elles ne demandent ni engrais ni arrosage, juste un peu d'amour pour leur singularité merveilleuse:


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On voit mieux le petit tas de bois, il y en d'autres... Pour idée, les bûches font un mètre de longueur:


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Ces deux vues permettent d'apprécier la hauteur du talus en son point culminant. Nous installerons le moment venu dans la cuvette en contrebas un petit étang et quelques canards...


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Le fond du terrain ( je n'ose encore dire " le parc" ) est tout boisé et le restera pour une touche de mystère:



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Mais le mystère n'est-il pas dans la sensualité heureuse et les yeux de mes (innombrables) chattes s'étirant au soleil ?


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Ou dans l'orange feu de ces pavots plantés sans y croire l'an dernier et qui se sont posés où bon leur semblait, vibrants dans le soleil, prêts à répandre leur semence ailleurs dans cette terre si pauvre:

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Voyage au bout de mon jardin * 2 *

Ici votre article

 

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Le printemps hésite un peu à se poser chez nous.
Les jours frais succèdent aux après-midi d'une chaleur presqu'estivale.
Mais mon jardin a senti le réchauffement profond
padding-right: 30pxet s'habille de fleurs... lentement
Ci-dessus un vieux rosier anglais, très parfumé et un peu poivré
hier un beau ciel bleu
aujourd'hui grisaille mais davantage de roses:




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A la place de ces pousses au premier plan
(
pas encore en fleurs mais cela ne saurait tarder)
se trouvait le reste du tronc de notre vieux sapin de Noêl
sous lequel avaient poussé dix bons centimètres d'épaisseur de lierre
sur un cercle de trois mètres de diamètre.

Au mois de mars, j'ai tout arraché, semé des eskoltzias,
des fleurs pour papillons et oiseaux,
planté des dalhias, des bulbes divers
et quelques petits plans de giroflée maison qui demandaient à vivre.

Ces semailles furent sans grande conviction
étant donné ce que je supposais d'usure du sol
dévoré des années durant par le lierre.
Contre toute attente, cela a pris,  comme quoi...

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Entre l'églantier et le berberis, une trouée minuscule


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Elle ouvre sur le jardin en contrebas.
Dans un coin les acacias sont en fleurs
et les bambous en pousse:

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Dans le petit espace que nous avons aménagé pour les repas d'été
trône un bien beau bouquet de pivoines
Michel sait mon amitié pour ces fleurs somptueuses et si féminines
et me les a offertes il y a quelques jours pour mon anniversaire:



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Derrière la maison, le talus est enfin débarrassé de sa muraille de ronciers.
Ici une photo depuis le début de ce talus qui permet de voir les dénivelés
et sa longueur surtout:


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Il en courait tout du long, sur une épaisseur de trois mètres environ,
que Michel a coupé à la débroussailleuse.
Pas seulement des ronces, de centaines d'acacias de tous âges et tailles.
En arrachant patiemment à la main les autres mauvaises plantes
( Cigüe et phytolaque ) nous avons sélectionné ainsi en une saison
du bugle rampant et du lierre venus spontanément chez nous
entre lesquels les hemerocalles, campanules , Goras et giroflées
semblent vouloir se plaire...

Ce talus donne au Nord

Sur la partie la plus proche de la maison,
il fait entre 1 et 3 mètres de haut:



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J'y tiens une minuscule rocaille
vous aurez idée ici de la pauvreté de cette terre grise, sablonneuse
Ce que j'y sême me permet de savoir quelles plantes se plairont
à cette exposition
avec un minimum de soleil,
sans engrais et seul arrosage naturel
Ô merveille, des pavots semés l'an dernier ont germé, bientôt en fleurs:


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Hier, nettoyé la suite du talus ( car il y a une suite aux talus,
elle s'incrit dans l'espace et le temps
et celui-ci fait 100 mètres de longueur)
nettoyé donc de ses débris de feuilles et de ronces
et surtout arraché par dizaines de brouettées les carottes de cigüe.
J'y planterai le moment venu des couvre-sols rustiques et bulbes variés.
Tout du long des maisons voisines, au dessus,
court un chemin que je borde d'iris
et de belles de nuit.



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La suite cette après-midi s'il ne pleut...
D'abord dégager les buches de bois,
en évitant de me piquer ( acacias très méchants comme des tigres)
puis nettoyer et nettoyer encore!
Plus ensoleillé, j'y planterai des bulbes et anémones
entre le lierre spontané



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La suite est plus ardue... Huit mètres de haut pour cette partie escarpée.
Imaginez qu'elle était couverte de trois mètres d'épaisseur de ronces
sur toute la hauteur et le travail fourni par Michel!
Je ne me vois pas l'escalader tous les quatre matins
pour arracher les mauvaises herbes
aussi contounerai-je la difficulté en plantant depuis en haut
des couvresols qui vivront leur vie sans moi:
Millepertuis, Hostas  divers ( j'ai un coup de foudre pour ces plantes-là)
Astilbes et Onocleas .


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Devant la maison :

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Courage, Viviane, tu y arriveras...


Voyage au bout de mon jardin * 1 *







La première impression est celle du désordre.

Nous laissons  le plus souvent Dame Nature planter sur notre terre aride faite pour la  vigne
ce qui y poussera sans engrais ni arrosages autres que ceux du ciel . Pas question de gaspiller cette richesse commune : l'eau.


C'est un fouillis de roses anciennes et de pois de senteur épousant les branches d'un grenadier qui accueille le visiteur.



Lorsque nous avons pris racine dans ce petit village, il y a 25 ans, la maison nous a tout de suite plu :  elle se trouvait dans une impasse et donnait sur le bois longeant la voie ferrée qui relie Bordeaux à Milan. Le bruit des trains la nuit était perpétuelle invite au voyage .
Le chêne d'Amérique qui surplombe le portail était à l'époque minuscule. Aujourd'hui il est accompagné lui aussi de roses fantasques et enchante nos automnes de son feuillage de feu.







Oh, il reste bien quelques mauvaises herbes au pied du portillon me direz-vous!
Et je vous répondrai que c'est délibéré. Si on veut maintenir vivant un écosystème, il ne faut surtout pas arracher tout ce qui dépasse au prétexte d'obtenir quelque chose de lisse. Car c'est aux petites bêtes qui en nourrissent de plus grosses, au monde minuscule qui soutient nos pas, donc à nos propres existences, que l'on porte alors atteinte.


Voici ce que vous verrez sitôt franchie cette arche de fleurs et d'arbres:



En lieu et place de cet escalier et du  Catalpa ( mot Cherokee signifiant " Haricot " ) se trouvait à l'origine un muret de béton long d'une quinzaine de mètres qui soutenait un terre-plein étroit donnant sur la forêt. D'anciennes carrières y ponctuaient les futaies de leurs cavités et leurs pentes. Des carrières
Nos enfants s'y construisirent longtemps des cabanes. Et puis un jour, il y a 20 ans de cela, la SNCF manquant de liquidités mit en vente son patrimoine terrien. Pour une bouchée de pain nous avons acheté deux hectares de ces bois.

Vint la tempête de décembre 1999 qui dévasta tout sur son passage.
Un voisin horticulteur et son équipe ont alors démoli le muret,  coupé les arbres et désouché la moitié  de cette forêt presque esssentiellement constituée de pins et d'acacias, conservé quelques jeunes chênes, tilleuls, frênes, érables, chataigners jusqu'alors étouffés et pour finir mis à niveau l'allée  qui descend du portail blanc vers ce début de pré.

Nous avons laissé le tout en friche des années durant, nous contentant d'aménager cet escalier fait de traverses de chemin de fer, vite envahi de lierre et au-dessus duquel s'est planté tout seul un pommier sauvage.

Aujourd'hui, l'escalier mène au coin bonsaï de Michel qui jouxte une terrasse bien agréable l'été pour déjeuner au grand air:






Sur cette photo qui date de l'an dernier,  on voit bien que l'arrière plan est fait de débris de jardin.
Pendant des années, afin que cette terre de Graves s'enrichisse , nous avons laissé croître des plantes parasites  qui ont contribué à fabriquer de l'humus.

Chaque hiver, l'espace, pour peu de temps propre de ses envahisseurs saisonniers,  nous donnait idée de la croissance des arbres.
Mais pour cacher cet enchevêtrement assez moche au printemps et en été nous avions remplacé l'ancien muret de béton par un mur de bois de chauffage...

Aujourd'hui, le pré s'est semé de belles graminées apportées par les oiseaux, d'herbes de toutes sortes qui nous évitent de planter un gazon, donc de gaspiller de l'eau.
Nous avons acheté un tracteur, des faux,  des fourches et râteaux et au travail!

Le soir,  depuis mon escalier du rail, je vole jusqu'au bout de ces pentes douces, m'arrêtant un instant sous ce chêne qui désormais touche le sol de ses branches lourdes.

Je viens d'aller verser sous son ombre des morceaux d'un cèpe de Bordeaux trouvé dimanche par Michel , trop véreux pour être consommé mais macéré dans de l'eau comme le faisait mon grand-père qui semait puis récoltait ses cèpes ainsi. On verra bien...

Le tilleul embaumait.


Et depuis ce matin le Catalpa a fleuri et nos plants de tomates prospèrent après la généreuse pluie:










 

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 24 * Epoque baroque L'opéra italien




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L'histoire de la voix déclamée ou chantée est indissociable de celle des lieux qui l'accueillirent.
Art par excellence du temps qui passe et s'enfuit, il fallait au chant un écrin dans lequel il puisse  contredire sa vocation première: s'inscrire sur le sable des arènes et s'envoler aux vents.
La toile ci-dessus ( dont je n'ai retrouvé le nom du peintre qui nous en offre les feux des pierres dans l'échancrure desquelles se devine l'Etna ) nous montre bien ce qu'était le théâtre antique.
Situé à distance de la ville, de préférence sur le flanc d'une montagne et tourné vers le soleil, il répondait à une nécessité: purger la société, par des processus d'identifications aux personnages, de ses craintes enfouies et de ses questionnements. La cité réunie sur les gradins allait à la rencontre du monde de l'Invisible afin de mieux vivre dans son monde visible.


Songez-y: douze heures de spectacle en pleine nature, sous un soleil ardent, à l'écoute des dieux dont les acteurs étaient les interprètes. On imagine la transe commune que finissaient par provoquer les conditions réunies de la beauté naturelle environnante, la chaleur éprouvante, la promiscuité, la fatigue et le bruit.

Les temps ont-ils changé?



Théâtre romain d'Orange

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Ni oui ni non... La rupture que vont introduire la dramaturgie romaine et l'architecture qui l'accompagna constitue l'autre pôle de ce que fut et demeure le théâtre. Car lorsque celui-ci se sent enfermé dans des règles ou des murs il ne rêve que de retrouver sa liberté originelle.

Les grecs construisaient leurs théâtres dans la Nature afin que le spectateur prenne conscience de sa place minuscule dans le grand concert cosmique? Les romains les construisent en pleine ville et de préférence immenses, impressionnants, massifs.

Les grecs concevaient la tragédie comme une catharsis bénéfique à tous et chacun? Pour les romains le théâtre est divertissement.

Les grecs en attendaient des visions fécondes? Les romains ne cherchent qu'à s'y faire voir.

Les grecs y recherchaient la cohésion de la cité? Les romains y nourrissent leurs tyrans sous les traits du mécène qui à grands frais avait offert à la ville une scène  et entendait bien être rétribué en retour sous forme de louanges à sa personne...

La dilution des grands mythes au profit de l'apparence conduit lentement le choeur à perdre sa place prééminente dans le drame. Quant au mur de la scène, il n'est plus cette frontière de pierre entre deux mondes éclairés de soleil mais un lieu d'exposition où l'illusion reine est recouverte d'un rideau afin de focaliser le regard des spectateurs, non pas vers une possible révélation intime mais au contraire vers ce qui est à admirer: la statue du mécène et la geste de ceux qui chantent sa louange.









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Curieusement, alors que l'église à la chute de l'Empire  romain interdit le théâtre, c'est en s'appuyant sur la liturgie que le théâtre va reprendre son souffle. Joué dans la nef ou sur le parvis, faisant intervenir souvent tout le voisinage, maisons ouvertes pour l'occasion en guise de décor et machineries complexes permettant de faire voler les personnages, il est prétexte à farce, pastorales, mystères, miracles et renoue au Moyen-Âge avec cette participation populaire  riche de sens qui permettait aux peuples de l'Antiquité de regarder en paix et en face leurs tabous et interdits.

Point d'unité de temps de lieu et d'action ici mais des improvisations plus ou moins codifiées vers lesquelles chacun pouvait se rendre et se nourrir, chaque ville bien sûr disposant de ses tréteaux, artistes et musiciens qui renouvelaient le genre, l'ornementaient pour reprendre un terme musical
.


La Commedia dell Arte relevait de cet esprit populaire fantasque et inventif. Elle aussi se tenait dans les rues investies pour l'occasion par des  baladins que rien n'attachait à rien ni à personne et qui en quelques heures, ayant reniflé l'air du lieu, ses drames minuscules et personnages grotesques, en faisaient une oeuvre de vent pour un peu d'enchantement. Molière s'en réclamait...

Sous la Renaissance les humanistes redécouvrent la perspective linéaire de l'Antiquité grecque. Les décors des pièces de théâtre - qui jusqu'alors se tenaient dans de grandes salles rectangulaires telle celle du jeu de Paume - se limitaient à une toile peinte.

Pourtant, déjà au milieu du XVème siècle,  Charles d'Amboise, gouverneur français à Milan, demandait à Léonard de Vinci  d
e concevoir pour lui un palais doté de  ces machineries extraordinaires qui réalisent entre autres l'un des vieux rêves de l'homme: voler, et surtout qui lui permette de rivaliser avec le duché de Mantoue ( en suivant ce lien Léonard de Vinci, de belles images du codex Atlanticus, clicquer sur les caractères en rouge en bas et à droite pour faire défiler).


Les traîtés de scénographie et de perspective de Sebastiano Serlio vont révolutionner cette approche minimaliste. Le théatre à l'italienne est en germe dans le premier théatre temporaire que celui-ci réalise à Vicenze en 1540.
L'opéra est d'abord un genre accessible sur invitation et dont les livrets s'adressent à un public raffiné et cultivé. Malheureusement les puissants ne peuvent longtemps entretenir leurs auteurs et artistes et peu à peu sous la pression d'une bourgeoisie qui est assoiffée de musique et aussi de se montrer, les salles jusqu'alors réservées à la noblesse s'ouvrent aux marchands et mécènes roturiers.



Théâtre de Vicenze



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On peut voir sur la photographie ci-dessus que le second théâtre de Vicenza est comme les théâtres de l'antiquité contruit en arc de cercle devant un fronton que recouvre un ciel peint en trompe-l'oeil. Construit en 1580 à la demande de l'Académie olympique de Vicenza il a conservé les gradins de bois en ellipse à la romaine.

Il suffira quelques années plus tard de tendre de toiles peintes des chassis coulissants dans des rainures ( chassis selon le cas angulaires ou plats ) pour créer des effets de décor époustouflants.
C'est en 1618 qu'apparait la première salle en fer à cheval, celle du théâtre Farnèse à Parme. Nicola Sabbatini en est le régisseur. Les gradins séparés par un large parterre ouvrent sur une scène plus intime que referme un rideau et un cadre de scène  (ou cage de scène) qui permet les va-et-vient nécessaires au changements de décor dans la coulisse sans que le spectateur puisse voir les machinistes en action. On renoue là avec cette idée de frontière entre visible et invisible. Mais la succession des images que je vous ai choisies vous montre bien que l'on est passé de siècles en siècles d'un théâtre confondu avec la Nature ou du moins l'environnement immédiat à un théâtre d'artifice et d'illusions, replié sur lui-même.




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Ce théâtre est exactement contemporain de Monteverdi. Il sera malheureusement très peu utilisé car de coût d'entretien énorme, même pour les grandes fortunes qui l'avaient fait bâtir.
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En 1637 le théâtre San Cassiano de Venise ouvre ses portes contre paiement à tout spectateur désireux d'entrer, sous condition d'une bonne tenue vestimentaire et comportementale. D'autres théâtres suivront. Venise compte pas moins de seize salles au début du XVIII ème siècle qui donnent spectacle en certaines saisons précises: le temps du Carême et de l'Avent sont réservés à la représentation d'oratorios... Le prix des places ne permet cependant pas d'équilibrer les coûts de fonctionnement et de produire des oeuvres nécessitant de nombreux figurants, musiciens et machinerie dont Nicola Sabbatini a contribué à donner le goût et améliorer les effets.

En 1641 Giacomo Torelli, que l'on nommait " le grand sorcier "  améliore le système des coulisses grâce à toute une machinerie de treuils, leviers et contrepoids qui peuvent mettre en branle simultanément plusieurs chassis de décor et dans les trois dimensions: largeur, profondeur, hauteur. L'architecture et les décors déplacent ainsi le point de fuite loin en arrière de la scène. On imagine l'émerveillement du spectateur découvrant comme un enfant des mondes changeants à la lueur des candélabres.
C'est aussi à cette époque que les inconfortables gradins sont remplacés par des loges fermées qui font de ces théatres à l'italienne de grands vaisseaux à la coque ouverte sur l'intérieur.
Nos armateurs vénitiens pariant sur l'avenir se livrent une guerre impitoyable, " La guerre des loges " pour armer, non plus des navires devenus inutiles en ces temps de déclin du commerce, mais des théâtres dans lesquels les marins se feront machinistes. Et puisque les grands de ce monde ne peuvent plus comme ils le faisaient auparavant s'asseoir sur la scène, on leur donnera les loges qui la surplombent. Quant au petit peuple, il assistera debout au spectacle, juste derrière la fosse d'orchestre.



Théâtre san Carlo de Naples



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La salle d'opéra telle que nous la connaissons encore aujourd'hui a enfin vu le jour

Celle du grand théâtre de Bordeaux que je connais bien...


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Mais au fait que jouait-on dans ces théatres ou naît l'opéra avec Monteverdi et ses successeurs?
Il nous reste peu d'oeuvres de ces temps là: les conflits locaux se soldaient par la perte d'ouvrages et ceux de papier brûlaient mieux que ceux de pierre. Et puis le compositeur n'avait pas toujours le temps de se faire éditer tant la demande était dense et il était souvent son propre copiste à l'intention des interprètes. Impossible donc de retrouver ailleurs un exemplaire d'une oeuvre qui s'était dissoute dans les flammes.
Mais on sait que Caldara écrivit 90 opéras en 45 ans, Cesti plus de 100, Alessandro Scarlatti 125. L'acoustique des salles valorise la virtuosité des chanteurs auxquels tout est sacrifié: le ballet, le choeur, l'orchestration qui se réduit au seul accompagnement des solistes quand Monteverdi lui avait donné un bel essor. Seule s'en sort indemne la mise en scène orientée quasi exclusivement vers le merveilleux et l'étrange.


Quelques noms ressortent de cette époque, connus des amateurs d'art lyrique et d'élèves de conservatoires. Personnages aux vies mouvementées, romanesques même... Mis à part A.Scarlatti, ils sont aisément le jouet des chanteurs (primo uomo, prima donna) qui réclament souvent que l'on modifie la partition afin d'y intégrer des airs à leur avantage. Devant une telle révérence, comment ne pas comprendre que souvent l'ouverture (ou sinfonia) à la napolitaine n'ait que peu à voir avec la suite de l'oeuvre? De plus, il faut faire plaisir à tout le monde et sur sa lancée le compositeur empile scènes  burlesques, tragiques et récitatifs. L'opéra de Monteverdi, si condensé, à la si profonde unité, est devenu une oeuvre longue dans laquelle sentiment et action sont dilués au profit de tableaux  divertissants.

Carissimi(1602-1676) compose plutôt des oratorios d'inspiration religieuse et jouit d'une réputation fameuse dans toute l'Europe. Il est le maître de Marc-Antoine Charpentier et influencera Schütz, Bach et Haendel.



Jephté, choeur à six voix





Cesti (1623- 1669) marquis et frère franciscain à la conduite licencieuse, il fait la pluie et le beau temps dans toute la péninsule musicale. Il lance la mode des castrats puis, se faisant rappeler sans cesse à l'ordre par ses ordres, meurt empoisonné...
Son oeuvre est d'une infinie délicatesse et subtilité mélodique et orchestrale, sans doute le plus abouti des compositeurs de ce temps là, et connut un grand succès tant auprès de la noblesse que du public populaire.


Orontea,  Acte II sc. XVIII: Intorno all idol mio
( en lien le livret intégral,
cliquer à g. pour retouver l'acte et la scène de cet air)





Stradella ( 1639-1682) compositeur prolifique aux 200 cantates, presque autant de motets, de nombreuses symphonies, opéras, oratorios et il faut bien l'avouer, tout autant d'intrigues amoureuses qui le conduisent à une vie de fuites et embuscades très théâtrales. Paradoxalement une piété infinie qui en fait l'un des compositeurs religieux les plus sincères de tous les temps. Il eut une grande influence sur des compositeurs qui passèrent davantage que lui à la postérité tels Corelli et Vivaldi.


Sinfonia en ré Majeur extraite du Saint Jean-Baptiste




Alessandro Scarlatti
(l659-1725), qui ne se déplaçait qu'avec sa  grande tribu sicilienne et profitait des charmes dont l'une de ses soeurs savait user auprès des grands de ce monde pour obtenir les postes désirés de maître de chapelle ici ou là pour lui et ses proches. Auteur de 125 opéras, 700 cantates et oratorios,  messes, ariettes, madrigaux, œuvres instrumentales diverses qui synthétisent tous les genres antérieurs. Il accorde une nette prééminence à la musique instrumentale  et invente l’aria da capo (air avec reprise) qui met en valeur l’habileté du chanteur. Père de Domenico  Scarlatti, qui fut donc à bonne école, il jouit dans toute l'Europe d'une réputation méritée.

Pendant ce temps un dénommé Lulli, sans doute séduit par  un Roger de Lorraine fort amoureux, quitte à treize ans l'Italie pour la France sans savoir le destin qui l'y attend et dont il saura se rendre maître...



Agar et Ismaël exilés, aria










Musique, Peinture, Poésie, Penser * 23 * Epoque Baroque, Monteverdi










Le visage est aigu mais sans sévérité. On devine même sous la moustache l'esquisse d'un sourire et les couleurs de terre qui le vêtent avec sobriété sont bien celles d'une familiarité aimante et pleine de pudeur avec ses racines.
Cet homme ne porte pas de masque. Il n'en portera jamais et les écueils de l'adversité, qu'il s'agisse de la mort prématurée de sa femme ou des soucis de son fils avec l'Inquisition, ne le feront se courber devant les puissants.
Claudio Monteverdi est  l'un des musiciens de la période charnière entre la Renaissance et le Baroque dont le génie a su, contre vents, marées et avarices des princes, tenir haut sa pensée et ses idéaux.
Né en 1567 à Crémone, il témoigne d'une grande précocité puisque ses premiers madrigaux sont écrits alors qu'il a à peine quinze ans et publiés à l'âge de dix-huit à Venise.


Très  vite il se fait des ennemis. Cet homme attaché à sa terre, d'une immense érudition et au fait des questionnements de la Renaissance, cherche autre chose. Porte en lui autre chose que cette universalité dont se réclament ses adversaires.
Quoi! l'humain est habité de passions, de peines et de joies, et il faudrait s'interdire de les traduire en musique? Il faudrait se tenir à la seule recherche du plaisir de l'oreille ou de la joie intellectuelle d'avoir composé une oeuvre complexe?
Monteverdi comme les artistes du Baroque recherche l'oeuvre totale, celle qui va réunir les contraires. Celle qui va faire chanter tantôt la musique, tantôt le texte afin que l'auditeur puisse retrouver un peu de lui-même dans les passions évoquées.

Bien sûr il reste fidèle en ses débuts aux danses payses qui sont le ferment de tout musicien de son temps. Mais c'est la Voix qui le passionne et même ses intermèdes instrumentaux en appellent toujours à la Voix au milieu des autres instruments de l'orchestre.
Nous écouterons pour commencer une Canzonetta puisée au folklore dans laquelle la soprano répond avec une belle gaieté aux deux violons, au théorbe, chitarron et épinette. Cette pièce de la jeunesse de Monteverdi fut l'une des plus prisée de son temps. Quel swing tout de même dans ces rythmes pointés dont les interprètes facétieux ont su utiliser le balancement naturel pour en faire un impro un peu jazzy! Et déjà cette basse  obligée qui tient l'oeuvre debout:




Chiome d'Oro
par le Teatro d'amore






Partout les princes construisent. Palais, chapelles, couvents, villes entières. Jusqu'au milieu du XVIIIème siècle la pierre va sculpter les ambitions des uns et des autres.
Ci-dessous, notre belle ville de Bordeaux en pleine nuit:


Bordeaux Place de la Bourse

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Elégance, sobriété et rigueur sont de mises dans cette mise en scène citadine qui pose déjà un pied dans l'ère classique. Mais si on y regarde de plus près, les détails foisonnent entre les lignes pures, à l'instar des ornementations de la soliste que soutenait une harmonie maîtrisée.
Peri et Caccini ont déjà écrit quelques pastorales inspirées de l'antiquité grecque. Les librettistes y portent des noms fameux: Le Tasse, Théocrite, Virgile, Ovide, Dante dont le père de Galilée chantait en s'accompagnant d'un luth les Lamentations de Jérémie extraites de l'Enfer.

Avec L'Orféo, Monteverdi révolutionne l'écriture de ces drames lyriques. Pour la première fois, l'instrumentation est strictement définie par le compositeur. Elle caractérise d'une manière intangible les personnages et l'action.
Surtout, laissant surgir de la gangue sonore les voix très individualisées, l'opéra naissant permet au public une identification aux héros et cela est très neuf pour l'époque. L'apparition ou disparition d'un personnage est répercutée  jusque dans la tonalité et l'orchestration qui amplifient le climat et éclairent la situation. Pour exemple, dans l'Orfeo, la Messagère, celle qui apporte la nouvelle et est donc en avance sur l'évènement, voit sa ligne de chant conçue en avance d'un temps sur la musique qui l'accompagne. 

Monteverdi nous offre donc des oeuvres très achevées, pensées de la première à la dernière note et au dernière mot, usant de procédés radicalement neufs et toujours mis au service du sens telles le magnifique madrigal qui va suivre.

Cette pièce réussit sans lourdeur à faire dialoguer - dans un style concertant naissant - le chanteur et ses accompagnateurs. Ici la mélodie très suave est au service des paroles et des sentiments, avec toujours en arrière fond ce souci de clair-obscur qu'évoque d'emblée le texte: " Si doux est mon tourment ... " que les instruments enrobent de leur cocon sonore mélancolique comme pour protéger la peine... de sa disparition.


Si dolce è l'tormento
magnifiquement interprétée par Philippe Jarrousky et le Teatro d'amore





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Pour des raisons financières les ballets et intermèdes musicaux furent souvent limités voire absents des opéras de Monteverdi. Le Duc de Mantoue, qui était son mécène et ami-protecteur était d'une avarice rare et préférait les petites formations. Qu'importe ! Monteverdi se rattrapera avec ses Madrigaux amoureux et guerriers dont certains sont construits comme des petits opéras alternant airs, ballets, intermèdes instrumentaux.

Plutôt que vous offrir donc une nième version de l'ouverture de l'Orfeo, voici un court extrait du Combat de Tancrède. Le récitant, qui y tient le rôle principal, commente l'action et officie aux entrées des deux héros. La sonorité de l'orchestre y est toute dédiée à planter le décor: mouvements de ronde sans fin de Tancrède, galop des chevaux,  lenteur avec laquelle se jaugent les deux adversaires, cliquetis des armes...


Combat de Tancrède et Clorinde










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Toile du Tintoret

Voici maintenant une Sinfonia et Moresque très enjouée qui donne idée des couleurs sonores de l'orchestre Monteverdien et de la place très importante qu'y tenaient percussions et instruments à vent.

L'orchestre de Monteverdi était très riche, il comportait 2 clavecins, 2 contrebasses de viole, 10 violons, 1 harpe double, 2 petits violons à la française ou violes  à bras, 2 chitarrones ou grands luths, 2 orgues positifs en bois, 3 basses de viole de gambe, 4 trombones ou sacqueboutes, 1 orgue régale, 2 cornets à bouquin,  1 petite flûte à bec,1 trompette aiguë naturelle,  3 trompettes avec sourdine... De quoi charmer Mars et Vénus




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Cette Sinfonia et Moresque appartient, comme les deux premières oeuvres proposées ici,  au septième livre de Madrigaux  que le compositeur avait d'ailleurs nommé Concerto. Il s'agit d'un opéra miniature où alternent moments d'exhubérance, de piété, de recueillement ou même d'érotisme. Les intermèdes musicaux y alternent avec des madrigaux dont la forme n'est déjà plus celle des madrigaux de Marenzio ou Gesualdo. A une ou deux voix au maximum quand les madrigaux de la Renaissance était à quatre voix au minimum, Monteverdi y fait s'entrelacer  la ligne de chant à son soutien harmonique sans que jamais l'auditeur puisse se perdre dans le dédale des voix.

La foison de détails du tableau de Véronèse ci-dessus nous fait-elle perdre le sens de leur gestuelle amoureuse ?

Ce souci de clarté dans la complexité se retrouve dans la pièce instrumentale que nous allons écouter, écrite pour violons, violes, chitarronne, ensemble de cuivres, clavecin, percussions diverses. On y entend se succéder des " numéros "  très contrastés en orchestration, couleur, pulsation. Cela permet d'une ritournelle à l'autre de mettre en valeur les instruments improvisant sur le thème initial.


Sinfonia et Moresca





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Ariane abandonnée de Claude Lorrain




La plupart des opéras de Monteverdi se sont perdus et n'en subsistent que des airs épars tels le magnifique Lamento d'Ariane dans lequel le compositeur va, avec une prodigieuse économie de moyens, évoquer le désir de mort qui habite l'héroïne abandonnée de Thésée. Les mouvements ascendants de la ligne de chant, degré par degré, n'évoquent-ils pas son buste sans force qui tente de se redresser tout en appelant de ses voeux la note ultime, funèbre, longue et tenue dans le grave, symbole de la mort enfin atteinte?
  
 
Lamento d'Ariane
Lasciatemi morire





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 Clio de Pierre Mignard

Le Lamento était une forme d'air très prisée dans les opéras de Venise au temps de Monteverdi. Propre à tirer des larmes au public, il était souvent la clef de voûte des oeuvres chantées et la basse obstinée qui y soutenait le chant n'était pas étrangère au sentiment d'impuissance et d'oppression qui envahissait l'auditeur.
Le lamento de la Nymphe n'échappe pas à cette règle.
Figurant parmi les oeuvres chéries du compositeur, il est le coeur même des chants amoureux du huitième livre.
Cette oeuvre sublime écrite sur un poème de Ottavio Rinuccini  est sans nul doute l'apogée du madrigal italien. Elle oppose la Nymphe abandonnée à deux trios masculin qui commentent sa douleur ou l'accompagnent au contraire avec intense pitié.

Monteverdi avait été d'une précision extrême dans le détail des nuances voulues pour l'interprétation de cette oeuvre : "
Façon de représenter ce chant : les trois voix qui chantent en dehors de la plainte de la nymphe suivent la mesure ; les autres trois voix qui plaignent la nymphe en chantant faiblement  doivent suivre sa plainte en suivant le tempo de l'émotion de son âme et non le tempo de la mesure. "


Le chant presque haletant appelle l'Amour, l'amour trahi mais si vif encore au coeur. L'espérance clamée vers le ciel, la lumière, l'espérance qui suit son chemin erratique est toujours ramenée aux contingences de son destin par ces deux trios sombres et une basse continue inexorable.
Je vous laisse en déguster la magnifique interprétation du Teatro d'Amore.



Lamento della Ninfa



 
L' oeuvre de Monteverdi ouvrit la voie à une musique en quête de description des maux de l'âme humaine.
Pour autant on ne peut pas dire que Monteverdi aura eu une descendance. Très rapidement son sens de la synthèse, de l'effet, du théatre mis en musique , sa profonde exigence stylistique, son souci d'épousailles raisonnées entre texte et musique et son amitié pour les passions humaines dites sans orgueil se dilueront chez ses collègues compositeurs dans des opéras de circonstance, de plus en plus longs et il faut bien l'avouer, écrits pour plaire aux virtuoses du chausson ou du gosier qui de son temps n'avaient pas encore édicté leurs lois...