mercredi 16 janvier 2013

Moine copiste





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Traversant  les futaies, coupant dans la campagne déserte, la nuit était venue sur le rocher calleux.
Dehors léchait la bise aux parois monastères ses caresses glacées
voix sans  visage
voix nue
un certain goût pour la menace
Elle se calait parfois en buisson transparent aux fissures de la pierre.


Le grand tambour du vent retourné sur sa peau laissait un peu de répit au silence, puis repartait de plus belle, roulant en vain sa langue aiguë sur les lèvres d'ardoise du cloître.
 
Sur la fin de l’après-midi, comme à l’accoutumée en cette saison, une brume laiteuse avait gravi les contreforts de l’édifice, venant de la baie. Il aurait pu en soupeser les relents de disputes et de graisse en bas dans le village.
 
Ces restes de feux humains qui montaient jusqu’à eux, si proches du Ciel, se plaquaient comme des sangsues contre les vitraux, buvant à les ternir les couleurs en train d’être posées.
Les apprentis, dans un froissement empesé de leurs robes de bure, avaient alors, avec diligence,  porté à chacun des moines une chandelle dont ils surveillaient avec une attention presque obséquieuse la combustion du jonc.
 
Il faisait froid. Emmitouflés sous leur bonnet de laine épaisse, les frères enlumineurs parachevaient leur œuvre du jour jusqu’à ce que la flamme ait dévoré la dernière goutte de suif


ne laissant sur le support qu’une fleur
grand-ouverte.
Laisse toi bercer par les rythmes de ce long hiver
l’instant où le dernier d’entre eux aura refermé sur lui la porte de l’atelier
comme il s’annonce dans sa splendeur mélancolique
à chaque fois au bord de l’inconnu
et toi
seul enfin
seul avec l’écho étouffé de leurs pas glissants sur la pierre gelée
La solitude
La faim même
aucun poids
Aucune pitié de soi l’étude rien que l’étude
le pli si douloureux du partage
comme il a fallu se battre pour ne point partager la naissance des livres qui t’ont été confiés
L’Enfer pour désobéissance à l’ordre
pas d’inquiétude
les anges sauront ouvrir ma vie


Le matin, il rejoignait le scriptorium de pas précautionneux, prenant chaque marche de l'escalier de bois sur son bord le plus étroit pour ne pas le faire chanter, tournait dans sa serrure le double de la clef qu’après bien des discussions, l’armarius avait consenti à lui faire forger puis se laissait posséder avec une jouissance qu’il aurait été bien en peine de définir.
Il ne pouvait rien faire dans cette ombre de la nuit finissante, rien d’autre que sortir de leurs armoires dont il connaissait par cœur la position dans l’espace, les documents sur lesquels il travaillerait.
Mais c’était un rien qui lui prenait du temps, les étagères étaient hautes, leur accès malcommode, les étuis de cuir usé par le temps menaçaient bien souvent de glisser de ses bras. Pourtant, le seul fait d’en toucher la peau veloutée lui donnait le sentiment d’être au seuil d’une floraison.
L’Abbé savait que cette activité était pour lui une véritable prière. Elle l’exemptait de participer aux matines.
Que de joie à  sortir la précieuse alène et la roulette à clous de leur étui,
piquer chacune des pages vierges avant de les régler à la pointe sèche d’une ou deux colonnes à peine visibles. Bien sûr, un des apprentis en eût fait tout autant, mais il aimait ce travail préparatoire de la feuille.


C’était comme de trouer le chaos qui précède l’acte créateur.


Copiste délicieusement anonyme mais libre de menues modifications de l’original dans  l’enchevêtrement des courbes et des pleins, la place de la Lettrine, sa forme exacte choisie en fonction de la teneur du texte, la taille des vignettes.
Il s’en allait profond dans cette tache, la main aussi sûre que le regard et la pensée, comme si l’âme de l’auteur après avoir coulé directement dans la sienne et dirigé en silence les mouvements les plus précis, les émotions les plus ténues, le laissait s’affranchir et éprouver ses ailes.

Quand les autres arrivaient en longue colonne brune, le jour avait déjà
réveillé  une à une les nuances dans les godets, fait flamber le cinabre, velouté l’orpiment ou le fiel de carpe, découvert le lapis de ses sombres, préparé la malachite à son destin  de feuille.
 
 


 
Une belle lumière dorée traversait en cortège les losanges de verre
s’y réchauffait un peu avant de se répandre en merveilleux essaims sur les pupitres.
Il aimait la lumière
Il lui semblait qu’empruntant ses rubans, il pourrait remonter jusqu’à la source de son âme et en voir tous les creux.
 
Dans les coquilles de Saint Jacques, un peu d’eau mélangée à du blanc d’œuf attendait ses épousailles avec la nuance qu’il poserait délicat à l’aide de plumes de bécasse  ou de corbeau.
Il imaginait déjà le monde surgissant sous le pinceau, l’intensité des nuances plus précise alors que le parchemin laisserait s’échapper l’humidité du trait, le parfum doux de l'encre du tann, ce chêne dont la gale donnait un brun humide d'où surgirait du néant la caroline régulière qui était à elle seule sa signature.


J’invente
j’invente dans cette ombre qui gagne
j’invente un paradis
un demain aussi vaste que cérémonie
j’invente
et toi
dans l’ombre
aux ailes déployées
toi
l’ange désobligé
toi qui souffles à mon  âme les fragments dont le monde se fait
dis moi les mots que nul ne sait encore dis moi les images jamais vues dis moi
dis moi la nature de cette joie à emprunter la voix d'un autre
que je scelle ici-bas
La douleur de l’absence


Stella Splendens

et

Los set Goytes

extraits du

Llibre Vermheil de Monserrat

Herboriser




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Mon grand-père était à la fois un homme des champs et un homme des livres.
Partir en promenade avec lui était un  régal. Il restait silencieux puis tout à coup, au détour d'un chemin ou au bord d'un taillis indiquait de sa pipe une plante inconnue dont je ne retenais pas le nom, peut-être comme je ne retiens pas les histoires drôles afin d'en rire à chaque fois. Son savoir qui était sans orgueil de lui-même m'éblouissait.




Il marchait les yeux baissés mais curieusement semblait tout voir.
Il y avait dans des malles du grenier des vieux livres collectés au hasard de ses pérégrinations, des vieux livres qui fleuraient bon le vieux papier et dont les gravures m'étaient un enchantement. Entassés sans souci de logique des almanach, des livres de médecine domestique, de pharmacopée florale, de jardinage, d'alchimie, des romans, des revues par milliers...

Je me demandais souvent comment il pouvait, ne se fondant que sur des gravures en noir et blanc, reconnaitre dans la nature vivante et si colorée des espèces souvent très proches - pour la néophyte que je suis restée et qui se contente d'apprécier les couleurs et parfums. Il y avait de ma part  négligence  imprudente du temps de lecture et d'appropriation qu'il consacrait à ces ouvrages.

Mon mari est botaniste passionné et comme tous les amateurs de fleurs, il s'est référé depuis le début de ses promenades à des opus qui, avec le temps, ont répondu de moins en moins à ses attentes.
Il lui manquait un livre pour herboriser, un vieux livre en noir et blanc, un livre moins rutilant de couleurs que ces magnifiques ouvrages d'art dont les photos sont régal immédiat pour les yeux mais ne permettent pas vraiment de faire connaissance avec une espèce dans ce qu'elle peut présenter de variétés formelles.

Il lui fallait de plus en plus souvent des illustrations tracées à la main et non par un appareil photographique aussi perfectionné soit-il.

J'ai essayé de comprendre pourquoi cette préférence pour le dessin à la main plutôt que le saisissement des données colorimétriques.
Il semblerait qu'une photo, loin  d'animer le sujet photographié, le noie sous des données d'une telle puissance évocatrice et partiales/partielles qu'on ne voit plus que ce specimen là, qui écarte tous ses frères moins bien dotés par la nature, moins/ plus ouverts, moins/ plus somptueux, moins/plus élancés etc.

Une photo essaie de se valoriser à travers ce qu'elle saisit

Un dessin se dévoue
afin d'offrir l'angle qui permet de tout voir...


Les détails minuscules qui font la différence

Les détails minuscules qui font la RAssemblance

Les détails minuscules qui pourrait faire la REssemblance
et emportent vers de fausses pistes.


Un dessin fait avec amour par un passionné érudit rend compte en peu d'espace à la fois des caractères propres à une espèce végétale et de la multiplicité de leur expression.

Ce livre là, qu'il recherchait depuis longtemps, est désormais en permanence dans son sac de promenade,
offert par un ami qui sait notre amitié pour les belles pages qui ont vécu et attendent qu'un regard les rende une nouvelle fois à la vie.

Il s'agit de la
Nouvelle Flore Française
descriptions succintes et rangées par tableaux dichotomiques
des plantes qui croissent spontanément en France
et de celles qu'on y cultive en grand.

Editions Garnier 1873

Rien que le titre est un délice... mais pas seulement. Ce livre parle de la relation au jour le jour avec ces plantes qui participaient de l'hygiène domestique, vétérinaire, de l'art aussi... toutes choses qui ont disparu lentement de nos contacts avec les plantes des fossés et des champs, leur préférant souvent les fleurs sur catalogue.


 
J'ai plaisir à vous en offrir deux pages, en espérant que comme nous vous apprécierez  la finesse du trait, le temps passé à surprendre, tracer, ombrer, légender...

Quand je lis cette phrase qui parle du Cnidium Apioïde:

" Fruits courts, presque didymes, comprimés par le côté. Plantes glabres des marais et des lieux humides, à tige fistuleuse ". ( figure 50 et 51, les deux premières en haut)
je ne peux m'empêcher de me dire que le vocabulaire poétique se niche en des lieux insoupçonnés...

Les vies secrètes du Hans Trapp




Nous connaissions tous de Hans Trapp la légende de ce méchant personnage qui terrorisait les enfants en Alsace, compagnon de Saint Nicolas et du Kristkindel.
Muni d'un grand sac dans lequel les enfants désobéissants ou peu enclins à faire leur prière étaient menacés de se voir précipités, il trainait le bruit de ses pas et le raclement de sa chaîne dans les rues la nuit…

Heureusement il est des livres qui viennent rendre la vérité au jour.
Nul n'a idée du zèle et de la douceur qu'il promena et promène encore, bien avant lesterreursd’enfants semées dans les villages, bien avant les froidures de la plaine d’Alsace et les cryptes des cathédrales.

Pat Thiébaut nous fait découvrir ce parcours hors du commun, du temps et de l’espace dans un livre aux couleurs somptueuses et au style une nouvelle fois différent des autres ouvrages que je vous avais déjà présentés.

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Tout commence avec la tourmente bleutée de cette saison où les esprits chavirent, se terrent, attendent. La bise recouvre de ses voiles la vie et la non vie machinales. Mais dans la cathédrale de Strasbourg, une ombre bouge et s'évade de ce lieu où elle dort le restant de l'année.

J’ai infiniment aimé ce rouge flamboyant si bien choisi pour la merveille gothique de nos édifices religieux, le travail de rides sur les chapiteaux et sculptures, la quantité foisonnantes de détails qui porte le regard à entrevoir une silhouette tremblante lovée entre les pierres et cette forme qui s’enfuit, habillée du vert de toute décomposition corporelle, dont la main retournée, presque flasque s'arrache au feu ténu de la pierre.
Apparition de cauchemar qu' adoucit  la transparence des teintes.

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Cette page de neige et de ronces porteuse de fruits que l’on ne peut manger m’a ramenée vers l’enfance et mes contes de fées, les châteaux ceints d’épais murs de ronces, d’entrelacs de malédictions, du froid éternel.
Ici le personnage s’en court à contre-vent, laissant derrière lui les arbres  dénudés, les cieux gonflés de neige qui hésitent au soleil, le bois mort et les roses d’Occident dont l’une semble tendue vers le chemin qu’il doit prendre…


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Où s'en va-t-il ce personnage? Quitte-t-il nos traditions et nos légendes qui, oubliant la beauté du bleu de la nuit et ses merveilleuses apparitions, ont lentement et inéluctablement glissé vers les rituels marchands dont les façades si belles des maisons et de bourgs peinent désormais à cacher l’emprise ? Dont les cours d’eaux et les petits ponts qui les surplombent ont oublié jusqu’à la source ?

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Ou rejoint-il  ces horizons lointains qui présidèrent à sa naissance ainsi que le café dont il est si friand ?
Cette page des cieux d’Orient est somptueuse dans sa déclinaison de rouge et de garance, tout juste ornée d’un croissant de lune et d’un feu qui attend. Et comme je comprends alors que les phrases en arabesques donnaient dès la première page tonalité de la musique d'autres soleils, d'autres étoiles, d'autres espérances...

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Non je ne vous dirai pas qui fut véritablement Hans Trapp, juste vous conseiller de lire ce délicieux conte où la poésie se mêle d'humour mais aussi d'un combat sincère pour que s'unissent les divers lieux de ce monde encore habités de légendes, une histoire très originale qui nous parle  de notre réalité d’aujourd’hui et dont les pages courent, lentement, toute entières et chacune dans sa nuance propre vers une explosion d’or et de lumière…


Héritage de la biodiversité




    Un Ami qui sait de longue date notre amitié pour les livres anciens et la nature sous toutes ses facettes et qui est lui-même un grand défricheur de la Toile nous a très gentiment fait découvrir hier, à Michel et moi, un site extraordinaire où sont numérisés de vieux ouvragesde botanique, entomologie etc, le Jardin Botanique du Missouri, site superbement fait.


    J'aime les ouvrages anciens pour des raisons déjà évoquées ici qui tiennent à une certaine tenue du papier, un parfum, une histoire, la sensation très présente des mains entre lesquelles ils sont passés.

    Sur certains de ces ouvrages entraperçus et " feuilletés " virtuellement hier, des planches naturalistes de toute beauté...
Invite à un voyage dans l'art du dessin scientifique. Je n'ai pas eu le temps de regarder les explications, juste les planches... Puis-je vous en recommander quelques-uns tout particulièrement, aux illustrations superbes et d'une fraicheur incroyable:
Papillons de Géorgie
un ouvrage de 1797

une autre planche de cet ouvrage

cliquer dans la fenêtre " Pages " à gauche pour lire
et sur le terme Tab.
suivi de chiffres romains
pour voir les planches illustrées

Celuici est pour Sarah qui parle le cantonais

Graminées chinoises


Celui qui suit , une pure merveille de 188O:

Fleurs et fruits de l'Ile de Java

Pour Michel
un livre de

Médecine médiévale du 15ème siècle

Bonne promenade, des centaines de livres anciens tous plus beaux les uns que les autres offerts en héritage... Je suis certaine que vous trouverez votre bonheur dans ces milliers de pages virtuelles.


Musique, Peinture, Poésie, Penser * 28 * Epoque baroque Couperin





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Toiles de Brekelenham


Qui mieux que ce peintre flamand, Quirijn van Brekelenham, quasiment inconnu et presque contemporain de Couperin,  pourrait illustrer en images le milieu dont était issu notre plus simple, discret et élégant compositeur de l'époque baroque ?

Né en 1668, François Couperin faisait partie de ces dynasties de musiciens pour lesquels leur art était avant tout un artisanat magnifié par l'expérience et la modestie.

Non que ses ancêtres fussent musiciens professionnels, ils appartenaient aux monde rural, à celui des tailleurs d'habits ou des paysans.
Mais tous avouaient une passion pour la musique. Quelle fabuleuse conjonction de talents naturels et d'un environnement propice que celle qui conduisit cette famille à tenir pendant trois siècle les orgues prestigieuses de l'église Saint Gervais.

Le grand-père, Charles dit "L'Ancien", rendez-vous compte, possédait à lui seul trois basses de violon, trois dessus de violon, deux dessus de haultbois, un gros haultbois, deux tailles de haultbois, deux flûtes d'Allemagne, deux mandoles et deux petites posches.

Voilà un héritage plus qu'honorable pour ce modeste milieu et qui va permettre aux jeunes générations de déployer tout leur savoir-faire. Organistes, violonistes, clavecinistes, il semblerait que rien ne les arrête, jusqu'à  devenir musicien (ne)s à la chambre des rois de France. Car il y a aussi de brillantes interprètes féminines parmi cette tentaculaire famille...

Mais revenons à François.



sebastien stoskopff corbeille de verres 1744



Le jeune garçon dont la vie était si bien ordonnée autour de ses études musicales   va - à l'instar de ces cristaux légers - rencontrer ce qui brise et  force à une maturité précoce.

A  onze ans l'enfant, qui possède mieux ses notes que l'orthographe dont il ne s'accommodera jamais, succède
aux Grandes Orgues de Saint Gervais à son père qui vient de décéder. Bien sûr cela déroge quelque peu aux usages, il fallait pour succéder à une telle charge être âgé de 18 ans pour avoir le droit de jouer et de 21 ans accomplis pour en être payé.
Peu importe. On nommera Michel de Lalande pour une durée de sept années, que le brillant organiste fort occupé par ailleurs laissera parcourir seul au jeune François, lequel s'en acquittera si bien qu'il se voit à l'âge de quinze ans officiellement rétribué par le conseil de Saint Gervais.

Il ne cesse de composer: pour l'orgue, pour ensemble vocal ou instrumental et surtout pour clavecin, essentiellement à l'usage de ses petits élèves royaux car en 1693,  agé de 25 ans, le talentueux organiste remporte le concours  qui fait de lui  l'un des quatre organistes de la chapelle royale et le professeur de musique de toute la famille de Lous XIV. Cet homme qui détestait les intrigues ou les mondanités et était de santé fragile se consacra toute sa vie à la musique et à ses proches auxquels il transmet le flambeau et la passion. C'est en toute logique sa fille Marie-Antoinette qui prendra sa succession au clavecin pour l'ordinaire du Roi.

Il disparait en 1733 en laissant 252 pièces pour clavecin, 2 messes, 12 sonates en trio et quatuor ( qu'il rédigea sous un patronyme italien afin de leur assurer un minimum de succès ), 14 concerts royaux pour orchestre de chambre, des pièces religieuses telles les sublimes Leçons de Ténèbres, quelques motets et ouvrages théoriques. Son oeuvre sombre dans l'oubli jusqu'à sa redécouverte en 1841 et son édition par... Johannes Brahms en 1886.




L'oeuvre pour orgue consiste en deux messes qui, dans un souci de pompe très  typique de ce grand siècle alternent plain-chant hérité du Moyen-âge, choeurs et intermèdes d'orgue reprenant les versets chantés. Les instruments de l'époque usent de registres brillants dont les compositeurs se satisfont la plupart du temps  sans trop chercher la complication: l'important est de sonner! Couperin va développer une écriture plus subtile qui mettra en valeur les différents jeux de l'orgue et ses propres talents de contrapuntiste.

Je vous propose d'écouter deux extraits de la Messe pour les paroisses, écrite à l'age de vingt ans. ( Pensez à vider la mémoire cache de votre ordinateur afin de pouvoir écouter les lecteurs...)



Couplets sur l'Agnus Dei

Pièce en canon (qui fait entrer successivement les différents registres de l'instrument).





Offertoire sur les grands jeux
La pièce la plus longue de cette messe. On peut la diviser en trois parties: un prélude en rythmes pointés à la française, suivi après environ deux minutes trente d'une fugue chromatique sans faiblesse dans le mode mineur puis après trois minutes trente d'une fugue en forme de gigue.




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Lamentations de Jérémie de Rembrandt


L'oeuvre vocale brille essentiellement quant à elle par les Leçons de ténèbres. Composées pour les Semaines Saintes, elles faisaient partie des offices que les moines chantaient sur le texte des Lamentations de Jérémie  les jeudi, vendredi et samedi précédant Pâques.
Entamées peu avant l'aube, ces leçons étaient chantées  avec une grande solennité propre à frapper les esprits, en éteignant l'un après l'autre quatorze des quinze cierges d'un chandelier.  Le dernier, laissé allumé mais caché derrière l'autel pour mieux surgir soudain dans la nuit, symbolisait la résurrection.

D'une indicible sensualité mêlée de ferveur, ces Leçons donnent idée de ce qu'était la piété en ces temps là. Les voix féminines y atteignent le ciel, déformant la parole jusqu'à ce qu'apparaisse un sens qui, dépassant les mots, atteint au plus profond la chair en même temps que l'esprit.
Chaque verset chanté en latin est précédé de la lettre de l'alphabet hébraïque qui le commençait dans le texte de Jérémie. Cette lettrine est ici vocalisée avec une merveilleuse douceur. Ne dirait-on pas alors que cette porte sonore, à l'instar des lettrines des enluminures, nous ouvre au monde spirituel qu'elle semble contenir tout entier, annonce et surmonte?

Je vous propose d'écouter les lettres JOD,  CAPH  et LAMED, extraites de la troisième Leçon de Ténèbres dans l'admirable interprétation de Véronique Gens et Sandrine Piau. Six minutes et quelques de joie pure... Il est dommage que les enregistrements les séparent car elles s'accommodent d'être enchainées sans interruption.










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Venons-en à l'oeuvre pour clavecin et pour orchestre.
A l'instar des sonates de Soler ou de Scarlatti ses pièces pour clavecin sont de petits chefs-d'oeuvres gradués en difficulté, véritables miniatures musicales d'une richesse interprétative et technique inépuisables.


Ces pièces ont été regroupées en Livres, eux mêmes divisés en Ordres, lesquels contiennent un nombre variable de pièces écrites dans des tonalités différentes.

Couperin avait coutume de dire

 "J'aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend"

Voici deux des oeuvres qui me touchent encore et toujours chez ce compositeur.

La première, les célèbrissimes Barricades Mystérieuses, est d'une écriture très bien ficelée...

Mystérieuse pourquoi? Tout simplement parce que la ligne mélodique va être très judicieusement répartie entre main droite et main gauche, demandant à l'interprète de peser sur certaines notes, d'en alléger d'autres, le tout sur chacune des deux mains et en permanence à contretemps...

La basse (ce que joue la main gauche) est écrite dans un registre très grave pour l'époque. Elle se répète à l'identique tout du long du morceau, constituant ce qu'on nomme un ostinato.
Cette répétition va conférer à l'oeuvre une forme circulaire hypnotisante dans laquelle le refrain vient jusqu'au bout, avec ses ornements légers, contredire les couplets plus interrogatifs.






La seconde porte comme souvent chez Couperin un titre très figuratif. La main droite y déroule implacablement ses batteries régulières tandis que la main gauche la croisant sans cesse joue une mélodie en rondeau.

Tic Toc Choc!




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Enfin pour clore cette promenade chez ce compositeur dont Debussy disait qu'il entendait chez lui " La tendre mélancolie, l'adorable écho venu du fond mystérieux des paysages où s’attristent les personnages de Watteau " :

Allemande fuguée du second Concert.



Le grand Corelli ne l'aurait pas reniée...






Musique, Peinture, Poésie, Penser * 27 * Epoque baroque, Marin Marais et le Sieur de Sainte-Colombe



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L'image ci-dessus ne nous dira pas quelle oeuvre se donnait ce soir-là. Peut-être Marin Marais dirigeait-il alors - comme son mentor Lully le lui demandait souvent - les musiciens du Roy ? Peut-être, battant la mesure, pensait-il à son maître le Sieur de Sainte Colombe?

Tous deux maintenaient en vie un instrument qui ne tarderait pas à disparaître face aux ambitions du violon, la viole de gambe.

Une étrange guerre se propageait qui opposait français et italiens,  partisans de la viole de gambe et amoureux du violon. Elle durerait jusqu'au milieu du XVIII ème siècle, allant jusqu'à susciter la parution d'un libelle intitulé " Défense de la basse de viole contre les entreprises du violon et les prétentions du violoncelle ".

Le ton était donné...





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En vérité cet affrontement était celui de deux pans de la société.
D'un côté le peuple, dans les couches duquel se recrutaient les violoneux, comme en témoigne ce Concert champêtre de Van Ostade: Oui, il s'agit bien d'un violoncelle, regardez les ouïes et ne tenez pas compte de la tenue de l'archet.

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De l'autre les grands de ce monde, pour lesquels la pratique de la viole était un signe à mettre à l'actif de leur aristocratie :

Portrait de la fille de Louis XV par le peintre Nattier:


AHenriette de France




Mais revenons à nos deux Gambistes.
Ils exercent leur art en une période de mutation sociale profonde. La riche bourgeoisie et la noblesse provinciale n'ont que peu accès aux fastes de la cour. Pour autant ils en entendent écho et il leur vient idée de posséder la même chose que ces " lointains qui leur ressemblent". Hotels particuliers modestes et maisons des champs à dimensions enfin humaines fleurissent sur tout le territoire, dans les villes et les campagnes. Dans leurs salons sans prétentions va naître la musique de chambre.
Les petites formations se multiplient, souvent familiales, et Marin Marais comme Sainte Colombe participent de cet essor qui réunit violes, épinette, luth et voix.

Personnage mystérieux que celui de Sainte Colombe. Il a fallu aux spécialistes de l'instrument fouiller les Archives nationales et faire un véritable travail de limier pour y retrouver au moins deux branches portant ce nom. L'une est catholique et originaire de Lyon, l'autre béarnaise et protestante. C'est cette dernière qui nous intéresse...



En ces temps de révocation de l'édit de Nantes, il ne faisait pas bon être protestant. On se trouvait de ce fait souvent oublié des registres de naissances, de mariage ou de décès...Quant aux annuaires, certains mentionnaient Sainte Colombe dans le registre d'imposition des musiciens mais en indiquant en pointillé son adresse, comme on peut le voir dans cet extrait du Livre commode d'Abraham du Pradel , alias Nicolas de Blegny.




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Difficile en conséquence de poser un prénom devant ce nom devenu célèbre par la grâce d'un film.


On a pu cependant établir un scénario plausible à défaut de certitudes.
Sainte Colombe serait né vers 1640 et mort vers 1700. Est-il
ce musicien enterré à Brioude en 1688 au cimetière de l'Eglise saint Julien ? Cette date de disparition concorde avec celle de la parution de la pièce funèbre intitulée Tombeau que Marais avait dédié à son maître... En outre, l'inventaire de ses biens à son décès fait mention de deux orgues portatifs, deux épinettes, sept violes de gambe et un luth, ce qui est assez naturel pour un musicien de métier. Alors?


On peut oser dire aujourd'hui qu'un Sieur de Sainte Colombe, protestant et natif du Sud-Ouest, se serait installé en région parisienne où il donnait des concerts privés et aussi quelques cours aux musiciens officiels. Mais l'artiste avait préféré se replier  dans une discrétion conforme à ses goûts et choix religieux qui étaient sobres.
Sans doute aurait-il aimé ce paysage de Van Ruysdael dont les tonalités subtiles disent la frugalité, le silence, la retenue:


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Quelques indiscrétions circulèrent cependant sur les relations entretenues avec Marin Marais. C'est Evrard Titon du Tillet qui nous relate le fameux épisode au cours duquel Marais se cache sous la cabane en bois où répétait son maître pour écouter ses traits brillants et son célèbre coup d'archet.

Il y avait de quoi être subjugué par un homme qui, non content de faire progresser la technique de son instrument en lui ajoutant une septième corde et en inventant le glissando puis les furies (coups d'archet rapides dans le grave), laissa à la postérité 177 pièces de viole seule et 67 concerts pour deux violes égales, tous fondés sur une parfaite connaissance de l'improvisation italienne ou anglaise, des danses de cour françaises et même de la musique de vielle:

Le joueur de vielle de Georges de la Tour

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Et Marin Marais me direz-vous? Il va mener une carrière sans histoire dans l'ombre de Lully et portera l'art de la viole aux sommets, n'étant évincé sur la fin de sa vie que par un autre immense violiste, Antoine Forqueray. Je vous renvoie pour Marais à cette excellente biographie. Place à l'écoute!
 


Sainte Colombe

Menuet. Il y a dans cette oeuvre une douceur des appuis et élans qui touchent au plus près les inflexions naturelles et spontanées du corps dans la danse, une légèreté sans affectation qui en font une totale réussite.



Courante de la Première suite à deux violes: Un petit côté impro. Des phrases courtes qui questionnent. Une certaine austérité emplie de noblesse.



Marin Marais

Folia
(extrait): variations de plus en plus complexes sur une basse obstinée.



Tombeau pour Monsieur de Sainte Colombe
: Hommage au maître disparu.
On y retrouve les accents très mélancoliques qui étaient la marque de Ste Colombe. L'instrument y est exploré sur toute sa tessiture, dans une succession de phrases déchirantes et très expressives.




Fête champêtre: Une danse joyeuse en forme de rondeau ( Refrain A, couplet B,  refrain  A, couplet C, refrain A, couplet D etc)  accompagnée de percussions, d'une épinette et d'un théorbe.






Antoine Forqueray



La portugaise:  Danse variée de caractère, au rythme marqué. et aux césures qui accompagnent la chorégraphie. Elle met en valeur les possibilités percussives, mélodiques et ornementatives de l'instrument, ici sous les doigts magiques encore une fois de Jordi Savall





La Leclair: Une Gigue joyeuse pour terminer ce parcours dans une période de la musique française totalement oubliée des concerts alors que la sonate lui doit tant...







Entre la pierre et l'eau, l'Espagne du Nord, San Pedro de Arlanza









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La Terre. Aride et blonde. Le feu des fleurs  dans l'air glacé. Ne manque qu'une eau généreuse et nous serions comblés.
Cette eau venue de la montagne enserre de ses cingles profonds comme des douves un lieu étrange et qui, quoiqu'il ne soit moulin,  donne du grain à moudre à bien des historiens.





Ruines piteuses et dévastées,
quelques pierres en retard de ce qui ronge
et partout, des ouvertures, des creux, des  niches dorées ou noires.

Ce qui nous fut vanté avec émotion par notre guide dans l'Ermitage de Santa Maria de Lana nous laisse décontenancés... en première approche.
Construit sur les ruines d'un monastère Wisigoth édifié lui-même sous le règne du roi Wamba,  le lieu n'a cessé de se modifier au cours des âges, pour atteindre son apogée architecturale au XIIème siècle.

On y trouvera ainsi des témoignages de l'architecture pré-romane, romane, gothique, gothique tardif et Renaissance, comme vous pouvez le voir ci-dessous dans ce qui reste intact de l'entrée du cloître:








Quoique abîmé par les incursions de l'histoire, le batiment se reconstruisit rapidement jusqu'à adopter le style roman qui avait traversé les Pyrénées en 1080, en pleine expansion de la liturgie romaine. Les moines abandonnèrent alors la liturgie espagnole pour celle de l'ordre de Saint Benoit.


Les généreuses dotations des comtes de Castille permirent la survivance assez tardive de cette congrégation qui au X ème siècle comptait déjà une bonne centaine de moines.

Nul doute que la réputation d'abriter les reliques de quelques nobles locaux, réputation dont les historiens s'accordent à dire aujourd'hui qu'elle est totalement infondée, permit aux pères Abbés successifs de lever les fonds nécessaires à l'entretien d'un tel espace.
L'argent est le nerf de la guerre et... des religions.









Baies libres ou aveugles, en ogive ou plein cintre,
nocturnes ou lumineuses
elles donnent toute sa légèreté à cette m
asse imposante, aux lignes épurées,
reposant dans un écrin de verdure et de collines









Deux prises depuis le petit chemin qui surplombe les ruines toujours en travaux de sauvegarde. La première sort du regard de Michel.
Nous découvrons ici ce qui reste de l'église ainsi que la tour massive qui abritait le scriptorium:







La seconde de mon petit appareil photo. Mélanger les deux donnerait sans doute idée de la mélodie réelle de cette superbe  pierre.
La blancheur et le vert sont deux notes qui s'aiment.







Un superbe arc en plein cintre  et sa belle archivolte tressée.

Qui rentrait là s'engageait au voyage.
Empruntait les chemins de la contradiction.

Ceux, ouverts à l'infini du temps , de la spirale.
Ceux, repliés dans l'espace, de l'humaine tresse.

Ainsi se forgeait le moine
dans le labyrinthe  silencieux de sa prison choisie.





 



Merveilleuse lumière surgie de l'intérieur.
Et la fleur nous rappelle, poussant au creux de la pierre,
que ce sont ses racines et elles seules qui vont décomposer la roche
en faire naître  l'humus
et les faits effacer.






Dehors il nous attend. Bête calcinée ? Arbre chenu ?
L'olivier multicentenaire dresse ses bois et sa gueule de vieux cerf vers le ciel.





Cet oeil qui voit de loin
est-ce une larme sèche
ou un pli de vieillesse qui coule vers la terre?




La Nature n'a de cesse d' avaler les constructions humaines


Ici, le plan de cet édifice


Sonnerie du glas
à l'Abbaye Bénéditine de Solesme
derrière le bronze
l'oiseau