jeudi 17 janvier 2013

Musique Peinture, Poésie, Penser * 36 * Compositeurs méconnus de l'époque baroque




" La Poésie est mémoire, mémoire de l'intensité perdue."  Yves Bonnefoy.


La musique contrairement à la poésie a parfois très mauvaise mémoire. Combien d'artistes compositeurs et/ou interprètes dont le nom et les oeuvres passent à la trappe ou ne sont redécouverts qu'à force d'entêtement chez quelques passionnés? Certains n'ont vu passer à la postérité qu'une ou deux oeuvres qui marquèrent les esprits de génération en génération, le plus souvent pour leur facilité immédiate. Et c'est toujours au détriment de leurs autres opus, souvent très intéressants ou surprenants.

Cette page est dédiée à quelques uns de ces oubliés de l'époque baroque. Période florissante en acteurs de la vie musicale, on ne saurait les citer tous...
J'ai choisi d'en présenter quelques uns parmi ceux que je fréquente et par ordre chronologique.



                                     Pachelbel



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Nous avons déjà eu l'occasion d'écouter son célébrissime Canon. Pachelbel fait partie de ces virtuoses précoces dont la rigueur de l'écriture, l'exigence de clarté dans la forme, l'équilibre tonal n'ont pas su convaincre au-delà de l'oeuvre citée. Et pourtant... Voilà un compositeur allemand catholique qui va avoir une influence considérable sur la musique d'orgue protestante allemande et les praticiens de l'instrument, au premier rang desquels la famille Bach qu'il fréquentera toute sa vie avec assiduité.

Peu enclin à la virtuosité gratuite, aussi brillant organiste que claveciniste ou lutiste, il constitue la charnière entre la polyphonie héritée de la Renaissance et la jubilation formelle du baroque allemand. Il nous laisse quelques recueils pour le clavecin, de nombreux motets, chorals et cantates. Je vous propose donc d'écouter successivement:

La Gigue de la suite n° 26 en ré mineur pour clavecin. Cette pièce dansante se divise en deux parties bien distinctes avec reprises obligées. La première partie est de forme fuguée, la seconde fondée sur des marches harmoniques dont les compositeurs de l'époque découvraient les possibilités.


Puis une Sarabande pour luth, très mélancolique, toute en retenue et qui utilise avec bonheur les mouvements chromatiques (demi-ton par demi-ton) pour conduire la phrase. Là encore peu d'ornementation, une rare économie de moyens au service d'une grande expressivité.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/2_Pachelbel_12_Suite_for_Lute_Solo__III_Sarabande.mp3



                         Elisabeth Jacquet de la Guerre


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L'histoire de la musique n'a pas suffisamment rendu justice à la merveilleuse, l'étonnante Elisabeth Jacquet de la Guerre. Née en 1665 à Paris, elle appartient à une lignée de musiciens  et de facteurs d'instruments renommés. Dès dix ans cette petite fille subjugue par son talent de claveciniste et de chanteuse Madame de Montespan qui la fait entrer à la cour. Elle épouse un organiste appartenant lui aussi à une véritable dynastie, Marin de la Guerre, titulaire des orgues de la Sainte Chapelle. Un nom bien agressif pour deux êtres doux et féconds en musique qui vont consacrer leur existence à leurs concerts, l'enseignement de leurs instruments et pour ce qui concerne Elisabeth, la composition.
Son oeuvre très prolifique et très personnelle, ne ressemblant à aucune autre, nous laisse des pièces pour clavecin, transposables au violon, des sonates pour duo de clavecin et violon, des sonates en trio pour deux violons, viole de gambe et clavecin, quelques ouvrages lyriques ( tragédies ou pastorale) trois livres de cantates sur des sujets tirés des Ecritures, des cantates inspirées de la mythologie, un Te Deum enfin, jamais recréé à ce jour et qui avait été composé pour fêter  la convalescence du jeune futur Louis XV.

Deux oeuvres là encore.

La Chaconne dite l'Inconstante extraite de la suite en ré mineur. Inconstante car oscillant sans cesse entre les tonalités de Ré majeur et Ré mineur. L'ornementation en est extrêmement fouillée, les notes tenues à la main gauche créent un déséquilibre dans le déroulement de la phrase qui donne à cette marche lente un regain d'humanité: l'humain toute sa vie ne fait-il pas que trébucher? Et puis que d'intensité narrative dans ces courtes phrases dessinées par la main droite à laquelle répond une main gauche chaque fois plus dense et inventive.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/3_Jacquet_de_la_guerre_07_Harpsichord_Suite_in_D_Minor__VII_Chaconne_lInconstante.mp3


Ci-dessous un extrait de la partition de cette chaconne:

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Puis le Rigaudon d'une autre suite en ré mineur, danse traditionnelle du Dauphiné devenue danse de cour. Elégance, puissance mesurée, accents du terroir en imitation des timbres des instruments de pays, tout y est qui dit la parfaite connaissance de la musique de son temps et un grand, très grand métier... Le thème intitial de cette pièce en trois parties ( promenade, rigaudon, promenade ) est lancé par trois énergiques accords.
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/3_bis_Jacquet_de_la_guerre_Harpsichord_Suite_in_D_Minor__VI_Rigaudon_I__II.mp3


                                                    
                                                     Jean Gilles



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Le personnage suivant est surtout connu pour son Requiem. Né à Tarascon, Jean Gilles est d'abord enfant de chœur à la cathédrale d'Aix-en-Provence. D'une fonction de chef de choeur à l'autre  il est nommé maître de chapelle à la cathédrale Saint-Étienne de Toulouse. C'est là qu'il compose sa Messe de Requiem qui sera jouée pour ses funérailles précoces mais également aux obsèques de Rameau. Cette grande et magnifique oeuvre qu'est le Requiem éclipse un peu d'autres pièces très intéressantes, dont ses motets qui savent s'appuyer comme dans l'extrait suivant sur la fécondité des danses paysannes.
La pièce qui suit est en effet écrite en forme de gigue joyeuse où d'élégantes hémioles viennent contredire parfois la course inéluctable de la mesure ternaire. Ce procédé était fort fréquent à l'époque baroque, il donnait du rugueux, de l'irrégularité à la perle ( barroco)


Laudans invocabo, extrait du motet Diligam te, Domine. Ce motet fut composé pour célébrer la visite des Ducs de Bourgogne et de Berry à Toulouse en 1701. 

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Gilles_09_Diligam_Te_Domine__II_Laudans_Invocabo.mp3



                          André-François d'Agincourt



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Continuons notre promenade... C'est à Rouen, dont vous voyez ci-dessus une représentation magnifique du peintre belge
Johannes Bosboom, que vient au monde un musicien modeste mais fort agréable à écouter. C'est dans cette ville qu'il tiendra cinquante deux ans les orgues de la cathédrale. C'est à Rouen que mourra Jacques-André-François d'Agincourt. Elève de Nicolas Lebègue, très influencé par François Couperin, il eut pour élèves Daquin et Duphly.

Il laisse deux seuls recueils pour clavecin et un manuscrit pour orgue, privilégiant le pittoresque et la reconnaissance au terroir éloignés de Paris comme nous allons l'entendre dans les Dançes Provençalles qui suivent. Rythme endiablé, recherche de sonorités au plus près de la réalité de ces danses, effets de percussion, nous voici donc au pays des cigales et des olives! Divisée en deux parties, la pièce choisie nous permet d'entendre tout d'abord un bransle provencal à deux temps bien marqués, modérés, puis une joyeuse farandole à six temps rapides:  

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/5_Dagincourt_08_Premier_Ordre__Les_Dances_Provencalles.mp3

                                        Daquin



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Les trois compositeurs qui viennent appartiennent à la fois à l'apogée de l'époque baroque et aux débuts du clacissisme. Je reviendrai sur Rameau ultérieurement.
Celui dont vous voyez le portrait ci-dessus est Daquin. Claveciniste, organiste et compositeur français, né et mort à Paris, sa virtuosité à l'orgue lui valut une renommée exceptionnelle. Enfant prodige, Daquin se produit au clavecin dès l'âge de six ans, devant Louis XIV. Compose dès l'âge de huit ans un motet pour grand chœur et orchestre, Beatus Vir. Le jour de la création de l'oeuvre, l'enfant est juché sur une table et bat la mesure aux musiciens  ! Cet arrière-petit-neveu de Rabelais fréquente les milieux musicaux et intellectuels de son temps dont Marin de La Guerre, le mari de sa marraine, la claveciniste Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre que nous avons écoutée plus haut.

Son oeuvre est innombrable, consacrée essentiellement à ses deux instruments: le clavecin et l'orgue où il tient la dragée haute à Couperin et Rameau. Ce musicien trop peu joué nous a laissé deux messes, un Te deum des motets, des cantates, des Noêls des pièces pour orchestre de chambre qui étaient tenues en très haute estime par tous les grands musiciens de son temps.

Je vous propose d'écouter une pièce célébrissime, le Coucou, dans sa version pour clavecin:
 
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/6_Daquin_Le_Coucou_Daquin.mp3



Puis la gavotte de la suite dite " La réjouissance " en replaçant cette musique itérative dans le cadre des bals de cour aux chorégraphies très élaborées qui avaient donc besoin que la musique se répète de manière inlassable... Il y a là une manière aimable et sans souci qui est fort plaisante à l'oreille:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-28_Premier_Livre_de_Pieces_de_Clavecin_Quatrieme_Suite__IX_Suite_de_la_Rejouissance__Gavotte_en_Rondeau_Et_4_Doubles.mp3



                                 Jacques Duphly

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De Duphly on sait peu de choses... L
'homme laisse une biographie pleine d'ombres, de solitude, d'ascèse. Il lèguera tous ses biens à son valet de chambre. A part cette discrète compagnie masculine, on ne lui connait aucune amour, aucune histoire.
Elève de D'Agincourt, né lui aussi à Rouen, il est sans doute le dernier grand claveciniste de l'école française baroque avant que le clavecin ne sombre dans l'oubli et que lui-même ne rejoigne définitivement un anonymat dont ses contemporains ne réussirent  jamais à le sortir. Son oeuvre pour clavecin se trouve à la croisée des chemins entre style baroque et style galant propre aux oeuvres pré-révolutionnaires.

Je vous propose deux pièces de clavecin. La première est une jolie pièce en rondeau varié extraite du premier livre. Intitulée la Boucon, bellement interprétée par Elisabeth Joyé avec ce qu'il faut de balancement et d'accents, elle témoigne du sens mélodique exceptionnel, de la grande élégance d'écriture et de l'expressivité de Duphly

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/04_Courante_la_Boucon_1e_Livre_1.mp3

Puis sous les doigts de Scott Ross, une autre Courante en forme de rondeau dont le caractère d'emblée un peu hypnotisant derrière ses tourbillons enjoués est ponctué de césures surprises
:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/07_Premier_Livre_de_Pieces_de_Clavecin__Courante_1.mp3


                      
                Joseph de Bologne, Chevalier de saint-Georges



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Notre dernier illustre inconnu pourrait être le héros d'un roman de cape et d'épée! Joseph de Bologne, dit " le chevalier Saint-Georges " est l'enfant naturel d'un planteur de la Guadeloupe et d'une de ses esclaves. Sa mère et lui sont ramenés en France par... l'épouse trompée qui leur était très attachée et ne se résolvait pas à les savoir vendus après leur départ des Antilles. Son père et la femme de celui-ci lui enseignent l'escrime et la musique puis  le font entrer dans une prsetigieuse académie d'escrime à Saint Germain-des-Prés où il reçoit une éducation  soignée.

Pour ses dix-sept ans son père lui offre une charge d'écuyer, premier pas vers l'anoblissement pour cet enfant d'une esclave affranchie. Considéré comme un dieu de l'épée et des armes, il franchit tous les obstacles liés à sa condition de métisse ou mulâtre.

Mais il n'excelle pas que dans le sport. Ce sont Gossec et Jean-Marie Leclerc qui l'initient au clavecin et au violon où il ne tarde pas à se montrer brillant virtuose et compositeur.  Chef d'orchestre aussi puisqu'il prend à la suite de Gossec, son maître, la direction de l'Orchestre des Amateurs et le porte au plus haut niveau européen écrivit à l'époque le journal l'Almanach.

Ses origines et une cabale l'empêchent d'accéder au poste que lui offrait Louis XVI de directeur de l'Opéra de Paris. Qu'importe ! il dirigera le théatre de la comédie italienne et y créera bien des symphonies de Haydn. Son style est déjà celui du clacissisme.  Injustement oublié lui aussi alors que ses pièces sont d'un charme indéniable. Je vous propose pour clore cette page d'écouter l'Ouverture de l'Amant anonyme

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/04_Lamant_Anonyme__Ouverture__Contredanse_1.mp3


                        Pour réécouter sans interruption ce petit concert...

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Musique, Peinture, Poésie, Penser * 35 * Instruments de musique de l'époque baroque





" ... Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies ... "
Et si l'on jouait à associer une toile de maître à un instrument de musique, retrouvant ce plaisir des Correspondances  chères à Baudelaire ?


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Dans l'imaginaire collectif, l'instrument du pâtre est la flûte. On la devine ici entre les mains du jeune berger que met en scène cette toile de David Tenier le jeune.

Il est bien loin le
tuyau unique du sifflet en os de renne qui reliait les hommes d'une même tribu et donnait à chacun un début d'identité sonore.Mais sait-on qu'avec le temps, très lentement, ces sifflets vont être attachés par un lien?
Celui qui portera ce collier autour de son cou, celui qui fera résonner à tour de rôle ou ensemble ces prénoms sonores, celui qui -grâce à l'hyperventilation que procure la pratique intense d'instruments à vent-  accèdera à ces états de conscience altérée qui lui permettent de témoigner de l'en-deçà ou l'au-delà du monde, celui-là participera alors des débuts de la conscience collective  et des religions primordiales.

Et si la flûte en chaume, matériau aux résonances symboliques très puissantes, reste longtemps l'instrument des transes collectives, celui que chacun des membres de la tribu, à égalité avec ses congénères peut posséder, la flûte en os d'oiseau, plus rare, est celle du prêtre ou du chamane. Et pourquoi pas d'un dieu?
C'est ainsi qu'au VIIIème siècle avant J.C. on attribuera à Hermès, le dieu des voyageurs et des voleurs, l'invention de la flûte de Pan. L'instrument est censé assurer la fertilité des troupeaux. Platon, dans la République, dira de manière ferme et définitive qu'elle revient aux seuls bergers et que les instruments utiles à la ville ( dignes de la Cité? ) sont la cithare et la Lyre. La séparation des musiques des villes et musique des champs remonte, on le voit, à très loin...

L'eglise catholique n'empêchera pas son essor durant tout le Moyen-Âge mais c'est à l'époque baroque qu'elle prend enfin toute sa place dans l'orchestre. Son timbre brillant dans l'aigu, homogène dans toute sa tessiture, sa virtuosité en font rapidement un instrument soliste.

Je vous propose pour débuter cette promenade parmi les instruments émergents de l'époque baroque l'Andante du concerto en Sol majeur TWV 51 pour flute de Telemann. Ceux qui fréquentent Bach reconnaîtront un début de thème qui fait partie de notre patrimoine sonore désormais... La musique n'appartenait qu'à elle-même, alors.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Concerto_in_G_Major_TWV_51_G2_Reconstructed_for_Flute__Andante.mp3

 


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D'une sonorité aussi feutrée que les nuances de ce pastel de Rigaud, le hautbois et les instruments de sa famille accèdent eux aussi au devant de la scène.

On retrouve trace d'un cousin de cet instrument dans l'antiquité grecque ( il porte alors le nom d'aulos), romaine ( la tibia, du nom d'une région de Phrygie)  et égyptienne ( le zamr). Aristote laisse des descriptions très détaillées de cet instrument lorsqu'il se présente sous forme d'aulos double. La tibia romaine, répandue à la faveur des conquêtes de l'empire, va donner naissance par suite à l'immense famille des instruments à anche double et perce conique, très en faveur au Moyen-Âge: la chalemie, la chalemire, le chalumeau, la piffera, la musette et toutes les cornemuses imaginables, la bombarde, la douçaine et j'en passe. Une page très intéressante relative à la symbolique des cornemuses.

Le mot hautbois apparait au XVème siècle. Il sert alors à désigner -indépendamment de sa taille ou origine- tout instrument à anche double. Réservé aux fêtes champêtres, à la danse, aux musiques des mousquetaires du Roy, il est admis dans l'orchestre durant la seconde moitié du XVIIème siècle, sans nul doute grâce à Lully qui assurait la promotion enthousiaste de toute nouveauté en matière de musique.

Les facteurs d'instruments ont alors considérablement amélioré la chalémie initiale: La chalémie était faite d'une seule pièce, le hautbois en possède trois. Elle ne possédait pas de clefs, le hautbois en possède trois. Sa perce et sont pavillon étaient larges, ceux du hautbois sont rapetissés. Surtout, ses anches doubles plus longues sont prises directement entre les lèvres au lieu d'être protégées par une pirouette, ce qui assure un contrôle meilleur du son. Pour autant, l'instrument mérite encore quelques améliorations. Elles viendront seulement au milieu du XIXème siècle avec le facteur Frédéric Triebert. Entre temps, les compositeurs de l'Europe entière composent pour lui, aussi bien le hautbois soprano que nous connaissons aujourd'hui que pour l'alto (  hautbois d'amour) ou la haute contre ( hautbois de chasse ou cor anglais)

Pour cette deuxième halte, écoutons encore Telemann et l'Adagio du Concerto en sol Majeur pour hautbois d'amour. On y entend bien ce dialogue entre l'orchestre à cordes qui annonce puis soutient l'ample et très belle déclamation assez tôt ornementée de cet instrument très puissant:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Konzert_Fur_Oboe_DAmore_Und_Streicher_G-Dur__I_Adagio.mp3
Puis le Troisième mouvement du concerto pour hautbois d'amour en la majeur BWV 1055 de Bach.
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/Bach-Concerto_pour_hautbois_damour_cordes__basse_continue_en_la_majeur_dapres_BWV_1055__III_Allegro_ma_non_tanto.mp3


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Que de sensuelle violence dans cette reddition du grand mâle à la meute, que de flamme dans les couleurs choisies par Alexandre-François Desportes! On comprend à regarder cette toile que les chasseurs aient aimé la puissance rutilante du cor pour apeurer la bête et à quel point ils se sentaient portés par cette sonorité éclatante jusqu'à l'hallali.

A l'instar du cor ou de la trompe qui portaient la chasse et en scandaient les moments forts de manière très codifiée, les cuivres, dont la facture ne permettait pas de jouer des mélodies complexes mais de sonner quelques notes, ont été longtemps cantonnés au soutien harmonique de l'orchestre, essentiellement dans les musiques d'église.  L'époque baroque va accorder une place plus importante à ces instruments d'harmonie, leur permettant d'exprimer à leur manière les sentiments humains dans toute leur étendue.

Et c'est sans doute pour cette raison que cette toile de Louis Gameray, toute de contrastes à l'intérieur d'une palette sobre et qui évoque tant les combats intimes de l'homme contre un univers tourmenté et impla
cable me semble résonner en parfaite affinité avec la puissance évocatrice des cuivres:


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Nul autre que Haendel, dont nous reparlerons, n'a mieux servi les pupitres des cuivres à travers ses oeuvres orchestrales. Leurs sonorités héroïques n'étaient-elles pas un reflet de la puissance des grands de ce monde honorés par ses suites  pour orchestre jouées dans des barques voguant au fil de la Tamise ( ce qui devait entre parenthèse poser de sacrés problèmes de justesse ... ) ? L'eau, le feu et les cuivres encore...


Petite illustration avec l'Ouverture de la suite Musique pour les feux d'artifices royaux:
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/23_Music_For_The_Royal_Fireworks_HWV_351_-_Overture_1.mp3
Nous entendons tout du long de cette dernière pièce une timbale accompagner le thème lors des interventions des cuivres. La percussion prend en effet de plus en plus d'importance dans l'orchestre baroque. Le grand Lully prenait soin de différencier les percussions à sons définis ( qui émettent une note) de celles qui se contentent de " faire du bruit "... Il aimait néanmoins utiliser tout ce qui sous sa patte de génie pouvait suggérer un orage ou un galop. Peu à peu, pour les effets dramatiques qu'elles savent créer, la cymbale, la grosse caisse, le tambour rentrent donc dans l'orchestre.

Je vous propose un extrait de l'Alcyone de Marin Marais qui illustrera parfaitement ceci, dans une orchestration qui n'est sans doute pas si éloignée de l'esprit de l'époque! Il provient du très étonnant disque " La quête de l'Arundo Donax "

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-12_The_Quest_for_Arundo_Donax___Tempeste__from_Alcione.mp3


Un instrument lui aussi associé aux anges et aux cérémonies royales: la trompette. Sa sonorité éclatante la porte à assumer très tôt un rôle de soliste. Ses possibilités dans les nuances plus douces lui permettent d'imiter la voix humaine. Cette trompette dite " naturelle "  ne comportait pas de trous, les sons étaient fabriqués uniquement par la pression des lèvres.  Autant dire que les interprétations sur des trompettes contemporaines ne rendent sans doute pas au mieux les sonorités de l'époque.

C'est cette Sybille de Michel-Ange vêtue de  soleil qui donnera écho à la rondeur virtuose et féminine de l'instrument que nous allons écouter.

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Pour commencer le premier mouvement du concerto pour trompette de Scheidt qui illustre très bien l'aspect imitatif de la voix humaine:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/10_Concerto_D-Dur_Fur_Trompete_Zwei_Oboen_Streicher_Und_Basso_Continuo__II_Adagio_-_Aria_Andante_-_Adagio.mp3

Puis le très connu et incontournable Allegro du concerto pour trompette de Vivaldi, par le non moins incontournable Maurice André...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-15_Concerto_for_Trumpet_and_Orchestra_Ed_Thilde__I_Allegro.mp3

Le dernier instrument qui sort de sa gangue à l'époque baroque est l'un des  plus vieux de tous. Quoique très prisée des grands de ce monde ( elle faisait partie de la bonne éducation des jeunes filles et chaque souverain aimait à s'entourer de musiciens la pratiquant, et ce depuis la nuit des temps ) elle fut longtemps limitée dans la musique d'ensemble au rôle si important mais peu gratifiant de basse continue dans un coin reculé de l'orchestre. Je parle de  la harpe. ( Un excellent article sur son histoire en suivant le lien) et un autre avec une belle iconographie)

Et puisque Eole a inspiré la
harpe du même nom qui connut grand succès jusqu'au XIXème siècle, j'ai choisi pour finir ce voyage au coeur des sons et des images un peintre flamand du ciel et des vents qui le traversent, Ruysdael. Et comme illustration sonore, l'Andante puis la cadence du Concerto en Si bémol majeur pour harpe de Haendel

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-21_Concerto_En_Si_Bemol_Majeur_Pour_Harpe_Et_Cordes_Op_4_No_6__I_Andante_-_Allegro_Remasterise_En_1999.mp3&



http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/07_Haendel___Cadence_Du_Concerto_en_Si_Bemol_Majeur.mp3




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Musique, Peinture, Poésie, Penser * 34 * Le clavecin de Domenico Scarlatti




" On dirait des bulles d'eau précieuses, ou bien les gouttes de la beauté ruisselante... ce sont les sonates de Scarlatti."  G. d'Annunzio.


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                                                                      Joseph Vernet
                                    Calme dans un grand port Européen


De ce port européen dans lequel règne, nous dit le peintre, le plus grand calme, nous ne saurons jamais le nom. Peut-être Toulon? Ou Marseille...
Une chose est certaine, ce ne pouvait être la Naples de la fin du XVIIème siècle, toute bouillonnante de musique et de contradictions. Chansons des rues légères et pourtant empreintes de passion s'y opposaient à la gravité: Naples était encore une possession espagnole et l'ombre de Saint Thomas d'Aquin ne se trouvait pas loin... L'opéra bouffe trouverait dans ces contrastes ferment à son succès.

C'est dans cette ambiance parfois sombre mais féconde, joyeuse et fiévreuse que naît Domenico Scarlatti, le 26 octobre 1685. Son père est compositeur, directeur de théâtre, sans cesse par monts et par vaux comme on dit: il faut bien trouver - déjà - appui auprès des princes et de quoi financer les oeuvres produites et la famille Scarlatti ne roule pas sur l'or. Mais la maison natale est ouverte à qui veut entrer et s'y croisent pour des répétitions une foule d'instrumentistes et chanteurs. Ce sera pour le jeune Domenico un vrai bain de musique à défaut d'un enseignement structuré.

Il faut croire que ce bain fut splendide car à peine âgé de dix-sept ans, le voici nommé organiste et compositeur de la chapelle royale de Naples. Il n'y exercera guère: l'année 1700 voit l'Europe toute entière précipitée dans la guerre de succession d'Espagne et le vice-roi de  Naples lui-même est menacé. C'est la fuite vers la Toscane et la cour des Médicis.
Alessandro prend alors conscience du génie de son fils. Celui-ci a jusque là vécu et composé dans son ombre mais ses deux premiers opéras sont très prometteurs. Il l'envoie à Venise.

Jamais Domenico ne reviendra dans sa ville natale. Il faut dire que là-bas il rencontre et se lie d'amitié avec Vivaldi et surtout Haendel. Et puis c'est... Venise et ses promesses, à un âge où l'on rêve d'horizons sans limites!




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                                            Francesco Guardi, Venise



Quelques temps après,  nos deux amis s'étant installés à Rome, une joute devenue célèbre les oppose dans les salons du  grand mécène le cardinal Ottoboni. Chacun des deux est déclaré vainqueur... dans sa catégorie. Rien que de très naturel, dans le fond. Scarlatti est depuis son plus jeune âge un brillantissime claveciniste, au jeu délié, élégant et d'une grande délicatesse de toucher, Haendel de son côté a une réputation de puissance à l'orgue qui a passé toutes les frontières. Longtemps après cette confrontation musicale et toute amicale,  lorsque l'on parlera en sa présence de son ami, Il caro sassone (le cher saxon) Scarlatti se signera... Ce diable de Haendel devait faire sonner les orgues comme un dieu, décidément!



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                         Hubert Robert, Ermite priant dans des ruines romaines



Comme il aimerait mener une vie d'ermite, seul face à son inspiration et son instrument, ce jeune prince du clavier. Il n'est pas homme a se montrer dans les concerts, d'ailleurs il ne se produit pas lui-même et fuit toute mondanité hors ces concours improvisés. Mais la lourde succession de son père qu'il a reprise à la cour de la très influente  Marie Casimire de Pologne lui crée des obligations contre sa nature. Ce qu'il y tisse de relations discrètes et efficaces entre l'aristocratie locale et le Vatican le conduisent à être nommé maître de chapelle de la basilique St Pierre. Il n'a pas trente ans.

Deux opéras par an, des cantates, le Stabat Mater à dix voix, telle est sa production à l'époque.


Toutes oeuvres oubliées aujourd'hui qui lui permettent de peaufiner, en particulier dans les ouvertures de ses opéras, cette coupe binaire qu'il reprendra avec un tel génie dans ses sonates de clavecin.
Bientôt il quitte Rome pour le Portugal où il est chargé de l'éducation musicale de l'Infante Maria Barbara. Entre le jeune virtuose et cette jeune femme au physique aussi ingrat qu'elle était musicienne douée nait une amitié profond
e. Devenue reine d'Espagne, Maria Barbara attire à Madrid Domenico, son épouse et leurs enfants.

Son père  qu'il n'a revu qu'une seule fois vient de mourir. Domenico se sent-il libéré de cette ombre aimante et pourtant très écrasante? L'amour conjugal lié à l'amitié d'une reine lui donnent-ils de nouvelles ailes? Toujours est-il que son génie ose enfin s'affirmer en dehors des styles et formes paternels.

Installé en  Espagne jusqu'à sa mort, ( le 23 juillet 1757 ) Domenico ne s'y consacrera qu'à son instrument de prédilection et l'extrême variété de ses sonates laisse supposer qu'il écrivit pour toutes sortes de clavecins.
Ce seront de belles années de travail paisible et constant qui le tiennent à l'écart de la vie publique et des souffrances du peuple peint ici par Murillo:



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Et plus tard par le magistral et si moderne Francisco Goya:


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Vit-on comme on compose et compose-t-on comme on vit? A l'instar du Sieur de Sainte Colombe,
il faut croire que cet homme qui terminait certaines de ses compositions par la mention " Vis heureux " et demandait à ses interprètes et élèves de se montrer plus humains que critiques mena une vie d'une grande ascèse dont témoigne la rigueur de son écriture.
D'une forme simple, immuable ou quasiment, et aucune note n'est à y enlever. En un seul mouvement divisé en deux parties séparées par une barre de reprise, chaque sonate - fort différente dans la forme de celles de Corelli -  y expose en général un seul thème qui se promène de la tonique vers la dominante puis revient à la tonique, comme tournant autour d'un axe tonal aux harmonies légères et choisies avec soin. On nomme cette manière " forme en arche ".
Gaie, enjouée, la musique pour clavecin de Domenico Scarlatti influencera considérablement celles de Padre Soler, Galuppi, Clémenti.
On ne connait de cette oeuvre qui comporte 555 sonates aucune partition autographe, ce qui pose de grands problèmes de datation. Une seule fut éditée par Scarlatti lui-même et dédicacée au roi du Portugal, les fameux " Exercices pour clavicembalo" soit trente sonates de difficulté graduée. C'est le claveciniste contemporain Ralph Kirkpatrick qui va opérer un classement scrupuleusement respectueux de l'édition de ces sonates par paires thématiques comme le souhaitait le compositeur.

Pour poursuivre cette écoute, je vous propose donc quelques extraits avec parfois le bonus des partitions dont vous pourrez suivre le dessin gravé à défaut d'en lire exactement les notes, comme on chemine sur un sentier inconnu sans se perdre vraiment...

La sonate K ( comme Kirkpatrick) numéro 1

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Trois versions ici de cette sonate enjouée et brillante en ré mineur dont le début de la première phrase du premier motif commence sur le ré et se dirige immédiatement vers la tonique, le la. La première pour clavecin, que je trouve assez lourde mais qui sans doute correspond aux canons d'interprétation de l'époque, celle de Joseph Payne. Elle ne fait pas les reprises et l'instrument y est accordé un demi-ton plus bas que le diapason actuel.

  
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Keyboard_Sonata_In_D_Minor_K1_L366_P57__Allegro.mp3

La deuxième pour piano par Mixaïl Pletnev qui est un peu exagérée de mon point de vue relativement à la longueur ( langueur?) d'énonciation des ornements et de l'articulation thématique, un peu affectée et ... convenue finalement.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-02_Sonata_for_keyboard_in_D_minor_K_1_L_366.mp3
La troisième pour piano encore interprétée avec brio et simplicité, je dirais même avec âme, celle de Dubravka Tomsik:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/06_Sonata_for_Keyboard_in_D_Minor_K_1__L_366__Allegro_1.mp3


Continuons sans emprunter la chronologie, mais qu'importe, ici il convient de se faire plaisir,  avec la sonate K 525 qui donne à entendre le caractère très percussif et guitaristique, dans un style très espagnol sous les doigts de Pierre Hantaï:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/03_Sonata_In_F_Major_Kk_525__Allegro.mp3

Puis la très célèbre sonate K 380 interprétée ici en concert par Vladimir Horowitz à Moscou. Les motifs en écho sonnent comme une élégante pastorale:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Sonata_in_E_K380__Andante_Commodo.mp3
Maintenant la sonate K 450, au délicat caractère nuancé de mélancolie ( tonalité de  sol mineur ) qui développe sa grande complexité thématique sous les doigts légers du pianiste Ivo Pogorelitch.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/11_Sonata_in_G_Minor_K_450__Allegrissimo.mp3
La même dans sa version clavecin sous les doigts décidément incontournables de Pierre Hantaï, avec cette diction inégalable qui rendent de mon point de vue bien mieux que la version pianistique le caractère dansant et un peu appuyé de cette burlesque, danse pittoresque espagnole du mot  " Burla " plaisanterie.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/21_Sonata_In_G_Minor_Kk_450__Allegrissimo.mp3

Bien sûr, Scott Ross nous en offre une version encore plus aérienne, dont les ralentis suivent ces respirations du corps nécessaire à la tenue de la danse sur la durée:

http://www.bourgys.com/pmt/pile.mp3
Enfin, à tout seigneur tout honneur, la magnifique sonate K 427 par Scott Ross, condensé de sensualité et virtuosité réunies. Le ruissellement des notes, pour revenir à l'image première qui entame cet article nous donne idée des mains prodigieuses de Scarlatti... Bonne écoute!

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/16_Sonata_Kk_427_G_Major_1.mp3


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Musique, Peinture, Poésie, Penser * 33 * Vivaldi



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L'histoire que je vais vous raconter est assez extraordinaire... Son héros nait à Venise le 4 mars  1678. Le jour même un important tremblement de terre ébranle toute la région. Dans ce que l'on imagine d'angoisse ambiante, la sage-femme qui a procédé à l'accouchement le bâptise à la hâte.

Est-ce l'influence de sa double rencontre avec  la religion et  les tempêtes cycliques qui agitent notre bonne vieille Terre? Toujours est-il que cet enfant dont on ne donnait pas cher de la survie deviendra prêtre et même fort bigot, et nous offrira parmi l'une des plus belles oeuvres consacrée aux cycles des Quatre Saisons terrestres.
Chacun de nous les connait, peut les fredonner, elles font partie de notre bien commun. Ecoutons-en quatre mouvements par le fabuleux Nigel Kennedy.
                                            Le printemps, 1er mouvement


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/04_The_Four_Seasons__Concerto_No_1_in_E_La_Primavera___Spring_Rv269_Op_8_No_1__I_Allegro.mp3
                                           

                                              L'été, 3ème  mouvement


Rarement musique aura évoqué avec un tel brio les tourbillons du vent dans les feuilles, l'orage qui s'annonce, ce qui racle le corps de la terre et aussi nos pensées.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/09_The_Four_Seasons__Concerto_No_2_in_G_Minor_Lestate___Summer_Rv315_Op_8_No_2__III_Presto.mp3

                                               L'automne, 3ème mouvement

Un mouvement en forme de danse paysanne et galante à la fois. Il fallait bien cela pour cette saison qui annonce le repos de la Reine Terre. Vous entendrez à la fin les violons jouer en " rasgueado " comme la guitare et cela imite bien les branches de bois mort qui se froissent sous les pas...


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/12_The_Four_Seasons__Concerto_No_3_in_F_Lautunno___Autumn_Rv293_Op_8_No_3__III_Allegro.mp3

                                                        
                                               L'hiver, 2ème mouvement


Tout de sérénité, un peu au rythme d'une calèche qui trottinerait dans la neige et je n'ai trouvé rien de plus beau pour illustrer son climat que cette toile de Brueghel...

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/14_The_Four_Seasons__Concerto_No_4_in_F_Minor_Linverno___Winter_Rv297_Op_8_No_4__II_Largo.mp3


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Des accidents qui entourèrent sa naissance lui restera ce que l'on nomme aujourd'hui un asthme chronique. Il empoisonnera sa vie.

La mère d' Antonio Lucio Vivaldi, originaire de la région de la Basilicate, est fille de tailleurs. Son père est du signe barbier ascendant violoniste et fort apprécié, du reste, puisqu'il appartient à l'orchestre de la Basilique Saint-Marc et se dévoue sans compter à la musique de son temps.

Milieu modeste donc, mais où l'on se soucie du devenir des enfants. La famille est nombreuse et toute marquée d'une épaisse et flamboyante chevelure. On imagine la lumière que répandait ces rousseurs familiales dans la Venise en perpétuels travaux, telle que la représente cette première toile de Canaletto, lorsque ce couple et ses huit enfants s'y promenaient...


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Le père du jeune garçon ne manque pas de remarquer ses belles dispositions pour la musique, des facilités étonnantes même. Mais comment assurer son avenir et l'éducation qui l'accompagne quand on est de milieu modeste?  L'Eglise y pourvoira. Être prêtre n'empêche pas de participer à la vie musicale et théâtrale.

Et c'est ainsi que sans avoir spontanément la vocation religieuse, Vivaldi entre donc au petit séminaire à l'âge de dix ans, reçoit la tonsure à quinze et est ordonné prêtre dix ans plus tard. En même temps que cette ordination, il est nommé professeur de violon à l'Ospedale de la Pieta. Voici notre " prêtre roux " à la tête de soixante quinze jeunes filles, enfants abandonnées à qui est dispensée depuis leur petite enfance une éducation de très haute tenue afin qu'elles puissent se sortir de leur condition initiale. Elles sont toutes plus douées les unes que les autres et toutes  animées d'une grande envie de quitter les lieux en épousant quelque grand qui  aurait remarqué leur brio. Vivaldi est fort mal payé à l'année pour ce  travail d'enseignant, mais il y est totalement libre de son emploi du temps. Celui-ci va être consacré à composer pour et faire jouer par cet orchestre entièrement féminin qui lui est totalement dévoué la quasi totalité de son oeuvre dont une grande partie reste méconnue: l'oeuvre religieuse.
L'
homme d'église qu'il était consacra en effet jusqu'à la fin de sa vie un moment de sa journée à la lecture des livres saints.

Je vous propose ici un extrait du Credo opus 592 . On ne manquera pas d'entendre la proximité avec la Troisième Leçon des ténèbres de Couperin:
                                                       Crucifixus

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/10_Credo_RV_592__I_Crucifixus.mp3
                                                         

Puis du Gloria.
                                                Cum sanctus Spiritu

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/11_Gloria_in_D_Major__Cum_Sancto_Spiritu.mp3                                               

Et sa maladie asthmatique? Elle l'empêche de célébrer la messe dira-t-il pour s'excuser de consacrer bien plus de temps à la composition, l'édition de ses oeuvres, la direction d'un orchestre où il tient souvent le rôle de soliste violoniste virtuose, la direction d'un théâtre, un métier d'imprésario avant l'heure sans compter ses cours. Vie trépidante dont on sait fort peu de choses si ce n'est que le personnage est aussi contrasté que cette place Saint-Marc aux arcades d'ombre et de lumière:



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En vérité, sa vie est divisée en deux parties.

La première s'apaise dans  l'institution de jeunes filles qui est sa rente, sa sécurité. Il y est heureux et y prend son temps, entouré de jeunes personnes douées et ambitieuses mais sans malice. C'est dans cet espace-là qu'il invente tout ce qui fait sa patte, dont le concerto à trois mouvements à l'origine duquel il se trouve et qui pèsera fort dans la naissance de la symphonie.
Ce sont ces jeunes filles et femmes qui créent ses concerti, ses motets, ses sonates en des concerts somptueux où, comme on le voit sur cette toile de Guardi, elles dominent la population venue en nombre se laisser éblouir par leurs talents multiples.


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La seconde porte à bout de bras le théâtre San Angelo de Venise. On le voit là sous un jour plus fébrile, signant des contrats, tenant têtes aux vedettes engagées, négociant pied à pied leur cachet, organisant les répétitions et les tournées, s'accommodant des extravagances des uns et des autres. Sans doute ce stress permanent l'empêche-t-il sur le plan de la composition de sortir de la convention: les opéras de Vivaldi sont beaux, certes, mais sans véritable génie, ils obéissent aux canons de l'époque et aux caprices des stars. Ce sont souvent des oeuvres que l'on peut dépecer sans porter tort à l'ensemble. Venise est sans cesse à la fête, qu'importe l'unité d'une oeuvre pourvu que l'on s'amuse?


Est-ce sa nature profondément indépendante et sa liberté de ton avec les grands qu'il aime à fréquenter? La compagnie des jolies femmes dont il aime à s'entourer? 
Le jeune prêtre-musicien-virtuose ne se déplace jamais en effet sans une cour de jolies jeunes femmes qui font douter de son respect de l'engagement à la chasteté. Elles rassurent sa nature profondément inquiète, angoissée même. Il peut, protégé par cette barrière de jupons, composer tout à son aise. Toujours est-il que parfois l'orage gronde et qu'on l'éloigne de sa belle cité. Nous n'en saurons pas, aujourd'hui encore, les véritables raisons.



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On cherche à l'éloigner? Tant pis! Vivaldi, dont la renommée dépasse alors très largement les frontières de l'Italie et de la république de Venise va voyager. Partir à la rencontre d'autres compositeurs. Il a déjà rencontré Alessandro Scarlatti, Domenico Scarlatti son fils, Haendel. Tous compositeurs dont nous aurons l'occasion de parler prochainement. C'est le grand Jean-Sébastien Bach qui va transcrire ses oeuvres pour clavier avant même qu'elles n'aient été éditées! Songez que Vivaldi, qui était pourtant fort près de ses sous, vendait pour une bouchée de pain ( dix ducats) dix concerti composés en trois jours... Alors les laisser courir par les chemins de l'Europe  sous forme de copies manuscrites et se transmuer sous une plume amicale... Quelle importance, vraiment?

Ce qui brille n'est pas d'or, du moins n'est-ce pas l'or de ce soleil qui se reflète sur la pierre merveilleuse et les eaux de la lagune comme le montre si bellement la toile ci-dessous, toujours de Canaletto.

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Il se découvre chaque jour quelque fait nouveau et surtout des oeuvres nouvelles de ce génie qui possédait son métier jusque dans la moindre de ses fibres. Et pour un asthmatique vous conviendrez avec moi qu'il ne manquait pas de souffle!

Une revue de son oeuvre, considérable:
255 concerti pour violon, 30 pour violoncelle, 39 pour basson, 23 pour hautbois, 5 pour violon et orgue, 61 pour orchestre à corde sans soliste, 7 pour viole d'amour, 2 pour  mandoline, 1 pour luth, 19 pour flûte, 2 pour tompettes, 2 pour cor, 26 concerti grossi, 24 concerti da camera, quelques concerti pour divers instruments dont le théorbe. En tout: 507 concerti!

Ajoutez-y 98 sonates, 16 grands motets pour solistes, choeur et orchestre,28 motets à une ou deux voix, trois oratorios, plus d'une centaine d'airs isolés, 30 cantates profanes, 47 opéras.

Cela fait tout bonnement rêver!



Cette abondance d'oeuvres que l'on croit ou sait toujours reconnaître correspondait assez à l'esprit de l'époque, et pas seulement dans la chatoyante Venise. Dans l'Europe toute entière. Il y avait alors une boulimie de création, une tentation de vitesse, de surabondance, qui présageaient bien de nos temps obsédés par l'avoir et malheureusement bien moins créatifs. Quelle noblesse d'engagement que celle de ce compositeur-là qui, pratiquement bénévolement, par amour désintéressé de son art, resta le plus longtemps possible auprès de jeunes filles quand tant de cours Européennes le réclamaient.

C'est vrai que parfois on a le sentiment d'avoir déjà entendu cela. Mille fois. Et pourtant, c'est lui faire mauvais procès que de le tenir comme le fit Stravinsky pour un piètre orchestrateur. Non seulement Vivaldi fixa de manière définitive la forme du concerto classique: trois mouvements, rapide - lent - rapide. Et dans chaque mouvement, la ligne mélodique y est portée, écoutée, cajolée par un orchestre brillant, docile, léger ou furibond sans que jamais la moindre trace de mauvais goût ne vienne entacher l'ensemble.
Sa technique de violon virtuose et inventif ( et vous l'entendrez de vos oreilles, cette exigence se portait aussi aux prouesses vocales) influença grandement le grand Paganini. Surtout, son impétuosité, sa fraîcheur créatrice reconnaissable entre toutes, sa vigueur rythmique, la clarté de la structure  de ses oeuvres qui n'empêche jamais la fantaisie... Tout chez lui vise, non à reproduire, mais à évoquer. En cela il a déjà un pied dans les siècles qui le suivent.


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Il mourra dans une terrible misère, enterré au cimetière des indigents à Vienne. Cet homme qui avait écrit aussi bien pour des enfants du peuple en lesquelles il croyait, que pour les grands de ce monde qui n'avaient cure de lui demander de fournir commande sur commande, cet homme là ne sera redécouvert qu'au XIXème siècle.
Il entre alors dans le domaine du public: celui qui aime sans se soucier des aigreurs critiques, parce que ce génie là sait encore aujourd'hui nous rendre meilleurs, plus joyeux, plus humains. Pour terminer cette promenade en ses contrées, trois pièces moins connues:
 
                     
               La sinfonia n° 149 pour le prince de Pologne, 1er mouvement
Voici un exemple typique de concerto grosso dans lequel l'instrument soliste est le pupitre tout entier des premiers violons. Jubilation constante de la première à la dernière note. Non, Vivaldi n'était pas d'une nature mélancolique...


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/01_Sinfonia_in_G_Major_RV_149__I_Allegro_molto.mp3



                                       Sonate en la mineur pour violoncelle
                                              opus 44, 2ème mouvement.
L'instrument soliste y est accompagné par un orgue dont la voix flutée ressort aux fins de phrases. Le thème répétitif y est d'une grande modernité et jamais les ornements ne viennent contredire la fluidité de la mélodie.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/1-06_Cello_Sonata_in_A_Minor_RV_44__II_Allegro_Poco.mp3

                                             Alma opressa da sorte crudele

Extrait de l'opéra la Fida Ninfa.
Vous allez y entendre une voix d'une agilité stupéfiante, celle de Sandrine Piau,  imiter les batteries et ornements que Vivaldi demandait à ses violonistes... La partition laisse imaginer la technique vocale des jeunes filles dont Vivaldi assurait l'éducation musicale.
                                             

Et pendant ce temps Domenico Scarlatti...