vendredi 18 janvier 2013

Manfarinu, l'âne de Noël d'Angèle Paoli



Un autre article publié l'an dernier
et un délicieux livre à vous offrir

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C’est période de recensement et on ne déroge pas aux ordres des autorités.
Saveria et Santu attendent un heureux événement, tout proche. Et en ces semaines de l'Avent, la perspective de devoir rejoindre la ville dont ils dépendent pour une formalité qui les dépasse ne les réjouit guère mais le garde champêtre sait se faire obéir dans ces villages perdus de Corse.

D’une halte à l’autre, dans la crainte que cette naissance ne survienne plus tôt que prévu, Saveria va tenter de cacher à son époux ce qui l'étreint. La campagne est belle, odorante, les repas simples qui les attendent sont des festins qui rassasient autant le corps que l’âme et trompent leur inquiétude.

L’arrivée à la ville est l’occasion d’autres émotions tout aussi intenses qu’Angèle Paoli nous offre de sa plume à la fois lyrique, amoureuse de sa terre, et toute en petites touches.

Le détail est fouillé, on y sent la présence à ce qui fait notre histoire commune, les vieux outils, les odeurs des bêtes, les appentis où nous jouions enfants. Mais aussi une formidable écoute de l'humain agacé, de l'humain angoissé, de l'humain confiant.

Jamais le détail n’écrase la phrase ni la sensation. Les êtres, leurs émotions, les décors dans lesquels ils évoluent ne sont pas convoqués à grand renfort de verbe. C’est ce qui m’a touchée dans ce très joli livre au format si délicat, ce mélange réussi de pudeur et d’intensité, cette manière délicate d’aborder les événements par ses lisières, de ne jamais enfermer l’imaginaire. Le voyage dans une campagne d'ombre et de lumière rythmée par les sabots du compagnon de poil, les dialogues rares mais vrais, tout y respire la vie. Tout, en fermant les yeux et se laissant bercer par les mots lus s'incarne: couleurs, sons, parfums, goûts.

Dans ces descriptions très présentes sous la plume il reste encore de l’espace pour que l’on puisse emprunter les traces des héros et découvrir notre propre Corse derrière eux.


Et l’âne dans tout cela ? Hé bien ce petit âne m‘a rappelé dans son immense courage et ses yeux de douceur les ânes gris d’Afrique qu’aucun travail et aucune charge ne rebutait.

Oui mais cet âne, me direz-vous ?

Lisez ce conte, et découvrez, juste à la fin, le pourquoi de cet âne… et bien d'autres surprises que je ne vous dirai pas.
Lisez ce conte et retournez en enfance, dans le pays où les légendes naissent des réalités et… inversement.

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Le site d'Angèle
qui est un des plus beaux sites de littérature qui soit


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et lisez le Passeur de Mélancolie
Manfarinu, l'Âne de Noël, aux éditions A fior di carta
20228, Barrettali, Haute-Corse.


Aimons les arbres de Louis Pierard (2)





Quand j'étais enfant, se tenait dans le parc de la maison de famille,
Jautan, tout proche des appentis, un chêne. Énorme, rongé de vers et vermine, troué comme du gruyère, dont les blessures comme des tunnels attiraient les nôtres et même nos mains aventureuses. Voisin d'un vieux pommier dont les fruits nous étaient gourmandise, il en a entendu des chagrins et des rires... Il se disait dans les patelins voisins qu'il avait connu le bon Roi Henri.

Tous les ans revenait à la fin de l'été le refrain maudit du possible abattage de cet arbre qui devenait dangereux, et tous les ans, après deux heures de controverse, il était décidé de surseoir encore un an à son sacrifice. C'est que, chaque année une branche repartait, là où on ne l'attendait plus. Cela ouvrait des espérances et disposait à l'indulgence sans doute.


Lorsque je retournai il y a deux ans en "pélerinage" vers cette maison, vendue depuis, l'arbre avait fui. Je ne peux imaginer qu'il ait été sauvagement découpé. Non, cet arbre avait senti ce qui pesait sur lui et à la nuit tombée, avait gagné à juste temps des lieux moins hostiles... L'avoir tant aimé avait nourri sa sève au point de lui donner des jambes ou des ailes. Mais posant les yeux sur l'endroit précis où s'était déroulée une grande partie de mon enfance, j'en gardai le coeur et le regard serrés.


Mon été se promène en compagnie d'un délicieux livre.


J'ai succombé à ses charmes dès la première phrase de sa préface:

 " Enfants, à qui ce petit livre s'adresse, dites vous que votre plus grand trésor sont vos deux yeux. Ils sont là, sous votre front. Vous pouvez  les effleurer de vos petites mains et les regarder dans un miroir. Ils sont bien à vous, que vous soyez riches ou pauvres. (...) Ne prenez aux taillis et aux bois que leur ombre. Laissez - en croître les rameaux librement et n'arrachez aucune feuille par vain plaisir. ( ... ) On vous apprend à l'école l'histoire des héros qui ont vécu où vous vivez. S'il ne vous est point donné de les imiter dans leurs grandes actions, vous les pouvez suivre dans leur vie quotidienne: regarder la terre et le ciel avec des yeux aussi
émus qu'eux les ont regardés..."

Quelle ne fut pas ma surprise, arrivée au dernier mot de ce préambule, d'en lire la signature:
Émile Verhaeren. Mon coeur d'enfant avait ressenti avec une émotion profonde les intonations subtiles et douces de cette voix aussi simple qu'une rivière glissant entre de beaux arbres. Emile Verhaeren...

Lisant la page suivante, alors que j'étais encore dans ce sentiment presque charnel de douceur et de musique, m'atteignaient à leur tour les mots de
Louis Piérard :

L'un de ces poètes, justement glorieux, a bien voulu nous donner pour la mettre au seuil de cette anthologie, une page inédite. Il en est d'autres dans ce recueil. La voix de ce géant s'est faite douce ( c'est moi qui souligne) pour parler aux enfants à qui surtout le livre est destiné. Elle leur dit que les arbres sont beaux, qu'ils sont indispensables à la vie de notre
planète, qu'ils donnent à l'humanité des leçons de la plus haute sagesse, qu'il faut les aimer, comme il nous aiment, les respecter, les protéger.( ...) A la bande des ennemis conscients ou inconscients de l'arbre, spéculateurs ou féroces utilitaristes qui sous prétexte de progrès ont la haine de la nature, à ces malfaiteurs qui menacent à chaque instant la vierge beauté du monde, s'oppose l'armée de jour en jour plus nombreuse des amis, des protecteurs des arbres. "

Les larmes me sont venues, car je n'ai pu qu'imaginer la détresse de ces deux Poètes s'ils revenaient aujourd'hui, et constataient de quelle piteuse manière furent suivis leurs conseils ...

 " La fête des Arbres " nous dit-il, sitôt que son ami Emile a posé le dernier point de sa préface. Voilà à quoi il nous convie, à un festin poétique et citoyen entre les pages duquel s'intercalent de très jolies phototypies de toiles de Maîtres, en noir et blanc sur papier glacé. Comme cette peinture de Victor-Olivier Gilsoul  ( Le tournant du  canal de Bruges à l'écluse) est vivante et combien on sent l'amitié de l'auteur pour cette toile qui illustre à merveille la paix que nous offrent les arbres.

Il y aurait à dire de cette oscillation tangible des troncs d'arbres que le peintre a saisie, comme s'ils étaient à la fois eux et leur propre reflet dressés aux berges d'un canal tranquille...Que de lumière sur cette représentation de la nature :


Au fil des pages que je feuillette comme on vient se reposer sous un arbre Ami les jours de grande chaleur, j'ai ainsi lu un plaidoyer de Maurice Barrès " Aimons les arbres ", un article extraordinaire de
E.A.Martel, La marche à la Lune, ce vers quoi nous précipitons notre planète si nous ne faisons entendre raison au pastoraux et aux industriels, écrit en 1908 et jamais écouté.

Ici un extrait d'un très beau poème d'
Adolphe Retté, que je ne connaissais pas:

Louons les arbres d'être beaux et de bruire
Si doucement dans les vergers et les bois
Rameaux éoliens ou le ramier soupire
Branches frôlant les tuiles brunes des vieux toits.


Marcel Prévost, Charles Doumier, Jean Moréan, Jean d'Ardennes,  Pierre Loti, Michelet, Lamartine, Renan, Maeterlinck Hugo, Gauthier...  j'en passe, deux cent et huit auteurs  connus ou moins connus mais dignes d'être lus, tous.

De grandes rubriques toutes emplies de poèmes, d'articles instructifs ou militants rendent ainsi hommage à nos frères du vivant: " Aimons les arbres parce qu'ils sont beaux, Les leçons de l'arbre, Aimons les arbres parce qu'ils sont utiles, Tous les arbres, rubrique délicieuse qui
nous fait voyager du plus grand au plus humble, des forêts à la ville, d'ailleurs la rubrique suivante s'intitule La forêt, le jardin, le verger, puis le si beau poème de Verlaine sert d'entame à un autre parcours: Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches, Les heures et les saisons, L'arbre dans la mythologie, le folklore et l'histoire, L'arbre blessé et l'arbre mort, L'arbre dans l'art, Ennemis et amis des arbres..."


Ci-dessus, le décor de l'Oiseau Bleu de Maeterlinck peint par Charles Doudelet
Y reconnaîtrez vous le genévrier, le pin parasol, le sapin, le cyprès ?

Je suis à chaque fois que j'en ouvre une page
profondément émue de ce prodigieux trésor
qui s'est donné dans l'ombre de l'Amitié à mon regard d'enfant.
Ce livre-là, qui témoigne d'un goût exquis
en amoureuse des vieux livres mais aussi des arbres
je vous promets de le recopier page après page sur mon blog
dans une rubrique qui lui appartiendra
pour le plaisir du partage et de la réflexion
parce que je crois cela plus important que jamais dans ce désert qui croît
parce que sous ses pages jaunies
dans l'intention de ses parfums
il est encore vivant et il doit le rester
et seul votre regard...

D'ailleurs, sauriez-vous me dire de qui est ce délicieux poème dont je vous cache les dernières strophes?





Philéas Lebesgue




Mon ami Jean-Pierre m'a un jour offert un délicieux cadeau, un superbe poème de Philéas Lebesgue, immense poète méconnu dont la musique des phrases, la simplicité et cependant la profondeur me rentrent dans la chair pour ne plus en sortir.

Jean-Pierre, qui travaille aussi sur la mémétique, avait il y a quelques temps déjà rédigé  un article remarquable sur ce Poète qui fut homme de lettres, écrivain, poète, romancier, dramaturge, traducteur, critique littéraire, philosophe à la formidable érudition et journaliste (rédacteur au "Mercure de France" de 1896 à 1951)

Je vous laisse lire l'article et déguster le poème
          

  Le village

Petit village sous les branches, quel est ton nom ?
Tout paré de ta paisible ignorance,
Tu resonges les vieux rêves de l’enfance,
Au doux chant des angélus du vallon.
Tu n’as point de hauts frontons de cheminées,
De rails bruyants ;
Tu n’as  que tes courtils pleins d’oiseaux au printemps,
Et de fleurs satinées ;
Tu n’as que ta vieille église
Avec son clocher branlant
Et son toit de tuiles grises ;
Mais tu gardes, solitaire et têtue
Contre l’assaut du vent,
Tout au bout de ta grand’ rue,
La maison que j’aime
Et qui domine les champs !
Ton nom obscur tu l’as donné, petit village
Au sol que je laboure, aux glèbes où je sème,
Au cimetière un peu sauvage
Où mon père
Est endormi pour toujours sous sa pierre
Et, vers plus d’un fourré,
Tu conserves des recoins d’ombre où j’ai pleuré.

         (Les servitudes) Philéas LEBESGUE

André Dhôtel, ce lieu déshérité








Cette après-midi là, en plein mois d’avril, Sotiros interdit à Iannis de plonger dans la mer en furie. Mais son interdiction sonne comme un défi aux oreilles de l’adolescent. Les deux jeunes gens affrontent alors les vagues.
 Iannis, le plus
jeune, revient sur le rivage avec l’aide très équivoque et presque désespérante de Sotiros.

Veut-il réellement le tirer de l’eau ou le convaincre d’y rester et s’y noyer ?

Iannis a perdu sa mère très jeune. Elevé par une servante et son père commerçant, il ne rencontre que rarement son frère aîné Iorgos souvent absent de leur maison. Ses seuls vrais amis sont Marcos, orphelin comme lui, et Hélène, une belle jeune fille de son âge dont le calme étrange le fascine.
Tout semble le disposer à vivre toujours en ces lieux où son bonheur d’enfant puis d’adolescent se construit tant bien que mal au-dessus des deuils dans un paysage aux
beautés sauvages.

Un jour, dans les ruines d’une acropole, Marcos découvre une pierre étonnante, dont la forme rappelle celle d’un visage à la fois délicat et effroyable. Sentant que son ami y voit un mauvais
présage, Iannis la lui montre sous un autre angle. Rien ne change l’expression de cet éclat que Iannis finit par jeter dans le vide, où elle se fracasse sur quelque éboulis.

A quelques temps de là, son père s’installe à Athènes. Premières amours. Premières escapades dans la campagne autour de la capitale. Un jour, conduisant la voiture paternelle, Iannis emmène son frère et leurs amies du moment jusqu’à la corniche. Son frère lui demande de cesser de jouer. Iannis accélère, certain de pouvoir freiner au tout dernier moment.

Les freins ne fonctionneront pas. Iannis perdra son frère, tué sur le coup, dans la chute de leur voiture à la
mer.
Son père frappé de plein fouet par ce second deuil ne faisant rien pour chercher à le revoir à la clinique où lui-même a été hospitalisé, Iannis quitte tout.
Commence alors pour lui un long et surprenant exil.

Bientôt traité comme un vagabond, mais toujours secouru par ceux-là mêmes qui le chassent, il arrive enfin à Kouphonisi, minuscule île des petites Cyclades dont l’activité principale est l’extraction du minerai de plomb.

Dans ce lieu d’une tristesse infinie, dont les terres fertiles ont été emportées par les orages ou les torrents, la moindre apparition de verdure ou d’humanité tient du miracle. Le temps s’y passe, intolérable et merveilleux, à ne  presque rien faire ou  à songer et même les sévices dont sont victimes les jeunes gens leur sont amusement :
«  Je quittai Nitza sur le port. Elle me déclara en souriant qu’elle serait battue par sa mère, et que cela lui était égal.
– Une fois, elle a déchiré tous mes habits et m’a jetée nue sur le quai. Je ne me suis jamais autant amusée que cette nuit-là. Pour Nitza, rien ne comptait que la vie et n’importe quelle vie.
»

De ses rencontres avec le mensonge, la ruse, la mutinerie d’ouvriers exploités, le sordide d’un quotidien arraché à la mine, les retrouvailles et les drames qui tissent son quotidien Iannis va finir par entendre «  A quel point est légère, en de certains moments, l’importance de notre vie ».

J’ai aimé ce livre rude, à l’écriture puissante et aux ambiances aussi grises que le plomb des mines, aussi lumineuses que l’arum poussé où on ne l’attendait plus, aussi contrastées que la boite de conserve magnifique au contenu douteux ouverte en grande pompe. L’univers de ce livre tient en équilibre instable qu’un souffle de chaleur, le parfum des brisants ou le souvenir de la couleur d’un ongle de femme peut soudain faire basculer.

Les  personnages en sont tous attachants, déroutants souvent, d’une grande complexité psychologique très finement écrite, personnages presque immobiles dont le narrateur entend que leur passion pour la vie les rend à ses yeux «  plus surprenants que coupables ».

Des rencontres inattendues avec la beauté des choses jaillies du médiocre, des décombres, d’un chaos merveilleux et sans mémoire, du plomb qui ronge les êtres naît dans chaque page l’or du désir de vivre .

Je vous invite à découvrir ce beau roman très étonnant, presque sans début ni fin et peut-être même sans histoire, dont l’action minimaliste et les dialogues si vrais vous prendront aux tripes du premier jusqu’au dernier mot sans que jamais vous sachiez vraiment pourquoi…

André Dhotel
Ce lieu déshérité

Chez Phébus Libretto.




Eimons les arbres, de Louis Pierard

Aimons les Arbres " de Louis Piérard * 2 *










Lentement ce délicieux livre dont je vous avais parlé il y a quelques temps me découvre ses trésors.
Poèmes, extraits de pièces de théatre, fables, articles politiques
ou de  " vulgarisation" scientifique.

Souvent, dans mes promenades, je me suis demandé si nous entrions en résonance avec les formes des arbres comme nous vibrons à la couleur sonore d'une voix ou d'un instrument, à la musique d'une toile, au feu d'une écriture. Et ce qui en nous, lointainement inscrit, s'appuyait sur la forme des branches, le grain de l'écorce, la danse particulière des feuilles.

Si je devais être
un arbre
je serais un hêtre.

J'aime la splendeur très calme des ces grands arbres de montagne,
leur feuillage qui reste toujours d'un vert tendre et luisant
la beauté des sous-bois à leurs pieds
sur le terreau desquels les traces vont
mûries
sereines
lentes.
 


Les forêts de hêtres sont apaisées.
On y oublie que l'on a parfois cherché le bonheur
on y découvre qu'il tient à peu de choses
un parfum, une silhouette lointaine et sans nom
un pluie qui piétine sans écraser le coeur.


Ce livre m'a donné un poème minuscule
qui rejoint mes propres sentiments
Je vous l'offre...
Et vous, si vous deviez vivre une autre vie
quel arbre seriez-vous ?



Les arbres m'ont appris la sagesse.

A les contempler, à rêver en écoutant le murmure de leur feuillage,
j'ai acquis le sens de la Beauté. Je m'efforce de donner à mes poèmes
un rythme semblable à celui des branches alternées.

Si je devais connaître une autre existence
je voudrais que ce fût sous la forme d'un bouleau...
La grâce svelte de son tronc
les paroles éoliennes que chuchote sa frondaison
me semblent surpasser les proportions humaines les plus élégantes
et les discours les plus éloquents.

Je crois la vie tissée d'illusions.
Or, nulle illusion ne vaut celles que me procurent mes pères
les Arbres


Eduquer sans punition ni récompense





Éduquer, du latin " faire sortir de, élever".


Très beau mot qui eut longtemps une connotation péjorative, car d'extraction populaire. Et pourtant, quel plus beau métier que celui d'ouvrir un enfant au monde qui l'entoure, lui donner faim de découvertes, respect des autres et de lui-même, désir de s'engager, aptitude à vivre pour tout résumer.

Quel beau et difficile métier que nous exerçons tous sans y avoir été formés, souvent d'ailleurs contre l'éducation que nous avons reçue ou du moins ce qui en elle nous blessait dans les formes autant (voire plus ) que dans le fond.


Éduquer sans punitions ni récompenses.


Tel est le titre d'un petit livre découvert au printemps dernier et qui, derrière un léger volume de pages cache bien des questionnements.

Il s'adresse tout autant aux parents qu'aux enseignants. L'auteur nous précise d'emblée qu'il n'espère aucune adhésion immédiate et non critique à ce qui pourrait paraître être des certitudes. Eduquer sans punition ni récompense est un chemin en soi qui ne saurait se figer dans les mots et peut rester joyeux.


L'auteur, Jean-Philippe Faure, est parti de son expérience d'enfant éprouvant très jeune à quel point l'école et les adultes le contraignaient à refouler la part sensible de son être pour n'entasser en lui que des savoirs  et procédures dont il ne voyait aucune utilité immédiate ou lointaine. Cet " illettré émotionnel" comme il se présente gardait pourtant en germe au fond de lui l'envie  de découvrir l'éducation qu'il aurait aimé recevoir.

Ce fut chose faite lors de sa rencontre avec le concept de communication non violente, dont il ne tarda pas à devenir formateur en écoles et institutions.


Quelques constats:


C'est la société qui décide pour nous de ce qui est bon pour chacun d'entre nous et souvent à seule fin d'une reconnaissance sociale: il vaut mieux encore aujourd'hui être avocat ou médecin que maraîcher ou électricien.

Ce besoin de reconnaissance a pour conséquence la
violence qui, dans un groupe ou chez une personne, consacre la compétition entre les êtres. Pour obtenir cette compétition et les résultats qui les valident, les éducateurs recourent souvent à des injonctionss contradictoires, alternant menaces de punitions et promesses de récompenses si... En d'autres termes le chantage.

La société sécrète ainsi:

- Une véritable " culture de la peur ", dans laquelle  quelqu'un qui paiera son pain le fera davantage par crainte d'être pris à le voler que par souci de rembourser l'artisan de son travail. Dans laquelle celui qui respecte les limitations de vitesse le fait davantage pour éviter l'amende  que par attention à la vie d'autrui. Dans laquelle les individus renonceront petit à petit à la liberté de dire calmement non, y compris à une loi inique.


- Une culture de l'erreur confondue avec la "faute " Combien de jeunes sont davantage intéressés par la note que va mériter leur copie que par le trajet global d'apprentissage dans lequel s'insérera l'épreuve, avec ses réussites et ses échecs toujours constructifs?


Or nous savons tous que nous ne progressons que lorsque l'inattendu montre son nez, nous oblige à sortir de l'ornière de nos certitudes. Nous ne progressons que lorsque  les tests et épreuves que l'on nous fait passer, réussis ou totalement contre-performants sont vécus, non pas comme une définition figée de notre personne dans le regard d'autrui, mais restitués à " leur fonction première de soutien et d'initiation de processus".


- Une culture de la critique qui est vécue " comme une épreuve " par l'élève. Bien souvent, l'écoute empathique de l'enseignant, la re-formulation des craintes exprimées par l'élève dans telle ou telle situation suffisent à transformer une critique pouvant être vécue de façon dévalorisante en véritable tremplin. 


Tout tient en deux petits mots " Accueil" et " Bienveillance". Accueil des fragilités de l'autre, de ses maladresses, de sa difficulté à s'exprimer, accueil de NOS propres fragilités.
Mais ce respect de l'autre, cette empathie qui nous permet de rester ouverts aux plus rudes formulations ne peuvent exister que si nous sommes reliés à nous-mêmes, " A ce qui nous habite, tant sur le plan corporel, qu'émotionnel et intellectuel. La capacité à manifester notre propre vulnérabilité est vue en Communication non violente comme le contraire d'une faiblesse." Ceci va bien sûr  "à rebours des schémas culturels contemporains. (...) La tranquillité dans les situations difficiles ne sécurise que quand elle est le résultat d'un processus d'accueil de notre vulnérabilité et de prise de conscience de nos émotions."
La formulation de notre colère, par exemple, peut devenir " cadeau de vérité, pour autant que nous parvenions à l'exprimer de façon constructive"  et non culpabilisante.


Que serait une école qui éduquerait sans punition ni récompense?


Elle favoriserait chez chacun le plaisir d'habiter son propre corps.
En particulier en créant des espaces ou rituels qui exauceraient le besoin de bouger en classe ( rondes de réflexion ).


Elle proposerait entre les temps d'apprentissage des temps de défoulement ou au contraire relaxation, au cours desquels seraient partagés les ressentis physiques et leurs messages. Notre société devient visuelle, au détriment de tous nos autres sens que sont le tact, le goût, l'odorat, l'ouïe. Créer avec les enfants des cartes sensorielles, sonores, olfactives, de leur environnement est très enrichissant pour leur développement.


Elle animerait des ateliers pour développer les sens du rythme ou de la danse.

Elle aiderait les enfants à se fabriquer un abécédaire émotionnel, sans refouler ce qui est habituellement considéré comme "mauvais sentiments": ennui, colère, frustration, peur.


" J'ai le souvenir joyeux d'une expérience dans un camp de vacances. Pour initier les enfants à l'expression des sentiments, nous avions peint un grand cercle où, à différentes émotions, correspondait une couleur. Avant la réunion quotidienne, chacun se peignait le visage en suivant ce code, les teintes représentant la ou les sensibilités de l'instant."


Elle valoriserait l'étonnement et la surprise. Elle établirait sans cesse des liens entre les différentes matières enseignées. Elle cultiverait cet élan formidable qui a permis à l'enfant d'apprendre, sans programme, sa
Langue maternelle les premières années de sa vie. Elle se fonderait donc, non pas " sur les visées d'un état, mais sur les besoins individuels des élèves et des enseignants."
Si l'éducateur reste en liaison avec ses propres élans, avec les rêves qui ont nourri sa vocation, s'il peut être lui aussi accueilli dans les moments où il éprouve le besoin de se poser, de se ressourcer, il entraînera naturellement ses élèves " dans la joie d'explorer".


Mais cette joie d'explorer ne restera vivante que dans " un cadre riche, ouvert, incitatif, avec bien des outils et des sujets d'exploration mis à disposition. Le moins possible de pression vers un but, tant qu'un écolier n'a pas choisi une direction claire, parce que les contraintes suscitent une résistance proportionnelle à la force exercée. Cela ne veut pas dire que la notion d'objectif est abandonnée, mais ceux-ci sont évolutifs et doivent rester au service de la démarche d'apprentissage. La construction de cerf-volants n'a pas plus ou moins de valeur que la trigonométrie, pour autant que la matière soit abordée avec passion et que le contexte permette d'en faire germer les acquis."


Et pour que le germe pousse, nous dit l'auteur, le savoir ne doit pas être ingurgité sans commentaires, car il devient alors certitude donnée d'en haut, croyance qui fige la merveilleuse plasticité de l'intelligence enfantine.


L'école mettrait l'accent tout autant sur l'apprendre que sur le désapprendre, le mémoriser que l'oublier, sur le rapport à la surprise et sa fécondité.


Observer devrait selon l'auteur devenir une des priorités de l'école. L'enfant y cultiverait un rapport rigoureux avec la réalité.


Bien sûr se pose la questions des limites que l'on donne à l'enfant dans le souci de son bien-être et sa sécurité, aussi bien à la maison qu'à l'école.

L'enfant a besoin de ne pas sentir menacées son intégrité corporelle ou psychique. Des règles claires mises au seul service de la vie suffisent souvent, pourvu que celui ou celle qui définit les limites à ne pas enfreindre soit au clair avec ses motivations à les poser.

L'enfant est très sensible aux contradictions entre ce qui est dit et ce qui est manifesté. Une règle sera bien plus aisément appliquée et sans faire violence si celui qui l'édicte en exprime clairement les raisons profondes: " Je tiens à ce que tu ailles au lit à neuf heures parce que j'ai besoin de me reposer à partir de cette heure là."


Souvent le parent ( ou l'enseignant) trop directif, face à l'échec de ses règles trop pressantes,  finit par sombrer dans le laxisme. Une pédagogie  parentale ou enseignante non directive s'appuie sur la clarté de la circulation des informations, la confiance réciproque, et contre toute attente, un nombre plus grand de repères. En effet, " ce n'est pas au niveau du faire, mais au niveau de l'être, que les limites vont acquérir toute leur puissance".

C'est par l'exemple dans toutes les situations de vie que l'enfant va comprendre l'utilité pour lui et pour les autres des règles proposées. Elle peuvent être de différente nature: transmission d'information, d'opinion, d'expression  de notre ressenti, de demandes concrètes et réalisables, de clarification des champs non négociables, d'indication de la causalité liée à une action ( se brûler si on touche le feu) etc.


Surtout, la parole doit être cohérente et tenue: l'adulte doit faire ce qu'il dit et exprimer ce qu'il est/fait. Un parent qui menace son enfant de l'abandonner dans le magasin s'il continue de trépigner pour avoir un jouet  est incohérent, excessif, et au bout du compte, perdra la confiance de son  enfant et le peu d'autorité qu'il pouvait exercer sur lui.


Les limites que nous posons à l'enfant pour l'aider à s'élever sans violence ni récompense doivent:

- Lui offrir des renseignements nombreux, clairs et fiables

- Être en lien avec nos propres besoins, expliquées, évaluables

- La parole qui les porte doit être souple et accepter de se remettre en cause.


L'expérience pratiquée dans nombre d'écoles en Suisse montre que dans un espace ouvert, l'enfant en échec ou en "non envie " se réinvestit très rapidement et avec confiance dans les divers apprentissages proposés.



Une école  non directive

- mettrait l'accent sur les élans et besoins des enseignants et élèves

- proposerait une grande fluidité dans l'évolution des règles et des rôles

- prendrait en compte l'être dans sa globalité émotionnelle, corporelle, intellectuelle

- accueillerait avec empathie les conflits et besoins

- ferait prendre conscience systématiquement des conséquences de chaque acte

- se fonderait sur des prises de décision consensuelles

- favoriserait le co-apprentissage ( élève à élève, enseignant à élève, enseignant à enseignant, élève à enseignant)

- proposerait des espaces de création artistique ou autres à ceux qui ne voudraient pas, un temps, suivre les cours. Les enfants adorent jardiner, cuisiner, coudre,  ou s'occuper de petits animaux.

- ouvrirait l'espace de l'école aux interventions extérieures





J'ai beaucoup aimé ce petit livre. Bien sûr, j'ai rencontré foule d'enseignants qui vivaient déjà ainsi, partiellement ou totalement, très près de cette forme de pédagogie. J'en ai rencontré d'autres, enfant ou adolescente ou même maman, bien plus... rigides.
Il m'a ramenée aux temps assez lointains où j'animais des matinées musique dans l'école primaire de mon village, bénévolement et en parfaite osmose avec les instituteurs. Avec peu de moyens alloués, souvent payant de leur poche les "outils " nécessaires au projet de classe, ces maîtres et maîtresses avaient compris que toute éducation  doit être mise au service...  de la vie.


Maurice Blanchot, l'Attente, l'oubli



Un livre difficile qu'il m'a fallu apprivoiser

un livre sur l'amour

l'intensité de l'amour

l'étrangeté de l'autre qui ne cesse de se dérober

si loin si près


Tout ce qui bouillonne en nos pensées face au mystère de l'Aimé(e)

l'impossibilité de le (la) comprendre


J'ai éprouvé beaucoup de difficultés à rentrer dans ce livre et encore plus à en sortir

indemne

comme si ses mots à lui

c'étaient les miens remontant de très loin

une écriture remplie de redites

d'aphorismes

des passages énigmes

un dialogue amoureux désincarné

qui parle?

et puis ça et là

des fulgurances:


"Peut-être ne sommes-nous séparés que par notre présence?"


"Comme c'est douloureux cette rencontre du croisement"


"Elle parlait: la présence ne disait rien; elle s'en allait, la présence était là, n'attendant pas, étrangère à l'attente"


"Réunis, attendant de l'être"


"C'est l'attente, lorsque le temps est toujours de trop et que toutefois le temps manque au temps".


Des pages qui remuent, qui parlent avec nostalgie de l'effacement et du  silence, de la quête d'une absence tellement parfaite qu'elle en deviendrait présence, de la présence silencieuse tellement dite qu'elle ne peut s'accomplir.

J'ai été déroutée et bouleversée par ce livre.



Maurice Blanchot, L'attente l'oubli, Editions Gallimard "L'imaginaire"

Pat Thiébaut, Rêves de poche




Tracer parole autour de ces pages qui n’en prononcent aucune

dessiner un cercle qui s'ouvre
oser le rêve qui n’écrasera pas le vôtre
oser les mots de l’envol qui laisseront gonfler la pâte fraîche de vos propres rêves…



Je l’ai nommé Bastien, comme l’enfant de L'Histoire sans fin. Bastien pour une histoire sans mots mais pas dénuée de sens.
Et son Lion, Haroun. Ces prénoms me sont venus spontanément en caressant les pages du joli livre pour rêveurs petits et grands que m’a offert il y a peu
Pat Thiébaut.


Il s’appelle Bastien et son lion Haroun mais ils prendront le nom que vous portez en votre cœur.
Tous deux vivent dans un cirque, au centre de ce cercle de lumière qui emprisonne les rêves des spectateurs.

Le cercle.
Symbole fort et qui m’est cher. La perfection faite signe. Le cercle de l’arène qu’abrite une  toile de cirque.

Comment ce symbole qui dans humanité entière exprima si souvent le ciel ou la roue du temps peut-il accepter de rester ainsi enclos sous les plis d’une forme moins aboutie, toute de ruptures de lignes ?

Mais de ce cirque-là, nous ne faisons qu'entrevoir le tissu de rouge et blanc brossé et nous n'entendrons aucune clameur poussée.
Personne d’autre – en apparence – qu’un lion et son dompteur. Et nous qui assistons de l’autre côté de la page à une joyeuse répétition…




Bastien ne sait pas encore venu le temps des changements d’ordre. L’accès au ciel. La fuite loin des lumières trop vives et de ses costumes vides de rêves vrais.

C’est le Lion, animal solaire par excellence, qui va lui ouvrir le chemin des étoiles et de la nuit.

Elles ne ressemblent à aucune constellation connue. Et d’ailleurs pourquoi baptiser les étoiles ? Pourquoi sur un livre de rêver poser l'image épuisée de la Grande Ourse ou de la Croix du Sud, quand on sait qu'en vérité, ces myriades de mondes n'ont ni formes ni desseins?

Comme le disait si joliment Bachelard dans son ouvrage «  L’Air et les songes » : «  Projeter sur le ciel une carte scolaire du ciel, c’est brutaliser nos forces imaginaires, c’est nous enlever le bienfait de l’onirisme étoilé. Sans le poids de ces mots qui soulagent la mémoire – la mémoire des mots, cette grande paresseuse qui refuse de rêver – chaque nuit nouvelle serait pour nous une rêverie nouvelle. » ( P 229)


J’ai longtemps médité cette phrase avant d’oser ce poids des mots qui pourrait tant ici oblitérer les images.
Et d’autant plus que ce livre a d’abord parlé à l’enfoui, l’avant parole. 
J’aurais  voulu dire en ne disant rien, trouver le mot qui dise tout,
ou pour reprendre une belle phrase de Shopenhauer,
vous dire que «  La nuit étoilée est ma constellation ». Vous dire que ce bleu constellé est plus vrai que le ciel.




Beauté de la chute quand on ne craint ni la nuit ni la chute. Beauté d’une chute à deux, tournoyant dans l’éther, jouissant de cette impertinente légèreté que seul connaît celui qui ignore ses ailes. Ici, pas de gestes superflus, pas de violence faite à l’air qui le porte, le corps flotte avec volupté dans le milieu qui est le sien de toute origine.

Qui n’a jamais rêvé qu’il volait au-dessus du monde ? Et d’ailleurs est-ce un rêve ou une réalité d’une autre nature ? Je ne ferme pas la réponse car il me plait de me dire que la nuit, une part de moi s’envole et visite des lieux dont elle revient chargée de souvenirs qu’aucun mot ne pourra étiqueter. Je laisse ma rêverie flotter au fil de ce bleu étoilé que descendent ou gravissent Bastien et Haroun. Et puis me remémore la rancune qui me tenait souventes fois contre moi-même lorsque, au moment de l’endormir, le relâchement trop vif, presque douloureux du corps me conduisait non pas dans la poésie des rêves mais la prose de mon lit.
Je savais alors que je passerais plusieurs heures durant à côté de cette chute vers le haut qui est celle de toute songerie. Je savais que j’appartiendrais quelques heures encore au monde de la pesanteur…

Je savais que je resterais dans l’arène sous le regard muet de mes animaux-rêves.



Est-ce ce qui arrive à Bastien ? Réveil brutal. La réalité avec laquelle il reprend pied est pleine de figures rieuses. Bribes venues de ne sais quel pays.
Il peut, yeux grands-ouverts, contempler quelques instants encore la matière de son rêve qu’une lumière violente du dehors ne sait pas effacer. Mais pour lui, après la chute joyeuse qui l’a initié, les yeux se dessillent. Un rêve, c’est ce qui est vrai. Un rêve, si on y croit, survit à tout ce qui voudrait l’assommer, s’imposer à ses formes, le renvoyer à la nuit. Et soudain l’envie de franchir le cercle de feu, rejoindre la nature qui vibre,
étirer son ombre et le voeu qui la porte vers l’inconnu massé derrière les grilles que dansent les feuilles du lierre.



Regardez bien ce joli livre dans ses moindres détails. Laissez votre regard et votre coeur d'enfant s'ouvrir aux lignes qui y sont cachées. Il est riche de symboles que notre mémoire collective ne sait plus décrypter. Le lierre ici nous dit les cycles de la vie et de la mort, la persistance du désir. J'y entends le contrepoint de verdure à la persistance rétinienne des figures d’animaux rencontrées dans le rêve. Rêver, c’est maintenir vivant son  rêve. C’est le laisser enrouler ses spires autour nos pensées, lui permettre de pousser dans l’ombre d'une poche et comme dit Pat Thiébaut : « De temps en temps, le sortir afin d’en percevoir pleinement la réalité. »
Tout parle si on prend le temps de respirer la piste et ses poussières encore levées.

L’ ombre de l’enfant qui pénètre en silence le cercle de fer forgé, n’annonce-t-elle pas une autre transhumance,  qui laissera loin derrière la ville  et rejoindra la mythique jungle dont déjà des palmiers annoncent les effluves? Et puis, regardez bien,  à côté de ce cercle ou rentre déjà le haut de son corps d'ombre, un autre cercle où s'agitent des formes, feuilles de lierre ou... répliques de ce qu'il est ? Qui le sait? Chacun investira les lieux de ce livre comme il le rêve.


Qu’est-ce qui l’attend, là-bas?
Je ne vous livrerai pas les images de la fin, il convient de garder intacte votre propre lecture. J’en ai déjà trop dit.
Mais je me suis trouvée dans les pages suivantes sous un autre symbole, fort lui aussi et d’autant que de nuit aperçu. Une croix. Directionnelle et en quelles directions… On sent que va avoir lieu une rencontre sacrée. Comme seul l’enfant qui ne craint pas de rejoindre la réalité de ses rêves est capable de l’affronter. Peut-être la liberté pour les ombres que nous sommes tous en ce monde ? Peut-être une autre forme de présence à soi et au monde? Peut-être... le vrai monde?

Crever la membrane
retrouver l’instinct de légèreté
lire le réel autrement qu’il ne s’est jusqu’alors laissé domestiquer et prouver, tel un animal de cirque,  voilà entre mille choses ce que m’a conté ce livre sans point ni virgules, ce livre d’images muettes et cependant nourries d’un foisonnement de signes qui n’ont pas fini de faire douce conversation à ma part archaïque, enfantine.
Surtout, il réussit le pari de conter une histoire profonde en lui conservant l'anonymat du silence et de l'enfance collective.
Les couleurs en sont très prenantes, à la fois denses et transparentes, les bleus en particulier me rappellent ceux des vitraux des cathédrales, bleu inouï. Les oppositions de nuances colorées révèlent un sens de l'équilibre que confime le trait posé, travaillé à l'extrême, avec un souci de prendre le mouvement dans son élan, dans sa respiration, sa suspension aussi. Ce style de dessin me rappelle les livres anciens, on est si loin ici de la platitude des mangas ( désolée pour ceux qui aiment cela...) et sans doute aussi est-ce le sens de la perspective et des volumes qui me ramène à la belle ouvrage de mains nourries de tant d'héritage.
Le rythme calme de la mise en page ouvre en douceur à des questions que l'on peut sans prétention aucune qualifier de métaphysiques.




Vous pourrez commander ce livre chez Pat Thiébaut
11 Rue des Ecoles
67190 STILL
 Mail: cfoulesfeesktumfais@yahoo.fr

Merci, en vous l’offrant et en l’offrant à des amis,

de soutenir l’édition indépendante,
la petite, la non subventionnée…
Il se vend dix euros.

Un vrai bonheur.

Jacques Ibert, Escales



Darius Milhaud, Scaramouche, 3ème mvt


par Claudio Colombo




Campements d'André Dhotel




" J'ai le coeur lourd et pourtant je ne suis pas triste."
Cette phrase prononcée en son âme par l'un des héros de ce roman, Jacques, trotte dans ma tête et résume à elle seule un climat. Et toute la complexité des sentiments qui peuvent nous agiter, faisant de nous des voyageurs tentés tout à la fois par l'immobilité et par la chute. Campant.
Une autre phrase... " Pour te voir aussi dans la matinée des patries étrangères ".
Une autre encore" Le premier personnage apparut dans le ciel, au milieu des nuages fins. C'était un chat... "

Le voyage, la surprise presque extravagante et surréaliste, l'ailleurs, omniprésents.
L'attente, l'espérance, l'acceptation humble et comme emplie de joie des vicissitudes de l'existence.

Il y a quelques jours, un Ami m'a offert un beau livre de cet auteur dont il me fit découvrir il y a bien des années déjà la poétique du quotidien.

Campements.

Dans un tout petit village des Ardennes, Jacques, l'instituteur, attend.
Ou rêve. D'une femme à aimer qu'il ne voit pas venir,  de ces voyages inaccomplis dont son ami Gabriel lui parle sans relâche, comme pour le piquer où cela le blesse déjà, lui qui rêvait d'exil et a du rentrer au pays et s'enfermer  dans " l'infinité d'horizons (qui ) retenait les coeurs prisonniers ".

Son coeur et lourd mais pas triste car en dépit de cette vie rude et répétitive, son âme est restée celle de quelqu'un qui campe. Toujours prêt à partir, toujours en mouvement  vers ce qui vient, bon ou désespérant.

C'est une femme qui lui arrive, Jeanne.

Femme-enfant préoccupée de ses belles robes, facilement séduite par la facilité mais qui garde au fond d'elle une nature farouche qui ne demande qu'à renaître au grand jour,  peu habile aux travaux ménagers, et que la pauvreté et le deuil, mais aussi au plus profond d'elle-même une communion avec  ce qu'elle perçoit de similitudes dans la quête intérieure chez Jacques,  conduisent à insensiblement s'éprendre de cet instituteur aussi pauvre qu'elle.

Les mains de Jacques, si tendres et compréhensives sur sa chevelure ou son visage, la flamme du foyer devant lequel elle rêve souvent, le silence de cette maison où elle se perd dans des travaux encore inconnus d'elle et qui l'ennuient souvent, les vieux tissus brodés ramenés d'autres pays et découverts dans le grenier l'initient lentement à l'envie de bohème.

Ils s'aiment avec une immense et intense pudeur et savent se retrouver par les plus merveilleux des hasards au détour d'un chemin où ils ne s'attendaient pas.

Ce sont leurs enfants qui vont décider de leur existence. C'est à travers leurs enfants , dont ils sont les amis avant que d'être leurs parents, que va se vivre cet appel du "là-bas" qui si souvent les conduisit eux-mêmes à toutes sortes d'errances passagères.
L'un d'eux le plus jeune, Jean, va mourir. Drame qui scelle leur destinée de couple.
Mais Michel, l'aîné, est habité par cette fièvre du départ, du vagabondage en compagnie de personnages sortis de contes de fées.

Et c'est un conte en vérité que nous lisons là. Point de péripéties extraordinaires. Non, le récit d'une vie simple rythmée par la lumière changeante des saisons, par les semailles et les labours, les tâches qui raidissent les doigts et crèvent le coeur de peine.

Chacun des personnages de ce roman est habité par un espoir enfantin que son rêve va se réaliser. Et comment en serait-il autrement dans  un monde où la seule description d'asphodèles crûes au pays lointain est comme un miracle offert dont il faut se saisir?




La véritable aventure est intérieure. Une vieille voie ferrée envahie d'herbes sauvages, un train de nuit, des chemins qui divaguent, des talus comme des montagnes que le pas enjambe, une absence de but mais l'envie du chemin et l'accueil de la rencontre, cela suffit au bonheur des êtres pourvu que l'esprit, le coeur, le corps soient disposés à s'enivrer de boue et de ciels.


Il n'y a pas pour ces héros ordinaires de différence très nette entre possible et impossible et ils en franchissent la frontière avec une jeunesse éternelle et insouciance.
Un des personnages importants de cette étonnante histoire ( qui est le premier roman écrit par André Dhotel, en 1930) est la Nature.
Vous ne trouverez pas ici de description grandiloquente,  juste ces petites choses que l'on ne sait plus voir mais dont la présence  rend à la vie et la joie ou au contraire, appuie le désespoir. Une fleur séchée, le bruit des insectes au bord d'un marais, la houle des moissons, le mystérieux ballet de la neige...

" Les aigremoines qui se dressent sur ces paysages sans haies sont pour le passant consolantes comme les arbres dans les régions plus fertiles, et les regards s'y arrêtent. Là on pourrait faire quelque rencontre surnaturelle d'un enfant égaré sur la terre, pour avoir, errant, dépassé les limites de la mort. " ( P. 144)

Des rencontres surnaturelles il y en aura. Tout le roman tend vers elles. Et qui plus est, Ô bonheur, elles nous parlent de temps et d'êtres que nous avons rencontrés sans les voir  sur nos propres chemins.
Par petites touches, avec une poésie étonnante, une maestria sans pareille dans la juxtaposition des temps de conjugaison, Dhotel gauchit légèrement tout ce qui voudrait aller droit. Sous la plume de n'importe quel autre auteur, l'histoire serait banale. Son art consommé du récit, de l'attente, de l'observation naturaliste, de la lenteur et de l'imprévu subitement ouvert donnent dès les premières lignes la sensation d'être nous-mêmes en Campement provisoire, au bord de la chute ou du départ.

Ce livre m'a parlé très profondément. A la maman que je suis qui avance souvent dans les ronces de l'inquiétude, à la marcheuse infatigable qui ne franchira sans doute jamais le rideau de l'horizon,  à la rêveuse, à celle qui ne sait pas rester fâchée plus d'une journée et sent sur son corps le temps passer.
Un extrait que j'ai adoré car la neige me fascine:

" Mais vers midi il avait neigé. Les flocons tombèrent pendant quelques temps sur la terre sans rien y transformer. Le vent diminuait. Puis on vit naître lentement un monde. Les toits devinrent blancs." ( p. 201)
Comment, par ces courtes phrases qui, saisissant le détail, savent encore donner à voir la totalité,  comment mieux donner à sentir le temps consacré à observer d'un regard plein d'enfance la neige faisant d'une contrée un pays neuf où l'on est transporté  sans bouger de derrière son carreau?

Lisez ce livre qui parle intensément de l'attention tendre aux êtres et aux petites choses, de la paix que l'on sait advenir au beau milieu des peines, de ce qui est accepté sans se laisser mordre par le doute.
La Vie elle-même est Campement,  départ brusqué et en cachette des lieux que l'on croyait acquis, ombres qui déplacent les limites entre le rêve et la réalité, lumière si belle de la nuit que les poitrines s'en rehaussent.

" L'été brûlait au long des collines et l'odeur du soleil se mêlait à la fraîcheur des blés ( P. 67)

Merci à ...  de ce beau cadeau aux pages inépuisables. Je n'en donne ici que lecture de surface mais il y aurait encore tant à dire des couleurs extraordinaires mais crédibles,  du choix des plantes évoquées,  du rythme instauré entre dialogues et descriptions, des échanges qui toujours disent " à coté "  pour mieux dire encore, des personnages dit secondaires mais dont les apparitions reliées au monde ponctuent l'oeuvre, nourrissent la fraternité et conduisent au dénouement.

 Je laisse cela à la découverte et à la surprise du lecteur...
Un livre qui intime à la présence,  à la sagesse. Sans avoir l'air d'y prétendre.





Tzigane de Maurice Ravel





Un jardin pour les quatre saisons



vasterival.jpg                                     


                                          Crédit photo Plantes et jardins


Mon livre de chevet

d'ailleurs que signifie cette expression?


Le livre posé à côté de soi n'est-il pas à lui tout seul une Île aux trésors
où le seul dialogue serait celui que l'on entretient à voix basse
dans une connivence jalouse
avec l'auteur?
Le corps s'abandonne
l'esprit se relâche
on devient comme le disait Proust église ou quatuor

Les pages cent fois relues nous confortent dans nos choix
parfois  nous ont aidé par la force de leur sentences à leur donner existence
peut-être même ont-elles sauvé l'enfance
ut-être

recréent à l'envi des émotions qui font du bien.

Mon livre de chevet de ces dernières semaines, parmi tant d'autres r
instille en moi "un avant"-"un après"-la lecture

Le choc d'une rencontre avec un paysage
une passion de jardinière
des saisons cultivées comme d'autres cisèlent l'or ou la pierre.



jardin-quatre-saison.jpg

Un jardin pour les quatre saisons
fut composé par la Princesse Sturdza.
sur les dix hectares de terre acide du Vasterival
ancienne propriété normande du compositeur Albert Roussel
aménagées en cinquante ans de travail.

Les conseils de bon sens, le goût parfait dans les juxtapositions de plantes
sont une leçon à méditer.

Et même si la plupart des plantes citées ne peut me concerner que de très loin
(elles sont faites pour des terres acides et la mienne l'est modérément
et si je procédais à un amendement du sol
l'eau de l'arrosage est très calcaire et les tuerait)
Même si.. Je suis sortie de cette lecture
avec la sensation d'avoir touché des yeux la beauté pure.


vasterival.jpg


sur
Le site du jardin,

Un site russe avec quelques photos des massifs

vasterival.jpg

La Princesse était suédoise. Un peu de cette école musicale méconnue

Johan Joachim Agrell
, compositeur de l'époque baroque aux senteurs italiennes, c'était un temps heureux où l'Europe partageait autre chose que de la monnaie...

Le premier mouvement de la sinfonia pour cordes, flutes et continuo en La Majeur




Alfven
, une musique à climat qui parle le Nord, ses ombres, ses mythologies...

Le Roi de la Montagne, op. 37 Invocation