lundi 21 janvier 2013

Maya Quiché, le Livre

 


D’abord il y eut l’Eau.
Calme, au ciel confondue.
Dans ce lait primordial, assez loin les uns des autres quatre Dieux pensaient en silence

Tzacol le Créateur, Bitol le Modeleur, Tepeu le puissant et Quetzacoatl le serpent à plumes .
Ils se sentaient bien seuls. Et pour tout dire s’ennuyaient ferme.

Alors ils accordèrent leurs pensées et décidèrent que l’Eau se retirerait pour laisser place à la Terre, au Soleil et à la lune. L’eau était très fachée de tant d’ingratitude mais elle se retira ... pas pour longtemps.

Puis ils sculptèrent la Terre lisse et tendre en montagnes tranchantes .
Le silence y était si poisseux qu’ils les couvrirent de buissons, d’arbres en fleurs , y firent chanter le vent dans les flutes de bambous, éclore les papillons et les cacatoès aux plumes écarlates. D’un claquement de doigts apparurent vallées , ruisseaux, poissons, jaguars et autres agoutis...

“Et maintenant, adorez nous !!” commandèrent-ils à la création.

Dans une confusion totale de cris, hululements et froissements d’ailes, les animaux s’exécutèrent. Las : leur langage était incompréhensible, même des Dieux.

“Ca ne va pas du tout, ce travail” dit Tzacol , mais très vite, chacun attribua aux autres avec une parfaite mauvaise foi la malfaçon originelle.
A la fin, ils prirent un diapason , accordèrent à nouveau leur pensée et chassèrent les animaux : “Ceux qui nous adoreront sont à naître, vous serez leur parure et leur nourriture, allez, et que tombe la première nuit.”

Pendant ce temps la mer demandait rendez-vous à la lune

A l'aurore d' une détestable nuit , les Dieux se levèrent, bien décidés à offrir au monde une créature obéissante et vénérante.

De terre et d''eau ils modelèrent le premier homme et sa compagne.

Las, ils prenaient la pluie, la moindre goutte inclinait leur tete,

Pire, au soleil, ils devenaient raides et ne pouvaient plus marcher.

Pire, leur bouche close cessait de prier.

Pire, ils devenaient incapables de se retourner en arrière et contempler leurs fautes.

Pire que tout le reste, leurs accouplements étaient stériles et ne donnaient que le pétrin originel dont on les avait tirés.

Alors les Dieux se fachèrent et convoquèrent Mais et Haricot Noir, deux chamanes.

Unissez vous grondèrent -Ils.

De cette union très contrariante naquit un oracle qui dit tout de go :
"DE L'ARGILE DURCIE ON TIRERA IMAGE DES DIEUX POUR MIEUX LES RÉVÉRER.
DE BOIS LES HOMMES SERONT FAITS"...

Certes ils étaient un peu raides, leurs gestes mécaniques, mais cela donna quelque temps satisfaction aux Dieux.

Ils ne parlaient guère, mais la cacophonie des débuts avait guéri les Dieux de tout bavardage, et le silence des hommes de bois pouvait etre interprété comme une grande révérence. Et surtout contrairement aux hommes d'argile, ils croissaient à toute allure sur la terre et se multipliaient grace aux flèches des colibris jolis.

Les Dieux, contents, dirent : "Que tombe la deuxième nuit."

Pendant ce temps la Mer se vidait une bonne vieille bouteille de téquila avec la Lune.



N’étant doués de parole, les hommes de bois ne l’étaient pas non plus de ce en quoi se grave la mémoire.
Surtout, avec le temps , leur tête se désséchait et leur sang devenait jaune et collant.
Les Dieux se mirent une nouvelle fois en colère.
Les animaux, les marmites et pierres à moudre que les hommes de bois avaient tant fait souffrir y puisèrent le courage de se révolter: “ Vous nous avez mangé, charbonné notre tête et notre bouche, vous nous brûliez comme si nous y étions insensibles. Nous allons vous le rendre maintenant !!
Les chiens et jaguars mordirent les batons qui leur bottaient le train,
Les pierres de l’âtre se soulevèrent et réduisirent leur tête en cendres.
Les Dieux étaient assez partagés entre la satisfaction de voir d’autres qu’eux mener la mutinerie et l’accablement qu’il ne restât rien de cette étape créatrice.
Alors, il prirent les derniers morceaux de bois qui couraient en tous sens, grimpaient désespérément aux arbres et tentaient de s’échapper en s’accrochant au lianes, les couvrirent de poils pour cacher les restes de cendre , les assemblèrent en douce avec un vieux fond de résine collante et appelèrent "Singe" le produit fini.
Puis ils decretèrent la troisième nuit avant que quiconque pose trop de questions embarrassantes.

Pendant ce temps la Mer, le colt contre la hanche et la main sur le colt réfléchissait à un deal avec la Lune.



Les Dieux ne parvenant pas à créer l’homme, inventèrent des Seigneurs

La fille de l’un d’eux, la voluptueuse Ixquic
Avait ouï parler d’un bel arbre exotique
Du nom de Calebasse.
En chemin elle se mit, puis au couchant très lasse
Elle atteignit le bois où l’arbre se dressait.
Si je touche ces fruits, me perdrais-je,
Mourrais-je avant le soir?
Le plus gros fruit darda sur elle un regard noir
Orbites caves.

“Prends en un si tu veux. Approche donc ta main.”
Au moment où ses doigts s’emparaient du butin
De la bouche édentée jaillit de la salive.

“Ton ventre désormais est fécond de ma bave”
Dit le fruit en riant.

Quelques neuf mois plus tard le père d’Ixquic la ronde
Blessé du déshonneur
S’apprête à sacrifier son enfant, sa douceur.

Les hibous messagers chargés de rapporter
Son coeur en gage du succès
Se laissèrent convaincre durant le voyage
Qu’un tel crime à l’histoire des hommes serait outrage;
Alors dans une jarre, ils versèrent la sève
De l’arbre calebasse, qui en coeur se forma.
Le père crut son honneur lavé.
Ixquic au fond de la forêt
Mit au monde le premier
Homme

Pendant ce temps la mer attend la Lune, qui lui a posé le premier lapin.



Respirez un peu, servez vous du guacamole, du ceviche et tortillas.Tout doit partir . Anda la orchestra



Après un petit noir
La Lune alla s'asseoir
Avala son croissant
Mais un pressentiment
La rongeait lentement...

Ay Ay Ayyy, Luna , Lola. chiquita ay ay ay (Violons seuls)

Dans l'air oppressant
La mer monte lentement
Les marches du restaurant
La main sur l'armement
Elle vise précisément.

(refrain , violons + guitarron)

La lune sent l'orage
Se voile de nuages
Mais sur son blanc visage
Se lit le lourd présage

(refrain, violon, guitarron, et flute de......
PAN !!!
Caramba, llama rapidamente una ambulancia, el café esta lleno de sangre, la luna se ha récibido no se qué à travez del tronco..

Sur, l'Amer calmé
Souffle sur la fumée
Qui sort du pistolet
Vide le barillet
C'est qu'on ne sait jamais
Un canon super sc
Ca peut vaporiser
Le fond
Du pantalon.

Moralidad: La mer de la Tranquillité n'est rien d'autre que les mauvaises suites d'une mauvaise intervention aux urgences de la Paz (Baja california)

Pendant ce temps la mer part seule dans le désert.
Ainsi naquit aussi le sable.



L' enfant de l'arbre Calebasse grandit. Les Dieux surveillaient cela de loin. Il avait la tete ronde et pleine quoique chauve. Ils l'appelèrent Occasion, car entre ses jambes , rien n'était qui put satisfaire une éventuelle compagne

Trop fatigués pour se facher, ils envoyèrent les hibous aux quatre coins du monde chercher de quoi fabriquer un VRAI homme.
Les hibous Messagers revinrent avec des épis de mais blanc et jaune, dont ils firent une farine. Mélangée à de l'eau et aux os broyés des Seigneurs cela donna une pate dont sortirent le Premier Homme et la Première Femme.

D'obsidienne brulante, ils garnirent les orbites.
De grains de mais ils firent les dents.
Des plumes de Quetzacoatl -le -Faché des parures étincelantes.
L'homme et la femme se connurent et aimèrent cela.

Les Dieux dirent alors:
" Que sais tu? Que vois tu? Ne pourrais tu nous remercier?"
L'homme répondit :
" Je vois au-dela des montagnes et devine la Mer, je comprends les étoiles et le rythme du ciel"
Les Dieux accordèrent leur pensée.
“Notre créature en sait plus que nous. Gardons là suffisamment forte pour survivre, et suffisamment faible pour implorer notre aide.”
Ils saisirent les nuages de rancune qui entouraient la tête de Quetzacoatl et les jetèrent dans les yeux de l’homme.
C’est ainsi que depuis, l’iris de l'homme est entouré de nacre
C'est ainsi que depuis, l'homme ne sait regarder le passé pour construire l'avenir et ne voit pas plus loin que le bout de son nez.

Pendant ce temps la Lune jetait le cactus dont la mer lui avait fait offrande pour se faire pardonner.
Loin, là où Crotale, Vipère Cornue et Mamba Noir lisent l'avenir dans les phasmes feuilles.


En s'éloignant de Vera-Cruz, les hommes avaient de plus en plus froid.


Alors les Dieux décidèrent de courber davantage ces créatures arrogantes.

“Si vous voulez qu’étincelle à nouveau le soleil, construisez nous des temples pyramidaux et sacrifiez nous une vierge en son sommet”

En se tordant les mains de douleur, ainsi firent les hommes , et à la fin , ils firent boire l’amer Peyotl à une innocente enfant.

Les Dieux, de la lame trempée dans le feu du Volcan
Se saisirent du coeur encore palpitant
Et l’offrirent au Soleil (qui n’en avait rien à battre.)

Ne pouvant se venger sur leurs Dieux, les hommes le firent sur leurs compagnes et leurs voisins.

Ils attachèrent la femme au fourneau pour y préparer la tortilla du jour,
Et répandirent le sang dans les villages alentours
Et même plus loin.

Ainsi naquirent les médecines premières, l’architecture, mais aussi les religions et leurs guerres. Sans compter l’asservissement des femmes.

Pendant ce temps, la Lune faisait boire la Mer,
et quand elle fut bien pleine, elle la précipita tel un cheval au galop sur le sable pour rechercher le cactus lancé loin, très loin.
La mer a beau s’y prendre avec beaucoup d’élan, elle n’y est jamais parvenue. Mais elle continue de croire en sa bonne étoile et dans les vertus de la téquila.

Et la Lune, si tu regardes, Amigo, se tord de rire dans le ciel !!
Vois tu son sourire ?
Elle n’arrête pas de se marrer.



L'Arc





Asseyez vous, il reste encore de la place sous le baobab…
Il y a si longtemps que nul ne pourrait dire quelle était alors la couleur du ciel, on sait seulement qu’il faisait aussi chaud qu’aujourd’hui.
Il y a très longtemps, dans la savane, l’homme et les bêtes vivaient ensemble dans le même non-village. Quand je dis village, il ne faut pas croire ni même raconter tout de suite après moi qu’il y avait maison, qu’il y avait route, qu’il y avait pont.
Il ne faut rien raconter de ce que je vais vous dire, juste le garder pour vous le temps de le mûrir et ne le dire que quand vous serez sûr de transmettre sans écarts.
Donnez-moi un peu d’eau..
Il y a très longtemps l’homme habitait dans le même non-village que les plus grandes bêtes.

On ne sait plus aujourd’hui ce que sont les grandes bêtes, car elles se cachent derrière les feuilles de banian. Mais autrefois ces bêtes se promenaient ensemble dans la savane et se répartissaient les taches.
Au léopard les taches rondes, Au zèbre les taches rayées,
A l’éléphant les taches d’ombre immense sous le soleil,
A l’homme… à l’homme… ?
Rien! Car il était très paresseux et ne pensait qu’à faire de la musique avec sa bouche ou avec une sorte d’arc.

Les animaux qui n’étaient pas encore sauvages allaient tous les jours chasser pour ramener de quoi préparer le foutou.

Léopard ramenait gazelle, Zèbre ramenait de l’herbe et Eléphant des tonnes d’eau dans son tuyau.
Et l’homme appréciait sans trop s’en faire le travail des autres en mangeant sa part, petite, mais part quand même.

Un jour les animaux se réunirent en secret et chacun y alla de son couplet :
-Léopard : j’ai grande faim de manger cette bête inutile.
-Zèbre : j’ai grande envie de botter le derrière de cette bête inutile.
-Eléphant : j’ai grande envie d’écrabouiller cette bête inutile de mes pattes épaisses, de me rouler sur lui et ens..
-Léopard : arrête, n’en fais pas trop, ça va salir la brousse. Mieux vaut négocier.

On ne sait plus aujourd’hui ces choses-là mais Léopard négocie mieux que Singe, d’ailleurs, il a de plus grandes dents.

Ils se rendirent donc à la non- habitation de ce non-village et dirent solennellement à Homme :
A partir de maintenant et de dorénavant, si tu veux manger, il faudra que tu chasses toi même ta pitance, nous nous mettons en plage.

Homme était très étonné de ce langage tout neuf, mais cela ne sembla pas le désarmer. Il s’en fut, tranquille avec son outil musical sous le bras.
Et le voilà qui revient quelques heures plus tard avec une biche sur les épaules.

-Grande nouvelle, dit Léopard, cette bête à deux pattes était fourbe en plus d’être paresseuse, elle nous avait caché ses pouvoirs. Comment a-t-elle pu attraper une proie aussi grosse qu’elle alors qu’elle est nue et quasiment sans défense ?
-Je propose de demander à singe et à mangouste de la suivre dans la forêt. Singe grimpe bien aux arbres et Mangouste est très affûtée du côté des yeux.

Et voilà nos deux ennemis jurés qui s’en vont dans la forêt, car il faut que vous sachiez que Singe et Mangouste se détestent.
A la fin de la journée, ils reviennent, chacun courant très vite pour être le premier, le premier à dire la mauvaise nouvelle.
-Singe : l’Homme a tué une biche tout seul.
-Mangouste : Oui, tout seul.
-Il lui a suffi de tendre le bras et la biche est tombée !
- Oui, tendre le bras, comme ça...
-Tu n’as pas de bras, tais toi.
Il n’y avait pas que son bras.
- Mais si !

Les bêtes-Pas-encore-sauvages étaient très étonnées de ce rapport.

-Léopard : cet homme est parti avec son outil à musique qui ne fait qu’un seul bruit. La biche sera morte d’effroi en entendant cet horrible son.
-Je m’en lave les mains, dit le singe qui depuis ne fréquente plus personne, ce qui est très malin de sa part.
Le lendemain, alors que l’homme était de nouveau parti en chantant des choses aussi laides que le son unique de son outil à musique, les animaux Pas-encore –
sauvages se réunirent en se grattant le menton. Et restèrent ainsi, silencieux et perplexes tout le long du jour. Quand ils virent l’homme revenir portant sur les épaules une magnifique biche toute neuve, ils ne purent s’empêcher de lui demander d’où lui venait ce prodige.
-J’ai ma façon, dit l’homme, qui ne vous regarde pas.
Et il s’en fut dans son coin se préparer le foutou qu’il ne partagea avec personne, ce qui prouve qu’en plus d’être fourbe et paresseux il est ingrat.
-Voilà une mauvaise nouvelle pour l’ambiance de ce non-village, dit Léopard. Mangouste, tu suivras demain l’Homme et regarderas d’un peu plus près.

Le lendemain Mangouste courut encore plus vite sur le chemin du retour alors qu’elle était seule et n’était pas obligée de gagner, et leur répéta ce qu’elle leur avait dit la veille.
Et les bêtes-Pas-encore-sauvages mais qui n’allaient pas tarder à le devenir cette fois-ci se grattent menton, oreilles, yeux et taches. Et décident, sans se concerter car ils sentent bien que désormais va régner la loi de la méfiance et du chacun pour sa propre lutte, et décident de se cacher afin d’observer sans être vus.


Et l’homme revient
Portant sur ses épaules un phacochère et dix lapins
Au moins.
Pour les faire tomber,
Il se penche un peu et ça fait un grand bruit
Qui fait sursauter même les herbes
Et écarte un peu les branches d’arbres.
C’est alors qu’il aperçoit les yeux effrayés des Bêtes-en-train de devenir sauvages.
Il éclate de rire et leur crie :

-Je vous ai vu ! A quoi jouez vous ?
Puis, tendant le bras vers l’éléphant …
Et il n’a pas le temps
De terminer son rire
Que les Bêtes–pour-toujours-sauvages se sauvent dans la forêt d’où elles ne sortiront plus.

Ont-elles compris depuis que l’homme se fait grande gloire à leurs dépens de ce qui sort de sa bouche et de son instrument à une corde qui en vaut plusieurs?
C’est une autre histoire…



Sous l'arbre voyageur


arbre-du-voyageur.jpg

«  Venez tous sous l’arbre voyageur !!Il fait chaud aujourd’hui et j’ai à vous parler ».

Dans le village de Kek-Par, le chef Wolof semblait empli de pensées pas amicales du tout envers l’un des habitants de la savane.

Même le ciel bleu l’avait senti qui s’était prudemment retiré  derrière quelques nuages. C’est qu’il avait une grosse voix, Wolof, quand quelque chose d’important chagrinait son front habituellement placide .

Les femmes sortirent de leurs cases, rajustant le pagne bigarré qui dansait autour de leurs reins, les hommes sortirent l’ombre des palmiers dattiers, rajustant leur chapeau de paille et les enfants sortirent leurs jeux en rajustant rien du tout car là-bas les enfants vont nus.


Il tombait du ciel un
soleil tout émerveillé  de sa puissance d’abêtissement de la Création.

Poussière rouge cachée-coquine entre  les petites entailles des talons, tous s’installèrent autour de Wolof et l’écoutèrent.

Même l’arbre des voyageurs ouvrit ses feuilles pour mieux recevoir la parole qui irriguerait ses racines aux souvenirs.


«  Il y a eu ce matin une sorte de grand malheur : l’un  de vous  a essayé de voler la harpe de son meilleur ami. L’un de vous n’était pas satisfait de son sort de chasseur… »

«  On ne va pas battre tam-tam pour une harpe qui a été rendue » dit celui qui était incriminé.

« On battra tam-tam toute la nuit s’il le faut, car il vous faudra comprendre. Ecoutez donc ! »


Pendant que le chef parlait, le Griot s’installait en silence à quelques pas derrière lui, et, regard déjà enfui au loin, là où prennent leur sources les rythmes et les sons qui coulent dans les doigts,  il effleurait lentement la peau tendue sur l’instrument fermement calé entre ses cuisses.


«  Il était une fois un homme très habile, très doué, surtout de ses mains. Tout ce qui passait entre ses doigts lui réussissait.

Il avait pour le reste du village construit de belles pirogues qui défiaient le courant du fleuve, il avait conquis plusieurs épouses et les rendait heureuses, ce qui était son devoir, mais tout le monde ne  sait pas toujours s’acquitter de ses devoirs..

Ce jour-là, il s’acharnait à rafraîchir le toit de sa case  d’herbes encore jeunes. Nouant les  fétus, il les assemblait sur l’enduit humide de pisé qui les épouserait pour un temps.


Quand un grand coup de vent arracha les quelques fagots déjà posés.


« Par le grand Baobab, dit cet homme, Vent rend moi les herbes !! »

Mais le vent était déjà parti ailleurs ennuyer quelqu’un d’autre. Alors, dépité comme la hyène qui voit la charogne se relever, il se mit à crier :

«  Samballah Weddo ! Je suis las d’être un homme attaché à sa condition d’homme, et de travailler autant pour rien, transforme moi en Vent »


Sitôt dit sitôt accompli.

Et voici le vent nouveau

Qui s’en va caresser l’eau

Coucher l’herbe avec violence

S’enrouler comme une danse

Autour des arbres surpris.

Patatras !

Un nuage passait par là…


« De quoi, on déssèche mon travail ?

 On s’en vient rider mes fleuves
et abîmer les écailles

de mes amis les palmiers ? »


Et le nuage de se répandre en larmes sur le vent qui en est presque tout noyé.

De la petite voix qui lui reste, Vent crie :


« La condition de vent est trop misérable ! Le nuage a davantage de pouvoir ! Samballah Weddo, transforme moi en nuage »

Sitôt dit, sitôt accompli…

Et voici le beau mouton

Blanc aux pattes de rosée

Qui joue à saute-montagne

Fait de l’ombre sur le sable

Et les oiseaux prisonniers.


Mais cela fait beaucoup beaucoup d’accidents. Les becs des oiseaux s’emmêlent, leurs serres se griffent et le nuage éclate en plus de mille morceaux.


Chaque morceau a très mal en arrivant sur les cailloux, et essaie en vain de se réunir aux autres mais c’est comme si leur voix leur faisait peur, ils se sauvent en suivant la direction de la pente la plus proche et le peu qui reste dans une flaque réussit à crier d’une petite voix…A ce stade là je vais demander au Griot d’accélérer la cadence car mon front s’échauffe.


Donc d’une petite voix, une flaque toute effarouchée crie :

« Samballah Weddo, je vois bien que le sort de nuage n’est pas très enviable, transforme moi en ces folles herbes de la savane qui m’ont donné tant de courroux.. »

Et sitôt dit sitôt…. ?

-ACCOMPLI crie l’assistance.


« -Bien bien, vous avez compris une partie de l’histoire. »


Le voilà donc herbe posée . Pour la première fois de sa vie , il peut regarder de près sans crainte d’être mangé les magnifiques yeux des fauves guettant leur déjeuner de la journée. Pour la première fois de sa vie il comprend ce que cela signifie être caressé par une brise douce ou par les  rayons du soleil au lever du jour. Il est très content de son sort quand un homme arrive qui lui arrache les cheveux par poignées et met le feu à ses racines ;


« Samballah Weddo, transforme moi en homme, la condition d’herbe est trop chaude pour moi »

Sit…

-…Ôt dit sitôt accompli !!


Et le tam-tam danse et le tam-tam bat et déjà des enfants sont en train de tourner sur le sol,  des adolescents de faire la roue et les femmes se tenant par les épaules de faire la danse du serpent autour de l’arbre.


Arrivé à sa maison, que voit notre homme ? Qu’il a perdu beaucoup de sa substance à vouloir en goûter d’autres…


« Samballah Weddo ! rends moi ma taille s’il te plait »

Et alors, de sa voix sombre comme la nuit, le Dieu serpent lui dit :


« Accepte ta condition d’homme et n’envie pas celle des autres créatures ! »


« D’accord, j’accepte tout ! »


Mais dans ses métamorphoses, il avait perdu un peu de lui. Le vent noyé lui avait fait perdre du souffle, le nuage éclaté de la chair et les herbes brûlées ses os et ses cheveux. Il était comme un Zombie.


« Samballah Weddo, rends moi ma forme d’origine sinon je vais me plaindre.. »


« Et à qui te plaindras tu, pauvre niais ? je veux bien te rendre ta taille et ta substance mais à une condition… Que tu demandes pardon à la nature de l’avoir offensée en voulant lui dérober la sienne. Il faut que tu saches pour toujours que parfois , les choses sont de conséquences irréversibles. Tu dois apprendre à t'aimer. »


Sitôt  dit sitôt… fait.


Et le revoici sur son toit en train de batailler en silence avec le Vent, les nuages, les herbes et tout le reste. Et depuis, tout va bien.

Vous voyez, vous tous, et toi, surtout, toi, c’est vrai que tu as rendu la harpe.

Maintenant , demande à ton ami de te rendre ta condition d’ami,  car cela dépasse mon pouvoir


L’Arbre du voyageur referma ses feuilles. Il en avait entendu assez pour au moins une semaine.

Et vous ?

 

La grenouille et ses pattes


En ces temps-là dans mon  Pays Cheyenne tout  n'était qu'harmonie. Les Dieux créateurs du Monde se reposaient de leurs efforts, assez contents d’eux ma foi,  et faisaient chaque soir la fête au bord de l'étang. Les repas étaient somptuaires, à en éclater la panse, si abondants en fruits et mets délicats qu’ils jetaient leurs restes de caribou à Grenouille qui en retour, chantait...


Elle se sentait un peu gênée de ne faire que chanter, elle aurait voulu remercier les Dieux de leurs largesses d’une façon plus éclatante. Il lui revint alors un vieux ragot selon lequel les Dieux à force de se gaver avaient beaucoup grossi du ventre et maigri de la pensée. Toute nouveauté leur était régal et stimulation à leur paresse.
Et si elle leur offrait un cadeau jamais vu nulle part ?

Elle sautilla hors de la mare, s’en alla clopinant dans la forêt et se posta sous un vieil arbre.

-Bouleau, j’ai besoin de ta peau !
-Mais je ne veux pas, moi, décampe !
-J’ai besoin de ta peau tout de suite tout de suite.
-Sauve-toi vite sinon je vais agiter mes branches, provoquer une tempête et l’orage va tomber sur ta pauvre tête verte.

Grenouille s’accrocha au tronc du bout de ses pattes un peu collantes, arracha l'écorce du bouleau, et se sauva très vite. Bouleau était immensément   fâché de ces blessures qu’il n’avait pas cherchées,  d’ailleurs il en reste traces noires de colère et blanches d’indignation.

Elle fit sécher au vent qui venait de la mer les morceaux de l'arbre
Les enveloppa dans des feuilles
Et demanda à l’aigle des montagnes de les porter  chez les Dieux afin de farcir leurs calumets. Il faut vous dire que les Dieux avaient fabriqué un peu au hasard de grandes pipes de bois et ne savaient plus trop à quoi cela pouvait bien servir.

Mais ils étaient usés de leurs veillées et plusieurs soirs durant ne revinrent pas à l’étang.
Grenouille qui attendait  remerciement chanta le plus fort possible pour les réveiller, mais sa voix  fatiguait. Comment porter une voix au-dessus des canyons et des rivières quand on est si petite?

Alors elle retourna à la forêt, arracha l’écorce d’un autre arbre - ce qui provoqua la colère noire et l’indignation blanche de tous les bouleaux à tout jamais -  puis demanda à l’aigle de porter un nouveau paquet  aux Dieux.

Pendant que l’aigle se préparait, elle se glissa dans le paquet.

Mais l’écorce de bouleau avait de la mémoire et peut-être même un peu de rancune…
Elle se fit poussière, si petite si petite et rampa dans le nez de Grenouille.
Et que se passa-t-il
En plein vol, je vous le donne en mille
Et même en cent si vous voulez 
La grenouille éternua tout au fond du paquet.

L’aigle avait bien senti le paquet plus pesant que la fois précédente. Il vit avec effroi la Grenouille s’échapper par une ouverture et tomber vers le sol où elle allait inévitablement se fracasser.

Bouleau-Très-Faché  suivit des feuilles  sa chute.

D’une branche fourchue la retint par les pattes.

Plus elle tirait pour se dégager, plus il tirait aussi et plus les pattes s’allongeaient.

Grenouille était très très vexée. D’une vexation aussi longue que ses pattes.

Les Dieux, pour lesquels ces choses là n’ont que peu d’importance, lui dirent pour la consoler qu’elle deviendrait une merveilleuse sauteuse grâce à ces pattes.

Mais depuis Grenouille a honte et ne sort de l’étang que le soir.
 
Bouleau est très content.




Eternité


Avant que l'homme ne précipite le désordre, il était éternel. Vrai de vrai.
Le pays que ceint aujourd'hui la Grande Muraille était peuplé d'hommes sages, lents, dont les actes étaient éclairés par la course de la Lune autour de la Terre et pesés aux réponses du sable s'écoulant entre les doigts.
La Nature leur rendait cette sagesse en leur offrant juste
récompense à leurs désirs et besoins.
Mais un jour vint où, comme pris de folie, au lieu de se satisfaire de cet échange, ils se mirent à déchirer la Nature sans se soucier de ses larmes.
Alors, Nature qui est maitresse de toute chose et compte bien le rester, se mit en colère. Elle se saisit de l'un d'eux qui courait d'un déboisement sauvage au détournement d'une rivière.
-Pourquoi vas-tu si vite? Comptes-tu pour finir posséder le
temps en plus de dévaster l'espace?
-Pourquoi pas? Je commence déjà à soumettre les arbres et les animaux, alors le temps..question de temps.

-Regarde tes pieds, coureur de vanités, regarde-les bien! Quelle taille est la leur?

-Bien assez grands pour parcourir la route qui me mène de ce champ que je brule à cette colline que je rase.

-Non. Aussi petits que la distance qui sépare ces deux plants que tu as mis en Terre, hier, sans attention ni tendresse pour le rythme qui est le leur et leur besoin de place où s'enraciner. L'un d'eux est déjà en train de mourir pour laisser vivre l'autre....

-Et alors? Il 'en restera un.

-Tu n'auras pas le temps de le voir fleurir.

Tu es trop léger, décidément, Homme -qui- court.
Sache désormais et pour tous tes enfants et les enfants de leurs enfants que " De l'arbre en fleur à l'arbre mort, il n' y a que la distance d'un pied..."
Depuis, l'homme ne sait plus le goût de l'éternité


Le sculpteur de larmes



Vous qui aimez encore sentir dans tout votre être la perle tiède couler sur votre joue, le flou des yeux et le cœur gros gros gros … imaginez un monde où les larmes ne seraient plus.
Impossible ! dites-vous ?

Que non quenotte
Qu’on me pende si je radote

Dans  le pays des Sèques, la révolte grondait.


Les dieux reprochaient sans cesse aux chefs des différents villages et à leurs peuples de se laisser aller à des bêtises qu’un enfançon n’aurait même pas été capable d'imaginer :  manger d’un seul soir les récoltes d’une année, dépouiller les forêts de tous leurs papillons pour en décorer les cases, forcer le cours de l’eau jusqu’à ce qu’elle crie de douleur.

Un beau matin, las d’entendre leurs dieux les gronder, les hommes de cette contrée-là avaient hurlé en direction de leurs demeures :


- Fuyez, Icônes, fuyez, nos Inventés-de-toutes-pièces !

Nous nous suffirons désormais à nous-mêmes. Nous sommes fatigués que vous nous preniez toujours pour des enfants.


Et les dieux s’en furent

désolés et pleurant,

mais emportant avec eux les outres pleines de larmes

dont ils abreuvaient le cœur des hommes pour les temps de chagrin,

de peur, de joie aussi.

Quenille quenouille
Qu’on me pende si je gâtouille
Le temps passa, en festoiements et banquets tels que bientôt,
la terre épuisée posa ses genoux en elle-même,

les arbres désespérés de courir derrière leurs fruits se couchèrent en travers des chemins,

les rios asséchés et flétris cessèrent de blaguer comme font les vieillards jusqu'à la fin.


- Oh Dieux ! Nos Inventés-de-toutes-pièces ! Revenez et rendez-nous ce qui coule des yeux que nous puissions emplir les rivières et les puits ! hurlèrent les hommes.


Mais les Dieux bien malins et vexés restèrent cachés là où l’on n’a pas encore trouvé mot pour dire où. Il leur fallait la leçon, à ces Sèques

celle qu’on ne sait que parce qu’on se l’est enseigné tout seul.



Alors le Grand conseil des Sages se rendit chez Bucheron.

- Ô, toi qui connaît les secrets de la forêt, dis nous comment font les arbres pour pleurer leur sève.

Bucheron avait toujours désapprouvé la conduite égoïste de ses frères, et avec une moue de dégoût leur tendit une collection de machettes et de poignards.

- Coupez-vous ! Ainsi pleure l’arbre. Ainsi saigne-t-il ses larmes.


Les Sèques se tailladèrent le cuir en tous sens, sur les bras, les cuisses et même le visage pour les plus effrontés, mais si le sang coula, aucune larme ne suivit.


- Votre cœur est devenu trop dur, dit Bûcheron, allez voir de ma part Vigneron.

Que sais que songe
Qu’on me pende si mensonge

Le Grand conseil des Sages se rendit chez Vigneron

- Vigneron ! Toi qui connais le secret du cep et de ses fruits, dis-nous comment fait la dive bouteille pour alanguir sa larme sur le goulot.


Vigneron avait toujours  désapprouvé les gaspillages de ses frères, et avec une moue de dédain leur montra le grand chai vide en cette saison.


- Mettez-vous en grappe et mûrissez! Ainsi fait la vigne avant de laisser couler son jus.


Hélas, le cœur des  Sèques était si endurci qu’ils ne pouvaient déjà plus se supporter les uns les autres et de grappe il n’y eut point. Les mains qu'ils tendaient les uns vers les autres pour s'unir semblaient retenues par quelque main maligne et invisible.


- Votre
cœur est trop de pierre leur dit Vigneron, allez voir de ma part Joaillier, qui sait…

Les Sèques se rendirent à l'orée du pays,
où Joailler qui est aussi sorcier et connait le secret de la vie éternelle taillait les pierres sacrées.

- Joaillier ! Toi qui connait le secret des eaux minérales, rends-nous nos larmes emportées par les dieux!


Joaillier avait toujours eu honte de la sottise et de l'orgueil de ses frères, aussi en faisant la grimace leur tailla-t-il des larmes de diamant à poser sur leurs joues les jours de peine et de joies. Et chacun de croire son souci résolu. Car s’ils ne pleuraient pas, du moins pourraient-ils faire semblant et chacun sait qu'entre faire et faire semblant, il y avait peu de différence parfois. Peut-être ainsi parviendraient-ils à faire jaillir l'eau vraie de leurs yeux?


Hélas, la peau des hommes était devenue aussi sèche que leur cœur

et les fausses larmes

ne tenaient pas même le temps de penser

à un vrai chagrin.


- Vous êtes devenus secs jusque dans vos âmes, leur dit Joailler, je ne vois qu’une solution, allez au Vent ! Bon vent!

Et il leur claqua au nez la porte de sa boutique.

Que rien querelle
Qu'on me pende si je chancelle


Aussitôt dit aussitôt faitLe Grand conseil des Sages réunit tous les peuples
et ils se rendirent chez le Vent

Et le vent du désert qu’était devenu cette contrée se mit à souffler
souffler comme les trompes marines autrefois

apportant dans ses plis

tout ce qui séparant

rapproche

les
souvenirs si différents des marchés du vieux temps
leurs odeurs mélangées et âcres

la couleur douce des roses de porcelaine

l'ombre fraîche des choses dites à voix basse dans la profondeur des cases

le goût des chants d’oiseaux dans le mordre mango

quand pluie petite vient taper langue


Et de tout cela et sans doute aussi

des grains du sable du désert

alors même que leurs dieux étaient assoupis

les hommes se mirent à pleurer

Depuis, ils savent
qu’en dépit de sa transparence

le vent, enfants, est d’importance

Qu’il pleuve ou vent Qu’on me mange si je mens.


Les cingles du fleuve


fleuve.jpg

Marche droit, ne sors pas du Droit chemin !

Sur les contours des pommes, dans les champs labourés et la tête des enfants depuis la nuit des temps ce refrain résonnait ses coups de fouets nerveux.
Marche droit !

Si la pomme avait pu siffler ou mettre ses mains dans ses poches elle l’aurait fait mais la pomme ne siffle pas et n’a pas de poches

la pomme se moque
des injonctions

car ce qu’elle aime c’est qu’on la croque

sans façons !


Si les champs avaient pu secouer leurs plantureuse échine et envoyer au loin les roues et les aiguilles et aussi les sabots, peut-être l’auraient-ils fait ?
Rien n’est moins sûr,
les champs adorent les chatouilles

les grands oiseaux qui les épouillent

les mains magouilles

qui trifouillent

leurs trésors noirs quand tombe mouille


Mais les enfants… les enfants…
Les enfants étaient très malheureux.
Si encore quelqu’un leur avait indiqué où se trouvait ce chemin Droit!

Quand je dis indiqué, c’est «  Indiqué-avec-un-regard-complice–et-un–peu-bandit » indiqué comme qui a beaucoup emprunté
( et pas seulement en regrets )
ce chemin qui s’éteint tout d’un coup lorsque le soir descend
tombe de l’autre côté du noir et
pour peu que le cœur sache percer la nuit
vous emporte au pays des indices minuscules.

Voilà le chemin droit
Enfin… je crois ?

Mais non, toujours cet ordre courait
et de génération en génération
la nuque des humains et de leurs petits souffrait à chaque fois davantage
enraidie qu’elle était devenue à conserver le regard orienté froid devant
sans échappée possible dans les côtés de mauvais aloi.

Dans les temps dont je vous parle, les dégâts étaient déjà bien avancés. Le monde était
triste.

Pourtant il y avait dans ce pays une Source.

Elle écoutait tout ce boucan et comprenait à demi-mot que c’est en forçant sa nature et peut-être même celle des autres qu’on se fraie un chemin dans l’existence.
Et vrai de vrai, un jour,
elle réussit à percer le flanc de la montagne

qui la gardait en prison née

puis à montrer le bout d’son nez.


Amis, quelle dégringolade quel culbutis quelles cabrioles ! Sentir courir sur sa jeune peau les rayons du soleil, entendre les voix des enfants plongeant dans sa fraîcheur… Elle fut heureuse longtemps. La langue des vaches sur ses gouttes, les poissons tombés d’on ne sait où qui se glissaient entre ses bras, tout cela lui était émerveillement.
Mais tout bonheur connaît des obstacles et celui-ci se présenta un jour sous la forme d’un énorme caillou.

Le nez de la source devenue rivière en resta quelque temps tout épaté.
C’était pas tant l’admiration
que le choc !

- Pierre, ôte-toi de ma route !

- Pardon ? Que pierré-je ? Que granitté-je ? Que feldspathé-je ?

- Cesse de te moquer, Pierre, je dois continuer ma route de fraîcheur vers d’autres mollets que les tiens.

- Mais va, chère, va, peu me chaut.

Et Pierre resta ainsi posé sur son Quantasoi autour duquel rien ne poussait.


Source devenue rivière, qui avait bien retenu les leçons des hommes et la notion de Droit chemin gonfla sa colère et ses muscles comme des voiles et se jeta de toutes ses forces sur le caillou.

Elle s’acharna ainsi des jours et des jours, cinglant la pierre de ses coups de fouets vigoureux jusqu’à ce qu’il ne restât d’elle qu’un tout petit ruisseau épuisé, à bout d’eau. Elle aussi souffrait de ses Tèbres, comme les enfants.

C’est alors que le vent lui souffla
«  Cingle Cingle ma belle
Cingle la pierre et vis rondels
cingle la pierre et virons d'elle »

Cela était langue étonnante, surtout ce mot, Cingler.

- Mais je n'ai fait que cela se murmura-t-elle, cingler, je n'ai fait que cela... Quel fou ce vent!


C’est parfois quand on est le plus fatigué que l’on comprend le mieux les choses.

Ce qui restait de la source donna leçon aux enfants des hommes
qui avec chagrin la regardaient depuis plusieurs jours se raidir en vain
pour trouver elle aussi son Droit chemin.

Elle força sa nature qui était de percer la nature des autres

contourna la pierre
comme l'aurait fait un serpent
non sans l’éclabousser un peu au passage pour marquer son territoire

Depuis il se raconte dans ce pays que le fleuve fait des détours parce que personne ne lui montre le droit chemin.


Je crois, mais ce n’est qu’une hypothèse

je crois que le fleuve fait des détours
parce qu’il a peur pour ses verts Tèbres





Pupilles


Un conte pour petits et grands...


Approchez-vous, vous y verrez bien mieux... Tout le monde est bien carré, euh, je veux dire calé dans son fauteuil? Alors on peut commencer!


Au début des temps
tous les êtres vivants,
qu'ils soient de plume, de peau, d'écailles ou de poils, ouvraient fermaient les yeux comme vous et moi. Leur pupille était ronde comme la terre dont ils ignoraient tout, ronde comme la roue pas encore inventée, ronde comme le cercle autour du feu les nuits de grands froids.

Les Chèvres et les hommes vivaient en bonne intelligence.


- Donne-moi ton lait, donne-moi la chaleur de ta fourrure, garde pour toi tes cornes
disait l'homme

et les chèvres acceptaient de bonne composition.

Car en retour les Hommes les menaient sous leur protection en des lieux où poussaient de douces nourritures.

Jamais il ne serait venu à l'humain de ces temps là l'idée sauvage de tuer une chèvre. Il faut dire que son ventre toujours rond, son parfum délicat, ses mamelles toujours pleines et ses grands bonds joyeux donnaient à l'existence de ces temps reculés une gaieté qu'elle a perdu.



Par chemins fous allaient les chèvres

laissant traces petites et noires

et les hommes les suivant chantaient " Par chemins par chemins nous suivons nos chèvres!"


Un jour l'une d'elle se perdit.

Il fallu trois lunes pour la retrouver fort loin du village. Ne restait d'elle que sa peau, étrange, sèche et luisante.

Les traces laissées par les dents du loup ( car c'est un Loup qui l'avait tuée) leur racontaient

que son cou s'était tordu souvent en direction du village

qu'elle s'était cabré avec force vers le ciel

et autant de coups de cornes qu'il y a d'étoiles.


Elle avait bien combattu avant de s'abandonner.



Après avoir beaucoup pleuré

les hommes s'en revinrent avec insouciance en chantant " Par chemins par chemins nous perdons nos chèvres. " Le troupeau entendit de loin ces paroles. Elles le mirent en telle rage que quelques chèvres s'en furent et ne revinrent jamais.


Colères à leur tour furent les hommes qui perdaient l'un après l'autre leur coussin douillet au parfum délicat et aux mamelles généreuses pour la tribu. Colères et inquiets.


Une nuit  leur suffit pour trouver le remède.

De bric et de broc

de cric et de crottes

en faisant grand tapage

ils construisent une sorte d'enclos

là où l'herbe pousse et aussi le ruisseau.


Et hop un grand coup sur un piquet puis deux puis trois puis dix tous alignés

et la pupille ronde des chèvres réveillées en sursaut s'aplatit sur le côté droit

et hop un grands coup sur un piquet puis deux puis trois puis trente tous alignés

et la pupille ronde des chèvres étonnées s'aplatit sur le haut

Et hop un grand coup sur un piquet puis deux puis trois puis dix tous alignés

et la pupille ronde des chèvres effrayées s'aplatit sur le côté gauche

et hop... quoi, vous savez déjà la suite???


Au petit matin, attrapant leurs chères amies les chèvres

les enferment dans leur nouvelle maison avec une corde au cou

pauvres d'elles habituées aux chemins fous

et à sauter partout !


A force de contempler jour après jour la forme étrange de leur nouvelle maison ( l'ancienne s'appelait Liberté) la pupille des chèvres fut tellement impressionnée qu'elle ne ne retrouva plus  sa forme originelle.

Les hommes furent longtemps intrigués de ce regard qui semblait vouloir les capturer dans ses coins et peut s'en fallut qu'ils y vissent l'oeil de quelque diable cousin du chat, du serpent ou du crocodile! Puis ils oublièrent cette question.


Mais les chèvres transmirent à leurs petits leur pupille étonnante ainsi qu'une grande méfiance définitive et très justifiée des hommes.


Car pendant qu'elles tentaient de se défaire de leur attache,



les hommes chantant " Par chemins par chemins nous trouverons des pointes plus aigues que les crocs du Loup " -après s'être quelques temps entraînés sur des cailloux puis des feuilles de papyrus- avaient laissé germer en eux l'envie d'inscrire eux aussi des histoires sur des peaux séchées par le temps.


Depuis les chèvres sont devenues très désobéissantes. Elles n'aiment que l'eau qui coule de sa source à la mer, les musiques qui se donnent sans passer par ces récipients que les humains apprirent à fabriquer avec leur peaux et leurs os aussi et puis la poésie qui s'écrit en vert entre deux cailloux.

Et si je vous demandais... A qui la faute?

Vous me diriez
la faute aux graphes
et vous aurez bien raison!





Pour en savoir davantage sur les yeux rectangulaires de certains animaux...