mardi 22 janvier 2013

Mystérieuse Bretagne * 1 * Rochefort en terre








Mystérieuse Bretagne... Pourquoi ce titre?
Nous le dessinerons au fil des pages et de l'eau dont semble parfois surgir, entre les pattes effilées d'une aigrette garzette , quelque monstre ancien d'algues muché.

Et si je parle d'eau, c'est bien sûr parce que la région où je vous emmène, le Morbihan, en est pourvue à profusion.
Eau de cette petite ( Bihan)  mer  ( mor) ,  eau des étangs, des rivières et des lacs,  eaux du ciel émouvant réfugiées dans le bleu, tombant en crachin dru, eaux voyageuses d'histoires.
Eaux des pierres dressées par ce peuple fervent depuis la nuit des temps.

Nous sommes donc partis.
Notre première halte fut la charmante ville de Rochefort-en-Terre.



Le ciel était laiteux, à peine un peu de bruine.
Les grosses jattes de pierres fleuries se retenant de basculer, la peau chamoisée des murs,  l'harmonie de couleurs simples coulant jusqu' aux pavés, le silence, tout me disait déjà le mystère. Quoi ! Point de ce raffut que font ailleurs les pancartes publicitaires ?  Point de marques agressives collées aux maisons ? Pour bien des touristes qui aiment les rues animées et leurs étalages, ce lieu semblerait mort.
Il vit.
D'une autre manière.
Suspendue. Presque oisive. Nous restituant généreusement des pans entiers de son passé.




Tenez, par exemple, cette façade d'une grosse demeure qui, pendant la dernière guerre, accueillit les blessés américains et anglais, ne dirait-on pas qu'elle saigne encore?
Et de fait, nous n'aurions pas immédiatement remarqué
le calvaire en majesté qui fend de son élan le quadrillage de verdure et de fenêtres sans l'appel silencieux d'une vigne en son automne.
Nous n'aurions pas distingué les innombrables crucifix de cette sévère façade sans les noces d'une architecture au rythme obsédant avec la luxuriance d'une plante incendiée.





La Bretagne, c'est le mariage des extrêmes et de la douceur, de la rigoureuse géométrie et de la fantaisie, d'un temps ancien admirablement préservé et d'une modernité qui ne renie pas ses attaches.

La collégiale de Rochefort-en-terre s'offre au regard d'une manière des plus discrètes. En retrait d'un grand parvis, il faut l'approcher pour distinguer la part de la flore et celle du caillou .  Dans son armure de cendre et de mousse, son clocher roman et ses quatre pignons de style gothique flamboyant se dressent comme des preux.
Voyez-vous comme moi cette forme quasi humaine qui sortira de la pierre dès que nous aurons détourné les yeux?


Notre regard est soudain attiré,  en haut à gauche du pignon central, par un dragon près de l' envol.







Ce même dragon  terrassé par Saint Michel, il fait moins le fier maintenant:




Pour les amoureux de sculptures médiévales que nous sommes ce bouc aux attributs virils ... imposants mais assez vraisemblables,  est émerveillement. Il y a quelque chose de doux et tragique à la fois dans la Bête ici représentée.
Douceur des lignes. Tragédie d'avoir été choisi pour être montré du doigt.
Je me sens grande sympathie une fois encore avec cet animal émissaire interdit de gambader pour l'éternité.

D'ailleurs savez-vous que le terme tragédie signifiait chez les grecs anciens " Le chant du bouc ", ce chant qui accompagnait les fêtes Dionysiaques ?

Il y a de l'amitié pour ce symbole de la luxure et de ses diables dans la manière dont il a été extirpé du granite. Quelle élégance dans la pose, quel équilibre dans les proportions !
C'est qu'il y avait utilité à réussir l'ouvrage, car plus un bouc était magnifique, mieux il attirait sur lui les malheurs qui pouvaient frapper le village.
Rochefort-en-Terre, en dépit de sa situation sur un éperon rocheux, craignait de toutes parts...


Nous ne savons pas rester sur les places officielles, il nous faut des venelles
et celle-ci nous attire de son petit air penché et un peu misérable



Nous  y longeons un mur agité par la brise:



Et c'est en retournant une fougère, admirant la construction si rigoureuse qui préside à la perpétuation voulue par Dame Nature, que je comprends pourquoi l'humain a voulu se faire Dieu - du moins s'en rapprocher - en enfermant dans la pierre des palais et des cathédrales les rythmes mystérieux des plantes, leur précieuse symétrie, les perles d'or de leur semence têtue.





Au bout des pavés

la plage...




Entre la pierre et l'orchidée, ml'Espagne du Nord * 6 * Santa Maria de Tresfuentes



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L'église où nous nous rendons tôt ce matin là est fermée à double tour. Il pleut une petite pluie fine et insinuante. Elle ne nous dissuadera pas de faire le tour de cet édifice du XIIème siècle dont les pierres de taille rose furent maçonnées en souvenir de l'apparition de la Vierge à une bergère.
Souvent remaniée, l'église conserve quelques beaux vestiges  extérieurs qui satisferont notre goût pour les vieux temples.
Ci-dessous un chapiteau de facture primitive et cependant très expressive:

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Les colonnettes et la décoration qui encadrent les ouvertures sont légères et finement réalisées.  Les petits chapiteaux mettent en scène des  poules, symboles de la fécondité :



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Les voici de plus près:

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Ici une bête ailée ( un dragon?)  semble s'apprêter à dévorer un lion. La scène renvoie naturellement au Roman Arthurien Yvain mais aussi à toute l'iconographie de l'époque qui représentait le Mal sous les traits d'un serpent ailé et le Bien sous ceux d'un Lion.



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Mais ce n'est pas tant pour le monument que nous sommes venus que pour la colline à laquelle elle s'adosse...
Celle-ci est couverte, que dis-je, constellée d'orchidées autochtones toutes plus belles et vaillantes les unes que les autres sous le crachin qui, ainsi en avons nous décidé, ne nous découragera pas d'escalader le lieu!!

Nous croiserons dans un joli désordre, sur des plates bandes herbeuses épargnées par les ruminants:

l'Ophrys Riojana:


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L'Ophrys arnoldii:


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La Serapias lengua qui pousse aussi chez nous:


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Le délicieux Ophrys scolopax corbariensi qui semble nous toiser sous ses gros sourcils:


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  L'Ophrys castellana

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La belle, merveilleuse ( c'est ma préférée) Ophrys aveyronensis aux si délicates nuances:

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La délicate Ophrys ficalhoana

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Ophrys lutea, jaune comme son nom l'indique et au masque sévère sous un chapeau léger:

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Une Ficalhoana hypochrome

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L'Orchis mascula, si féminine dans les rares rayons de soleil qui perçaient la grisaille:

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La belle Ophrys pasionis qui semble danser avec sa coiffe d'antan et son joli jabot:


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  Et puis une plante étrange et belle, la jusquiame:


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Merci pour son aide précieuse à notre cher ami et guide Jean-Claude Delorge, qui m'a aidé à débroussailler la multitude de fleurs si ressemblantes proposées dans les sites et ouvrages, et dont la différence tient à... très très peu!




Entre la pierre et l'orchidée, l'Espagne du Nord * 5 * Santa Maria de Uncastillo




fica loana




Le soleil qui nous accompagne dans notre promenade ce jour-là nous conduit sous le porche de Santa Maria de Uncastillo.

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La petite ville elle-même (elle compte aujourd'hui à peine mille habitants) faisait partie de ces villes frontières qui sous la Conquista défendaient le monde chrétien du monde musulman. Elle fut donnée à Gaston IV de Béarn par Alphonse le batailleur en témoignage de sa gratitude pour l'avoir aidé à libérer Saragosse.
Six églises, pas moins, dans ce village et toutes érigées comme un défi de rebâtisseurs entre les XIIèmes et XIII èmes siècles.

Santa Maria  fut construite au XII ème siècle sur les vestiges d'une église du X ème. Elle abrite l'un des plus beaux portails romans de toute l'Espagne, sans doute l'oeuvre de maîtres tailleurs français et béarnais dont celui que l'on nommait " le maître d'Oloron  ".

Ce sont les modillons qui nous frappent d'emblée par leur nombre et leur qualité. Le sculpteur de modillons était de tous les corps de métiers du batiment religieux celui qui échappait au contrôle du maître d'ouvrage. Ce dernier lui laissait liberté d'exprimer par petites touches les préoccupations culturelles ou sociétales de son temps. On retrouve donc fréquemment dans ces pierres sculptées des scènes de la vie courante, des musiciens ou des scènes amoureuses.

Ci-dessous un joueur de vièle à bras, extrêmement précis comme on a pu en sculpter dès le Xème siècle en Saintonge, Quercy et Béarn.
 


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Ici un couple de danseurs masculins se tournant le dos, comme pris au vol par le ciseau habile dans une chorégraphie traditionnelle. Le déhanché du premier danseur est magnifique, que de vie dans cette gestuelle! La danse était symbole de luxure au Moyen-Âge, et il semblerait que cette sculpture évoque en outre l'homosexualité :

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Un joueur de psalterion ( ou de rote)  concentré sur son jeu:


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Un fou qui essaie de faire rire de ses grimaces. La précision de la denture si réaliste me laisse pantoise...


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Un couple amoureux:

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Une fessée tendre ( enfin on l'espère... ) donnée à la belle.



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Les chapiteaux ne sont pas en reste de beauté.
Ici un vigneron expose sa récolte. Quel équilibre dans cette virevolte de grappes:



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Ici, un chevalier épée en main combat le Maure envahisseur. Finesse des détails et décoration soignée du tailloir évoquant des colliers de coquillages:


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Les archivoltes sont décorées avec magnificence entre des voussures illustrées. La deuxième voussure en particulier nous montre des personnages assis et appuyés sur cette sorte de table que constitue le boudin de pierre:
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Leurs pieds aux langages aussi différents qu'il y a de personnages apparaissent sous la table:


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La troisième voussure nous montre  des personnages de la vie courante tels ce berger en train de tondre une bête:


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Ou ce pêcheur fatigué, portant au dos une belle prise pendant que son chien dressé et aux aguets semble garder de tout vol cette pêche, à moins que l'animal que tient fort serré le pêcheur ne soit un de ces monstres à tête poilue et corps de poisson dont raffolaient ces temps là? Et puis à bien y regarder, ce pècheur est doté de pieds fourchus comme... le diable!! C'est que tout pecheur se devait de porter quelques temps en pénitence le fadeau de son péché, symbolisé par un énorme et lourd poisson. Et il lui restait toujours dans le corps quelue trace de sa faute et sa ressemblance avec le diable...


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Mais le plus beau et qui nous confirme ( tant le style en est différent) que cette église eut plusieurs talents à son chevet est ( pour nous ) ce qui se cache dans les creux.

Une vierge rêveuse:



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Un homme vouté qui semble tenir un bâton, peut-être un voleur qui s'esquive?  La manière de tailler la pierre est à la fois plus simple, plus primitive, plus symbolique. Comme si l'artiste voulait aller à l'essentiel qui est ici tout dans l'attitude:


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Une belle sirène au grand regard inquiet. Le dessin est fait de lignes parallèles ou de tracés répétitifs à la grande puissance suggestive.



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Un aigle, symbole très riche au Moyen-Âge puisqu'il évoque Saint-Jean mais également l'Ascension et les fidèles, se présente ici toutes serres en avant et déployant ses ailes au plumage pavé:


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Ici peut-être une poule, symbole de fécondité et de protection des maisons: 


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Sous le soleil très chaud de ce début du mois de mai, la pierre prend des reflets métalliques: or, argent, platine, cuivre. Et nous imaginons les décors somptueux en ces temps où les églises étaient peintes au dehors comme au dedans.
Quel magnifique livre d'images!!!
Seule la nature et ses fleurs nous offrirons l'après-midi même une telle magie. A suivre donc...

Trot, danse anglaise du XIIème au XIVème, on a perdu sa chorégraphie...