mardi 29 janvier 2013

Cent façons d'annoncer


Au plus fort de la nuit
nous rêvions de la pluie

grave surgie du gris

Sous ce rideau de luisures
mûrissait une clef
il fallait qu'elle existe puisque nous la sentions

Nous n'osions pas encore le geste pont-levis
l'ouverture du lieu que chantaient
s'ébattant dans l'eau bleue quelques oiseaux d'été


La douceur de l'hiver sècherait-elle un jour
ses vêtements sans ombre ?

Il me tardait le froid
ses douleurs à lâcher le visage
dans la terre empêchée
cent façons d'annoncer les patiences cachées


Toits






Dès l'aube
nous sentions le poids sans ombre
d'un jour à crainte du soir


Peut-être cet orage
était-il pur à quelqu'un?

Le ciel

métal en preuve sur les tuiles  

essayait la lumière


Fournaise du gris


... N'aimait pas la pluie




Je l’avais toujours su. Mon destin s’inscrirait de l’autre côté de l’eau, loin des géminations de la crasse et du vent.
Le temps des
liqueurs pourpres avait brodé mon ventre
aiguillées sans plaisir

sans dessein ni repos

je devinais ses lèvres qui ne savaient que prendre

écarteler

brûler


J’étais imperturbable au-dessus des volcans.


Vint l’ heure des forêts

que j'ai aimé cette heure aux collisions de miel

déclinaison de verts

de hurlements

de larmes

l’ombre des breuils dansants sur le couchis de terre

les feulements d’Eros dans la houle colline montant jusque ma peau...


Je buvais

dévorais tout cet incomestible qu’on nomme sensations.

J’aimais même la mort glissée dans les recoins de la vie capturée

goutte à goutte

précieuse

à la bouche des choses.


Toujours la résistance à imiter les autres. Une eau en moi disait, cotonneuse et confuse, qu’un jour viendrait où…

Ne rien perdre des trésors amassés

même si chaque seconde me rendait plus pesant

moins habile

moins prompt à me mouvoir

plus proche de mes colères.


J'ai laissé grandir paresse...


Quand naquirent les brasiers minuscules au cœur de chaque village, vifs et aventureux comme autant de regards dardés vers l'infini, quand le mince reflet de leurs étincelles a entamé ma chair, le mauvais m’a saisi. Et j'ai dû m'éloigner.

Mes frères s’amusaient à éteindre chaque petit foyer, sans doute aurais-je dû les imiter, me jeter sur le feu jusqu’au dernier charbon transformé en poussière ?


Un triste pressentiment me disait de rester à l’écart de ces jeux

 
Puis la pierre s’est offerte au ciseau, à la gouge

aux tourments du sculpteur ou bien de l'urbaniste. La misère grouillait

à chaque fois plus haut

sortait en flux des portes

sautait par les fenêtres.


De ce qui s’écroulait ils construisaient encore

insouciantes charognes.


Et mes frères et mes sœurs tombaient comme des soldats

avalés par la suie

rampant dans les égouts

chiffonnant les frimousses

grossissant les remugles aux abords de leurs villes

arrachant les dernières racines.


Mon ombre au-dessus d’eux flottait comme un drapeau

il ne restait plus d’arbres

il ne restait plus d’eau

il n’y avait que des bancs  et des rues de bois mort.


J’étais encore là

posé sur des colonnes d'air étouffant et vicié de tant de souvenirs qu'on pouvait les toucher


Mon heure enfin venue

aux quelques survivants à la peau assoiffée

je ne pourrais offrir qu’un écran passager

entre l’étoile mère

et le sol craquelé


J’ai tenu tout ce temps pour accomplir ma tâche

et maintenir de l’ombre

une parcelle d’ombre et de fraîcheur secrète

et peut-être un espoir

Je suis le nuage qui…

Immobile une droite


Immobile
une droite attendait qu’on l’emprunte
on ne l’a jamais rendue
        au soleil disparu on l’a fendue en deux
gousse de vanité elle a hurlé la chienne
    des brèches hirondelles un peu coupantes au bord, le temps, grains alignés, s’est rendu sans broncher avant qu’on ne le prenne
    sans doute espérait-il une remise de peine ?

C’est alors que la pluie a creusé une porte
    puis une autre
cent autres
    vêtues de grands drapés elles glissaient pies voleuses
il y a toujours des gens pour
chercher leur honneur derrière une sortie

 Des bancs d’orages montaient sur la verdure tout prêts à consommer
ils tournaient en tous sens
comment s'allonger sûr
  l’être peur si palpable qu’on aurait pu toucher la peau de sa figure

Nous on n’avait pas peur
    on avait fait le pire
        brisé la terre sainte du
rectiligne
et empêché nos frères de poser à l'herbier les ailes de leurs rêves

Dans les trous que la pluie s’acharnait à creuser pour éteindre les bancs

    on s’est enfin couché et on a regardé tous les gémissements
tordus comme des perles qui couraient
en colliers dépliés sur eux mêmes
    alors on a dormi
preuve éclatante comme la lumière est noire
que ce monde
    n’est pas ce qu’on imagine




Eaurage



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Je suis venu pour vous faire peur

                    effacer de mon eau lourde du bleu du ciel
                l'encre noire de vos arbres

            Voyez mon chien de vent qui jappe son troupeau
               il mordra vos clochers
            jusqu'à l'os des prières
               essorera vos routes de l'essaim bruissant
           troublé comme une loupe

            Une rumeur de pluie a gonflé mes pensées

               Il ne faut pas que les oiseaux se taisent
            ça fait grandir la nuit

            Dites aux oiseaux de chanter!





Le ciel est bleu pincé






Le ciel est bleu pincé
de longues trainées blanches
plaies de neige saignées
d'où me vient l'impression qu'elles souffrent aussi?


Jour me cogne et me happe et me flambe et me hâte
vers d'orpailleurs deltas, intenses latitudes
de quoi saoûler mes yeux avant que ne s’
effacent
les cris félins et noirs parfumés d’incendies



Orage





Je ne sais pas si c'est l'orage
        ou un chasseur dans le lointain
    cela ne sonne pas les battues magnifiques
    aux cuivres policés galopant la lumière en bouquet dans les arbres
    mais le sauvage orgueil qui retient son élan
        avant d'ouvrir les chairs et de plonger dedans
    le muffle encore taché des charognes d'hier

Les coups viennent du dos de la maison voisine
        là où le jour éteint le dernier réverbère
de la rue que bouquine un vieux soleil distrait


La crainte cavatine
        a frissonné ma peau
    cela faisait longtemps que je n'avais de fièvre
aussi bleue aussi rosse aussi large et ouvrant
        gourmandes commissures un cri au bord des lèvres

Un éclair d'eau
soudain
est venu déchirer les voiles fous du vent

Je ne sais pas si c'est l'orage
        ou une amour déçue offerte à chevrotine

Il a tonné au loin comme un coeur se destine




Niveause


Je ne sais pas ce que j'ai fait aux saisons

pour qu'elles s'enchaînent ainsi dans la grisaille.


Et le froid.


Entêtés dans leur incommensurable orgueil

l'un comme l'autre ne laissent planer aucun doute

au-dessus de nos contrées

et ce depuis des semaines:

Ils nous en veulent!


Partout partout des bouts de pluie

lambeaux de vent morceaux de gris

pourtant je chasse le gaspi

suis disciplinée sur le tri

j'entasse dans des coins choisis

les feuilles décaties

j'éteins les portes derrière moi

et coupe le feu en plein milieu

de son essor

pour ne pas abuser du bois.


Je crois que ma misérable influence

a provoqué la rancune de Monsieur Temps

il n'y avait rien de franchement prémédité

juste des maladresses ou des oublis...


Mentalement je lui adresse quelques pensées positives

se replier sur cadences parfaites et codas expéditives

est marque de civilité quand on s'éternise.


Mais rien!

Alors lentement j'épelle la gêne ou goût du sacrifice qui

nécessairement

habitent cette grisaille et ce froid :

Quand la météo est coincée

au niveau de nivose
il convient de lui donner des signes d'apaisement.





L'honneur perdu des haies

    


            Chez nous aussi le ciel s'enroule autour des arbres
            après avoir léché le clocher des
églises

            On ne s'y attend pas
            le bleu diffuse encore ses pensées sous la peau
        

            Un nuage se pend à l'empoignée des branches
            puis un puis deux puis

          
            Noir

            Mon jardinier repose au bord d'un nid qui penche
            un oeuf ancien comme une rose.

            L'honneur perdu des haies se décline en silence
            le ciseau est passé dans l'épaisseur profuse
            sans angles sans biseau qui protégeait les mains
            le sol est tout jonché
            d'une huile aux feuilles rances

            Chez nous aussi le ciel aime l'équarissage
            la chair en flammes brunes sur le bois chaplé
            tous ces morceaux de
vie jetés comme des plaies
            sur les saisons trop sages

            Il aurait pu faire bleu
            on aurait pu encore traverser le feuillage
            sans se blesser les yeux
            aux traces du sciage

            On aurait pu savoir pourquoi le bleu si dense
            et la nuit tout à coup quand un jardinier pense





 

Il ampère, joule and watt


orag180806-01-s3.jpg

Il ampère joule
and watte
in mein kitcheune
he squatte
halo white sur fond
black

C'est la pluie kiss too much
de ses
baisers de lames
elle a buse creusée
frightened s'en-git light

Pour temps lourd de menaces
un nuage à l'horizon
aspire de tous ses want
les sun goutt' posées
zon the gazon

Les giboulées de mars
 not
phare


orag180806-01-s3.jpg


L'orage de  Vivaldi
Photo extraite du site de Pierre-Paul Feyte



par Viviane Lamarlère publié dans :

Puie de Canicule


Ces heures du soir comme une eau sombre
    nous ont apporté un orage
   
une odeur va et vient
un sillage épicé


L’eau est venue nous taire
    l’eau
est venue
        enfin
le ciel était vin jaune

Lumière neuve née
        la tristesse des vignes que la grêle a tranchées
il n’y aura peut-être pas de vendanges









Pépite







Pépite
plaie sans
douleur


dernière fois des mains  sans mauves intentions
l'ombre et l' envers de l'ombre près de se déchirer


le profond la surface
lieux épuisés

en vrai il est trop tard
l'enclume dort
le froid s'agrippe au corps




par Viviane Lamarlère publié dans

Brouillards



coteaux-Gironde-sous-la-brume.jpg


 

              
 
              Il est tombé dans la nuit
un foulard grand comme une peine
on voudrait tant qu'au vent s'enfuie
  
Mais les gestes sont lents qui s’appuient à la plaine


Il n'y a plus de pain
Sortir
du brouillard sortir

        trancher dans la grisaille
son ventre doux qui sait avec tant de pitié et de force
            la question qui tenaille
 cachée dessous l'écorce

Il faudra bien sortir



      

 
 
 
 

Du bout des cils


Il pleuvait
une pluie sur son
terme

aux reins creux aux seins lourds

Le balai trop usé
forcé par son jumeau
mordait le  pare-brise
la rouille le rend à chaque fois plus gauche
il passe chaque fois plus l’éborgne

J'ai senti l’intrusion de l’outil dans l’espace
son envie d’éponger au-delà du
chagrin

de sécher bien plus loin que ce qu’il faut sécher

On pleure

on ne s'aperçoit pas
qu'autour de soi
tout est blessé du bout des cils











Un parapluie crispé



Un parapluie crispé
chagrin
tout retourné
si près de la rupture.
         
   Mes idées sont g
achées au milieu de la bruine
    itinéraire perdu d'une enfant ravinée

je hais tous ces barreaux
un point un trait un point
leurs statégies chafouines
défiant les braves gens ventre chocolatine
fourrés comme des geôles

Le vent cherche un abri
sous chaque gabardine
    interroge mon spleen
    et s’en va faire chialer
    d’autres mélancolies

A petits pas je vais
                            glisser n’est pas si loin, juste entre chaque pied ...


Neige



La neige
si lente si légère
esquisse les contours
d’un délicieux désastre
Il n’y a plus de flamme verte

on a éteint les arbres
 le sol est blanc comme un larcin au petit jour
Mais au-delà de la fenêtre
un reflet vient à moi
contourne le silence
et trace prudemment
à l’envers de mes yeux les bretèches du vent
Sous les cambrures denses

on rêve quelques cris, combats imperceptibles
le bourdonnement dru des germes qui s'élancent
l'écharde d'un regard planté dans  l'indicible
La neige
   sait-elle
ce qui





Voiles



coteaux-brume.jpg
Ce matin d’août

la brume fait mentir qui a jamais cherché à couper au couteau
                  la brume
      
Qui peut se prévaloir de l’avoir vue saigner

autre chose qu’un lait ?
 
Les récifs qui attendent
    les branches ongulées le harpon des ramures
    sommeil encore aux vitres

Le ciel s’est envolé
    ailleurs vers quelque bleu

A qui m’ose d’hier

    apporter les pigments frayés dans la colère
j' offre la brume au bruit mat écourcis
    ses dangers froids et muets
la paix plantée
mon cœur


la forêt

                l’où viens tu.





Naissance




Ce qui se passe en moi
quand vous me voyez surgir
au milieu d’un ciel sans tache,
je ne saurais le dire
il y a un instant
je n'imaginais  pas
que je serais
cela





Aux sources de soi



C'est étrange la pluie

     
Parfois
on n'en voit plus

le côté héroïque
 
Il faudrait être enfant
    tout près des sources de soi


C'est étrange la pluie
    c'est gris c'est bleu c'est pris
dans les bourrasques sentimentales
       courber alors le dos
Un bruit se dépouille en glissant sur la peau





 

Petite pluie






petitepluie.jpg


Un voile à peine
métal d'un étang
                    repoussé


    l'inquiétude ne cherche pas à savoir

ces vagues sans naissance effleurant le talus
        ni le pourquoi des branches
plomb jais dessinées

dans l'onde recourbés

        un coeur et ses vaisseaux

 sous le feuillage il dort sa peur
        apprivoisé


petitepluie.jpg


Photo extraite de ce site

Lettres que vous ne lirez jamais * 5 *








Mon Ami

 



    J’ai souvenir du bocage Normand où, il y a quelques temps déjà, en compagnie de ma petite famille je rendais visite à un Ami commun qui nous est cher à Vous et moi.
    Vous décrire la beauté de ces lieux, la continuité de l’espace tout de discontinuité apparente serait trop long. Pourtant je ressentais devant ces ondulations, ces reliefs, ces ruptures, cette douceur, la subtile harmonie qui m'émeut chez Bach ou Van Gogh lorsque, découvrant certaines de leurs oeuvres jusqu'alors méconnues, je sais d'emblée qu'il s'agit d'eux.

Vous en dire deux mots?


Il faudrait que je vous parle

du vent que le talus ralentit dans sa course

pour que respire la campagne d’un rythme qui ne l’étrangle pas.


Il faudrait que je vous conte

le chant des oiseaux heureux

dans les haies triomphantes où vient un peu la mer.


Il faudrait que je vous dessine

les maisons de pierre sombre ou grise posées sur la verdure

ces polders d'herbe grasse qui semblent s’engendrer eux-mêmes

dans une joyeuse fantaisie,

les collines nomades,

les tertres casaniers puis soudain disparus.


Il faudrait que je vous peigne

le labyrinthe des
chemins où la pensée s’agace
puis s‘apaise de se perdre,

ne sachant jamais combien de temps durera l’exil 

dans une de ces multiples îles que cernent les sentiers.


Discontinuité inventive d’une Nature et des Hommes qui l'ont sculptée avec si grand respect, en des temps plus aimants de la terre et des hommes, et dont nous finissions par comprendre que c’est sa division en parcelles d’apparence chaotique qui en préserve encore la faune, la flore, l’unité.


J
e  vis dans une région de monoculture du maïs et si vous en saviez les dégats…

Un de vos derniers écrits m'a émue .


Je vous y ai lu oscillant entre le lisse ou le chaos, le linéaire et l’improvisation. Peut-être sont-ce eux qui, de concert nous poussant dans le dos, impriment à notre envie de sieste sur la balançoire ces bercements plus ou moins amples qui nous font peur ou  rire? Mais si vous avez opté dans la gaieté pour le chaos, il me serait bien difficile de choisir entre ces deux espaces qui me sont heure du jour et couleur du ciel.


Quand les nuages depuis plusieurs semaines répandent leur ombre et leur eau sur mon jardin qui ne parvient même plus à la résorber,  je n’aspire qu’à un ciel bleu sans accident. Et quand ce dernier brille enfin au-dessus de mon toit, s’installe la lassitude du toujours semblable, l’envie de rupture dans ce lisse infini.

   
L'
esthétique de l’espace est condition de mon équilibre.

Au même titre que son dérangement.


ll en va de même de mes lectures. Les lenteurs d’un roman de Dhotel m’apaisent, sans doute parce que je sens sous l’histoire l'unité de pensée et de sensibilité d’un être, son travail cent fois remis sur le métier, l’artisanat humble et doux d’un amoureux de la nature. Je peux dès la première page m’y absorber toute jusqu’au dernier point posé.


Puis, combien de plaisir à caboter sans tracas d’un ouvrage à l’autre qui de manière indirecte me parle encore du voyage au long cours qui me propulsait sans y paraître en mille dimensions.


Ecrire au jour le jour me fait souvent me poser les mêmes questions que vous. Cet apparent désordre offert à mes lecteurs me convainc certains soirs où tout est gris que je ne terminerai jamais rien et j’en suis fort marrie. Je me morfonds alors de n'avoir aucun souffle qui me permette de trotter sur la durée, m'attriste de n'être capable que de galops d'essais, de bribes, de copeaux. De n'offrir qu'une écume quand d'autres bâtissent l'océan sans sortir de leur chambre.


Pourtant… relisant avec le recul du temps, je découvre une unité toute modeste mais une unité tout de même entre des poèmes ou des contes à
l'aventure éparpillée.Et me persuade que si les auteurs de pavés vendent à leurs contemporains une image lissée d'artisans du long terme, nous ne savons rien des chaos qui les agitent ( sauf à ce qu'ils soient le sujet même de leur oeuvre) et que nous mêmes offrons sans souci de demain.


Cette apparente incohérence de votre être qui vous questionne, et même que vous revendiquez, surtout, n'en ayez jamais peine. Elle me signale que vous êtes encore en vie.

D’ailleurs vous me l’avez si souvent dit: « Je ne serai cohérent qu'une fois mort ».



Je prenais cette réponse alors pour de la rhétorique, et cela me fâchait contre vous dont j' imaginais avec un vrai désarroi le silence définitif, l'absence de mouvement, la fin de nos disputes et réconciliations, la lente métamorphose en pierre ou la ressemblance au bois qui vous entourerait.  Mais je me rends bien compte avec le temps que, n’étant pas toujours très cohérente moi non plus, votre définition fine -  lapidaire - est d'une profonde justesse et je voudrais lui rendre ici justice.

Comme d’autres qui vous lisent, j’entends au décourcis (sourire) de vos écrits et au-delà des dissonances, votre humaine harmonie dans la complexité,


ce qui en apparence séparé donne cependant en partage


ce qui articulant l’étendue,

la divisant parfois, lui appartient pourtant et lui donne son sens


ce qui d'un patchwork coloré tisse une toile souple et vive, où même les accrocs et les trous participent de la beauté de l'ouvrage.

 
Nous voulons souvent obtenir du même coup le début et la fin. Tenir au creux des mains toutes les généalogies, le champ et son muret, les oiseaux et leurs nids, le fossé et la pluie qui l’irrigue puis se sauve vers la mer.


Mais cela, mon Ami, c’est l’éternité qui nous le soufflera à l’oreille car, vous le savez bien, les contraires meurent ensemble. Ce sont les survivants à votre aimable personne qui reprenant le fil, de ses débuts jusqu’à son terme, le poseront sur un fuseau et diront:  « C’était tout lui ».

Je vous préfère vivant encore un peu que vous imaginer enroulé comme une bande autour de sa momie. Donc n’ayez de regrets de rien.


Vivez, vivez car cela seul compte. Sans cesse nous migrons  à l’intérieur de nous-mêmes, comme les belles collines normandes et les prés
voyageurs dont le regard croit avoir tout compris mais il suffit qu’un nuage passe ou le soleil et l’on est dans un autre monde.

Demandez-le à notre Ami, il vous en parlerait des heures et tellement mieux que moi.


Ce fil qui traîne entre nos mains, sur lequel nous tirons, dont nous voudrions bien parfois, au moins dans le regard des autres, qu’il soit un peu plus homogène, un peu moins effiloché de partout, coupé un peu plus net où l’aiguillée le prend, il est pour notre bonheur ou notre peine, comme les talus Normands, piqué souvent de guêpes, d’herbes folles ou de pies qui en mangent la substance… mais l’ensemencent aussi.


Mais tout ce que je dis là n’est pas pour vous convaincre car vous l’êtes déjà, juste pour vous dire

mon Ami, que vous le vouliez ou non,

à vous tout seul vous me faites souvent penser à la belle diversité du bocage
et ce n'est pas un mince compliment...





Lettres que vous ne lirez jamais * 4 *


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Mon Ami,

Je sens bien que l’admiration que je porte à votre talent de Poète, vous qui préférez le mot de « brouillonneur » vous agace et contredit vos intimes convictions.


Vous nous dites, si je vous ai bien compris, que l’humanité a perdu cette aptitude qui était la sienne à déchiffrer la poésie offerte dans l’ordinaire . Ce que la nature continue de nous donner et sans se servir d'un porte voix pour en vanter le sublime.


Qui nous assure que l’humanité dans sa totalité en fut un jour capable ?

( Et croyez que de cette idée là, j'ai regret... tant je me sens primitive dans ce monde) .


Et même si je vous rejoins totalement dans l’idée que la vie est poème, surprenant poème - ma vie n'est que succession de merveilleuses catastrophes qui souvent me font rire et parfois pleurer -


Que chaque rayon de soleil qui traversant

ma vitre à l’instant

même où je vous écris vient cajoler le mur pourtant

banal de ma cuisine, s’attardant

au passage sur la fine pellicule de beurre flottant

encore dans mon bol de thé faisant

exploser les bulles minuscules et lumineuses comme autant

de pierres précieuses ou de petites iles sur lesquelles je vais imaginant

le désarroi d'habitants

d'une autre taille assurément


Que chaque rayon de soleil ou de pluie est poème,


Je ne peux m’empêcher de me dire :


Admettons que l’humanité ait été - à un moment de sa relativement courte présence sur Terre - apte à penser le monde et la vie comme un seul et long poème, pourquoi y a - t- elle renoncé ? On pourrait invoquer le besoin de sécurité qui pousse vers la science et éloigne des féeries. Ne serait - ce pas parce qu’elle a besoin, quasi physiologique, de s’endormir cycliquement à la poésie du monde puis de s’y réveiller parfois au forceps, afin de se préserver dans la douce et merveilleuse intelligence des choses s’ouvrant à elle subitement? Comme un enfant retarde son envie de déchirer le papier d'un paquet le soir de Noël, comme des amants savourent l'instant sans cesse différé où leurs bouches vont s'épouser?


Puis-je une fois encore faire offense à votre modestie et vous dire que votre combat me rappelle celui de Nietzsche, lequel disait dans le Gai savoir :

« Quelle volupté que la science procure des choses qui résistent ! »


Là encore, nous revenons à notre quête à tous deux de ce qui était "Un" avant le langage, sans doute est-ce son inimaginable désir de comprendre qui a fait perdre non seulement son sens poétique primitif à l’humanité, mais également son sens de la fête. Toujours dans le même ouvrage, Nietzsche - qui ne m’en voudra pas de le convoquer ainsi, tant il m’est presque aussi cher que Vous- Nietzsche stigmatise l’œuvre d’art en des termes qui devraient vous conforter dans vos combats :

« Autrefois toutes les grandes œuvres d’art se trouvaient dressées sur la grande avenue des fêtes de l’humanité( ..) Désormais on ne veut se servir des œuvres d’art que pour attirer loin de la grande avenue de la douleur humaine les pauvres êtres épuisés et malades afin de leur procurer un bref instant de plus grande concupiscence où on leur offre de l’ivresse et de la folie ».


Je suis toujours abasourdie du talent visionnaire de ce penseur, car nous en sommes effectivement à ce point aujourd’hui. L’art utilisé à canaliser les envies de joie des foules. L’art hygiénique.

Mais pour en revenir à vos propos, ne craindriez- vous pas qu’il y ait saturation des
sens si tout se donnait à lire comme poème et que de faveur accordée comme par surprise, la beauté essentielle des choses ne s'aplatisse dans la banalité du connu, compris, rapté, étiquetté ?
Qu’à être trop immédiatement visible, la poésie du monde n’en devienne inaperçue ? Je sais qu'il y a là outre de l'orgueil un certain égoîsme à considérer que certains privilégiés auraient seuls accès à la poésie des choses, laissant leurs frères humains dans les trivialités de l'ordinaire.


Mais...


Si nos écrits apportent des instants de joie ou de lumière à ceux qui nous lisent, s'ils disent avec nos mots le chemin que les leurs n'ont pas encore trouvé , comme une voix rentre en résonnance avec les corps qui l'écoutent et se l'approprient, n'y a- t- il pas lieu d'en être légitimement fiers?


Au Poète de savoir garder ouvert un espace où ses lecteurs, à chaque fois plus nombreux, pourront enfin oser à leur tour poser leurs mots, leurs couleurs, leur histoire, comme vous le fites en d'autre temps m'invitant à reprendre la plume.

D'ailleurs, nous retrouvons là l'utilité des ateliers d'écriture et leur raison d'être: favoriser par la lecture des écrits d'autrui la remontée à la conscience de ce langage archaïque, cette pate enfouie en nous qui ne demande qu'à vivre et questionner à son tour le langage , mais aussi notre corps dans sa totalité.

Et même, si les mots intimes ne viennent pas aisément, le seul fait de lire le poème d'un autre n'est il pas une manière de l'écrire?


Lorsque Nietzsche écrit « Et quant à nous, soyons les Poètes de notre propre vie , et tout d’abord dans le menu détail, et dans le plus banal », il ne précise que dans une note qui sera publiée à titre posthume que l’on doit étendre le secret de l’art afin d’en faire un art de vivre. Qui dit secret dit initié…


Nietzsche, dont nul ne peut contester le très grand amour pour l'humain et le projet d'une humanité enfin joyeuse, ne se tenait pas à l'écart des artistes, il savait faire partie de leur cercle. Et je ne peux croire que dans son ironie et son esprit autocritique constamment éveillés, il ne se reconnaissait pas , légitimement, quelque fierté de ce qu'il donnait à lire et à cheminer en pensée.


Et si le poète était sans se savoir poète, un initié qui ne le sait pas non plus ? Je vous tiens pour un Poète, je me tiens pour une brouillonneuse, car comme vous me l’avez dit si joliment un jour, on ne voit pas la lumière qui s’échappe de soi.


Oui, je vous rejoins sur l’orgueil, un coucher de soleil ou une pierre dressée telle une serrure déchirant la nuit comme celle dont je vous offre ici une belle photographie, me paraîssent valoir tous les poèmes du monde, car elle palpite encore des soupirs de la vie, des ahans, des mains humbles et insouciantes de faire du beau qui l'ont arrachée aux entrailles du sol.

Pourtant, ce sont vos mots, ou ceux d’un poète qui parviendront à les faire revivre sous mes yeux, tant la nature comme l’art sont musique de l’oubli… et de la renaissance.


Alors comment concilier ce besoin que nous portons tous deux , comme tant d’autres, de faire du monde un poème, et le triste constat que parfois on s’acharne à en faire des charniers, des poubelles, des ruines ? En tenant pour beaux les charniers, les poubelles, les décombres ? Soit… cela me va. Mais nous aurons besoin de tous nos maux et de tous nos verts pour en partager l'idée.


Car il faut des médiateurs à cela, et si la perfection de leur art est bien de passer inaperçue, comme le langage lorsqu’il nous jette à une idée et ne nous en laisse que le sens, emportant avec lui les signes offerts, le relatif achèvement formel de leur art doit être avant que de s’offrir. Et puis, pour reprendre de mémoire une de vos citations, l’œuvre d’art est aussi par ce qu’elle tait, le peintre fait œuvre des traits qu’il trace, des taches de couleurs qu’il pose, mais aussi des blancs qu’il oublie. Le poème comme le tableau quittent la chair où ils ne parvenaient pas à s’assembler pour s’offrir au monde en s’appuyant sur leurs moyens que sont le mot , la couleur... ou le silence.


Le peintre comme le poète voient les fissures là où leurs amis ne voient que de l’uni et quand il n’y a pas fissure, ils la dessinent ou la disent. Vous me répondrez que la racine de l’arbre en fait autant, mais qui d’autre que le Poète saura dire ce que dit la racine de l’arbre, qui deviendra une évidence pour ceux qui ne l’avaient auparavant remarqué ? Et qui d’autre que le Poète saura rappeler à ses amis que la racine de l’arbre continue envers et contre tout de créer des fissures, dans un monde de partis pris et d’œillères ?


Mais le Poète comme le peintre se voient hommes au travail, uniquement soucieux de contact étroit avec le monde dont ils oublient en permanence les origines pour encore mieux les retrouver. Dans le fond, le Poète que vous êtes nous offre à chaque fois la matrice du monde, à nous d’emprunter ou pas ce chemin offert, et d’en découvrir d’autres par nos propres moyens si tant est que nous voulions renaître dans chaque petit geste ou mot prononcé, saisir sans les emprisonner les choses simples et belles de ce monde.


Eclaireur vous êtes, qui sautez par dessus les haies déjà connues, nous offrant d’entrer en des clairières où même le ressassé empli de pissenlits retrouve sa fraîcheur et sa sensualité gustative native. Où le tracé que l’on croyait déchiffré nous dira les dessous si mobiles de son enveloppe.


Oui, je vous rejoins, l’art est en futur, toujours.

Il ne se satisfait pas des poussières du livre ou du musée.

Mais la nature humaine a tant besoin de la sécurité du déjà connu qu’il lui faut quelqu’un qui tienne les clefs qui ouvrent le monde et en lisent la prose à la fois évidente et cachée, déplace les objets pour en donner un autre éclairage, en gomme les contours trop crus et dévoile ainsi la merveilleuse présence de l'ombre.


C'est vrai depuis... l'antiquité. Donc ce monde dont vous nous parlez, ce monde oublié ou l'art n'en était point parce qu'il se confondait aux gestes simples et aux respirations de la nature est bien antérieur à l'antique ?

Un monde ou le langage n'était pas encore...

Un monde que le langage a


Fossoyé


Fossilisé


Faux silicés


Faux, s'il y sait.


Ne m’en veuillez pas trop d’avoir tant bien que mal tenté de réconcilier votre goût des pierres entières et de celles qui se laissent concasser… Il se trouve qu'au bout du
chemin, comme souvent, au prétexte de vous donner la contradiction, j'apporte de l'eau à votre moulin, c'est ainsi et c'est bonheur.

Je joins à ce courrier un de vos poèmes que je relis sans me lasser...

Pas trace d'un cri