mardi 5 février 2013

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 46 * Bach, 11, Le Magnificat



             Mon âme exalte le Seigneur,
                   Et mon esprit exulte en Dieu, mon Sauveur!
          Parce qu'il s'est penché sur son humble servante;
                désormais, tous les âges me diront bienheureuse.
                                                          
                                                       Evangile selon Saint Luc, 1, 46-55



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                              Saint-Luc, toile du peintre espagnol le Greco.
la-visitation-Joseph-Roques.jpg                    La Visitation, de Joseph Roques, couvent des Jacobins à Toulouse.

Alors qu'aujourd'hui encore certaines religions persistent à interdire la représentation humaine ou la création de toute musique qui ne serait pas conforme aux dogmes en vigueur, l'Europe Baroque inspirée par ses croyances produisait des oeuvres somptueuses et le clacissisme vers lequel elle se dirigeait doucement ne mettrait pas un terme à cet élan créatif. On le voit avec les deux toiles ci-dessus que séparent deux siècles. Dans la première le peintre n'hésite pas un instant à faire son autoportrait avant de le baptiser du nom du saint évangéliste. Dans la seconde le ventre arrondi de la Vierge émeut le regard de son humanité acceptée.

En 1723, l'Europe était secouée par une épidémie de fièvre jaune. Cela n'empêchait pas les écrivains à (futur) succès de braver la censure et risquer l'enfermement en Bastille pour hérésie, tel Voltaire dont l'épopée la  Henriade connut alors mille vicissitudes.

voltaire.jpg

Deux ans plus tôt, l'Angleterre avait fait connaissance avec son premier krach. Il ne servirait pas de leçon aux politiques... Dépité d'avoir investi 1000 livres dans une Compagnie des mers du Sud en faillite, l'auteur irlandais Jonathan Swift  avait  écrit " La Bulle ", poème fort ironique et fort d'actualité puis son chef-d'oeuvre: les Voyages de Gulliver ( en lecture gratuite si vous suivez le lien  )

 


voyages-de-gulliver.jpg


Et Bach me direz-vous? Bach en homme de son temps mais qui se savait aussi dépositaire d'un art qui ne tarderait pas à être révolu, Bach se tournait vers les textes religieux qui portaient sa foi et composait son Magnificat. Fuyant la jalousie à son égard de la nouvelle épouse du Prince de Köthen, Bach venait de s'installer à Leipzig.
Il avait été choisi par défaut par une municipalité qui espérait embaucher Telemann ou autres célébrités tapageuses et qui, devant l'absence d'intérêt de ses champions pour ce poste osait écrire sous la plume de l'un des administrateurs de l'école luthérienne, le Docteur Platz: " 
Pour des raisons importantes, la situation est délicate et puisque l'on ne peut avoir les meilleurs, il faut donc prendre les médiocres. "

Voici donc notre " médiocre " Bach embauché le 22 avril 1723. Il restera 25 ans à Leipzig avec sa seconde épouse, Anna-Magdalena, allant d'ailleurs de déception en déconvenue devant la mauvaise volonté de la ville à le soutenir dans sa démarche de compositeur et d'enseignant... Mais revenons au Magnificat.


Ce chant de joie de Marie après l'Annonciation a été rapporté par l'évangéliste Saint Luc auquel on attribue sans doute à tort la paternité du texte. Il faisait partie des offices des vêpres dans la liturgie catholique romaine avant d'être adopté par la Réforme allemande.
 
Cette oeuvre magnifique est sans nul doute l'une des plus faciles d'accès parmi les compositions religieuses du Cantor. Ecrite en 1723,  et alors qu'il entamait une période de sa vie à Leipzig où il mettrait au monde ( entre autres oeuvres) une cantate par semaine, respectueuse du texte original en latin si doux à l'oreille, son orchestration est marquée de l'influence de son séjour à Köthen. N
ous en écoutons la seconde version remaniée.

Oeuvre concise, poignante par moments, brillante souvent, elle réclame de gros effectifs instrumentaux et vocaux: six solistes, un grand choeur à cinq voix et un orchestre au grand complet  comportant trois trompettes, timbales, flutes, bassons, hautbois, cordes et orgue.
D'aucuns ont pu lire dans la structure même de la partition des allusions cryptées à une appartenance de Bach aux sociétés rosicruciennes, je vous laisse découvrir ces pages qui, dans le fond, n'apportent pas grand chose au personnage mais ont donné bien du travail aux auteurs de l'ouvrage!

Mais écoutons cette oeuvre  que je n'ai fait que vous annoncer...
Je vous en offre ici l'insurpassable version de Michel Corboz à la tête de l'orchestre, des solistes et choeur de Lausanne.

Caravaggio_-_The_Annunciation.JPG
                                        
Annonciation,  par le Caravage.

Elle se divise en douze sections qui correspondent chacune à un verset du poème. En voici sept, choisies avec grande difficulté tant l'unité de l'oeuvre impose de ne point la morceler.

Premier verset: Magnificat anima mea Dominum, Mon âme exalte le Seigneur
.

Solennité et joie traversent cette introduction de l'oeuvre où se répondent grand choeur et trompettes. Ici, contrairement à la dizaine d'autres interprétations que j'ai pu écouter, les choeurs ne sont jamais à la course derrière l'orchestre et encore moins éteints par lui. Règne de l'équilibre.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/01_Magnificat_BWV_243__I_Magnificat_Choir.mp3




Deuxième verset: Et exultavit spiritus meus in Deo salutari meo, Et mon esprit exulte en Dieu, mon Sauveur.


Contrastant avec le passage précédent, l'air de la seconde soprane est tout de retenue, avec un effectif réduit en accompagnement. On remarquera les volutes ascendantes qui dessinent la joie et les motifs descendants qui témoignent de l'humilité de cette joie devant Dieu.


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Magnificat_BWV_243__II_Et_Exultavit_Soprano_1.mp3


 

Troisième verset: Quia respexit humilitatem ancillae suae; ecce ex hoc beatam me dicent... 
Parce qu'il s'est penché sur son humble servante; et voici que désormais me diront bienheureuse...

Une très grande douceur dans cet air où la première soprane, dont les phrases s'accomplissent vers le bas dans un mouvement d'humble piété, est accompagnée de l'orgue et d'un hautbois.

 
Effet de foule surgissant du néant avec ce très court numéro qui fait apparaître 41 fois le thème: autant qu'il y eut de générations mentionnées dans les textes fondateurs entre Abraham et le Christ.
Les notes répétées sur le mot Omnes symbolisent la loi divine: Dieu a voulu qu'il en soit ainsi.
Mais on se souvient aussi que Bach aimait à cacher sa signature dans ses oeuvres. Le nombre 41 est le renversement de 14, lequel est la somme des lettres de Bach ( B=2, A=1, C=3, H=8 // 2+1+3+8=14). Comment ne pas y voir un clin d'oeil de Bach aux bigots méprisants, incultes, radins et petits-bourgeois de sa ville de Leipzig qui ne savaient que faire pour entraver sa créativité? Son oeuvre traverserait les siècles. Leur pingrerie manifeste ne laisserait aucune trace...


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/04_Magnificat_BWV_243__IV_Omnes_Generationes_Choir.mp3

Sixième verset: Et misericordia a progenie in progenies timentibus eum. Et sa miséricorde s'étend d'age en âge sur ceux qui le craignent.
Un duo tout de douceur et de recueillement entre le ténor et l'alto que bercent les instruments à cordes et les flutes. Le motif de broderie en croix allongée qui entame puis nourrit les deux lignes de chant des solistes  évoque le Christ, son calvaire, le don qu'il fit de lui à l'humanité et était un motif très couramment utilisé par Bach pour symboliser Jésus.

motif-en-croix.jpg


Septième verset: Fecit potentiam in brachio suo, dispersit superbos mente cordis sui. Il a déployé la force de Son bras; Il a dispersé ceux qui  avaient au coeur des pensées d'orgueil. 


Superbe choeur qui met en oeuvre les effectifs au grand complet. Bach y accorde complètement le texte et les effets sonores. Le mot " Dispersit " est traduit soniquement par une rupture dans le tempo, la dynamique, la tonalité, comme si la foule était soudain éclatée. 


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/07_Magnificat_BWV_243__VII_Fecit_Potentiam_Choir.mp3





Douzième verset: Gloria Patri, Gloria Filio, Gloria et Spiritu Sancto; Sicut erat in principio  et nunc et semper et in saecula saeculorum. Amen. Gloire au père, au Fils et au Saint-Esprit. Comme au commencement, et maintenant et toujours et pour les siècles des siècles. Amen.
Le dernier choeur retrouve la solennité très grand siècle de celui qui ouvrait l'oeuvre. Après de grands accords et quelques lignes très vocalisantes, conformément à la tradition qui voulait depuis Monteverdi qu'une oeuvre religieuse se referme sur son commencement, précisément sur le mot principio ( commencement ) Bach reprend la musique du premier verset en l'adaptant au nouveau texte. Les notes longues tenues par les choeurs sur les dernières mesures symbolisant ici l'éternité des siècles et des siècles à venir.
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/12_Magnificat_BWV_243__XII_Gloria_Choir.mp3




 

Musique, Peinture, Poésie, Penser * 45 * Bach, 10: les concertos brandebourgeois


 

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Il était une fois un tout petit royaume aux terres très  pauvres et dirigées avec distraction par un marquis au nom de Christian Ludwig, margrave de Brandebourg. Qui aurait pu imaginer que ce petit royaume et son prince distrait laisseraient trace dans l'univers musical ? Et pourtant...

Un jour de 1719, le margrave rencontra dans sa bonne ville de Berlin un musicien qui venait y chercher un grand clavecin pour son propre royaume. L'altesse sans doute conquise par ce " diable d'homme " lui passa commande de musique. Commande imprécise bien sûr.

Si le marquis de Brandebourg oublia très vite sa demande, il n'en fut rien de Bach qui au cours des deux années suivantes, pourtant marquées par la disparition de sa chère Maria Barbara,  réunit quelques concertis et des pièces éparses composées à Weimar et les retravailla d'arrache notes. Puis les envoya au Prince avec une dédicace d'une humilité rare et rédigée en français comme il se devait à la cour de Berlin. La France rayonnait alors ...

Il semblerait qu'il n'en ait jamais reçu paiement ni même remerciement... Cela importait-il à Bach qui, à la cour de Köthen, recevait  un salaire deux fois supérieur à celui de ses prédécesseurs ? Oui, sans doute. Le prince de Köthen  était sur le point de se remarier avec une jeune femme totalement fermée aux arts et jalouse de  son  intimité complice et musicale avec Bach. Il n'est pas impossible que Bach ait espéré, en vain, se placer pour un futur poste à Berlin.  C'est donc à Köthen, ville toute  vibrante de curiosité, que furent créés les six concertos Brandebourgeois avant de s'envoler vers la postérité.





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Loin de la palette uniforme et douce de cette toile de Daniel Nikolaus Chodowiecki, célèbre entre autres pour sa gravure d' une antique porte de Brandebourg, les concertos du même nom sont foisonnants de couleurs.


Depuis longtemps Bach recopiait tout ce qui tombait sous sa plume.
Une vingtaine de concertos de Vivaldi, de Telemann, de Marcello furent ainsi transcrits de sa main pour le clavecin et l'orgue. Il s'y imprègna seul, en autodidacte qu'il était, à la forme toute neuve du concerto italien qui le charmait de son équilibre. Il en adopta pour ces Brandebourgeois la structure en trois mouvements ( hormis le concerto n° 1 qui en comporte quatre) : un mouvement lent  encadré de deux sections rapides.

L'Italie était considérée comme le pays moderne en matière de musique et Bach, en homme de la réconciliation entre le passé et son époque et en compositeur prolifique, ne voulait pas être en reste. Son chef-d'oeuvre en six concertis est donc probablement tout ce qui nous est parvenu de pièces innombrables du même genre et hélas perdues.

Ce ne sont ni des concerto grosso, ni des concertos à plusieurs solistes mais des pièces à l'architecture et aux desseins toujours inédits, utilisant les oppositions de timbres ( trois cors, deux hautbois et un violon dans le concerto n° 1) les oppositions de masses et pupitres ( trois violons, trois altos, trois violoncelles dans le concerto n°3 ) ou les oppositions de quelques instruments spécifiques au reste de l'orchestre mais aussi entre eux ( une flute, un violon et un clavecin dans le concerto n° 5). D'ailleurs chacun de ces concertos brille de ses propres feux, qui sont sans commune mesure avec ceux de ses voisins. L'oeuvre en totalité opère une synthèse du style concertant de son époque mais également des styles de toute l'Europe. Quel tour de force et quelle ouverture d'esprit!


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Je ne vous ferai pas écouter l'intégrale, mais une bonne partie. Nous découvrirons dans quatre versions différentes les concertos n° 3, n° 5 et n° 6.


Le concerto Brandebourgeois n° 3 BWV 1048 en Sol majeur, le plus populaire des six, oppose sans cesse trois groupes ou choeurs instrumentaux (pour reprendre un terme de Gabrielli) de trois musiciens  qui laissent parfois s'échapper un soliste. Tous y tiennent une place équivalente qui concourt au sentiment d'équilibre, de plénitude et de puissance. J'ai choisi la belle lecture qu'en donne 
Jeannette Sorrell :

Le premier mouvement opte pour la forme aria da capo ( air avec reprise ou A-B-A)


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/1-09_Brandenburg_Concerto_No_3_in_G_major_BWV_1048__I_Allegro.mp3


Le deuxième mouvement est noté sur la partition sous forme d'une succession de deux accords - pour la petite histoire une cadence phrygienne qui était très prisée à l'époque baroque - et débrouillez-vous! La plupart du temps ce mouvement est réalisé sous forme d'une improvisation libre au clavecin quand il n'est pas tout simplement évincé!  Ici, l'interprétation très originale placée sous la direction de la claveciniste  Jeannette Sorrell fait converser les divers protagonistes.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/1-10_Brandenburg_Concerto_No_3_in_G_major_BWV_1048__II_Adagio.mp3


Le troisième mouvement est marqué du signe de la danse populaire allemande ( Laendler) à 12/8 enlevée et joyeuse.

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/1-11_Brandenburg_Concerto_No_3_in_G_major_BWV_1048__III_Allegro.mp3

Canaletto.jpg


Le Concerto Brandebourgeois n° 5 BWV 1050 en Ré majeur ne se construit pas sur des ruines comme pourrait le suggérer la toile ci-dessus, l'une des moins connues de Canaletto.
Au contraire, tout en respectant la forme en usage à l'époque il est le premier témoignage du concerto pour clavecin soliste.  Le  compagnon de prédilection de Bach sort enfin ici de sa tache de basse continue pour devenir l'instrument concertant par excellence. C'est d'ailleurs Bach qui tenait la partie clavecin lors de la création de ce concerto. La place éminente accordée au clavier dans cette oeuvre épochale devait avoir des répercussions formidables  dans la musique concertante et ce jusqu'à nos jours.


Je vous en offre à chaque fois et pour chacun des trois mouvements deux interprétations. La première date de 1960 et est dirigée par Karl Ristenpart à la tête de l'orchestre de la Sarre. La seconde, celle de l'ensemble I Barocchisti est toute récente et donc inspirée des découvertes en matière de sonorités et interprétation baroque. En particulier l'utilisation d'un diapason un demi ton inférieur.  Il y en aura ainsi pour toutes les sensibilités.


Le premier mouvement pourrait faire penser à un concerto grosso de la plus pure facture  qui réunit flute, cordes, clavecin jouant à hauteur et dignité égales. Très vite cependant le clavecin surgit de son rôle d'accompagnateur et sa solitude de soliste trouve éclatante confirmation dans la longue cadence finale ( section en solo ) qui donne idée du génie improvisateur de Bach

       Ristenpart:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/01_Allegro_-_Concerto_Brandebourgeois_No5_BWV_1050_1.mp3


       I Barocchisti:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/01_Brandenburg_Concerto_No_5_In_D_Major_BWV_1050_-_Part_I_JS_Bach.mp3

Le deuxième mouvement pose une mélodie très chantante sur une rythmique obsédante.
      Ristenpart:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Affettuoso_1.mp3

      I Barocchisti
:
http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/02_Brandenburg_Concerto_No_5_In_D_Major_BWV_1050_-_Part_II_JS_Bach.mp3


Le troisième mouvement est une gigue à la française qui utilise beaucoup le style fugué.
L'apparition en nappes sonores de certains instruments est de ce fait un vrai délice. Belle manière en tous cas de concilier en un seul mouvement les styles de toute l'Europe musicale!
      Ristenpart:

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/03_Allegro_1.mp3


      I Barocchisti
:


http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/03_Brandenburg_Concerto_No_5_In_D_Major_BWV_1050_-_Part_III_JS_Bach.mp3




bilweimar.jpg



Le Concerto Brandebourgeois n° 6
trouve ses racines à Weimar dont vous voyez ci-dessus une bien jolie représentation d'époque.  Sans doute le plus ancien de tous quant à la conception il est aussi le plus résolument inventif dans la facture. Ne serait-ce que parce qu'écrit uniquement pour cordes et continuo de clavecin, mais surtout cordes graves excluant le violon et mélangeant les instruments anciens comme la viole de gambe et la basse de gambe et les instruments modernes comme l'alto et le violoncelle. Il est un véritable manifeste en faveur de la réconciliation entre instruments anciens et modernes.
Bach tenait la partie de l'alto et confia celle de la viole de gambe au prince de Köthen.
Je vous en offre le dernier mouvement dans  très belle interprétation de Jeannette Sorrell puis celle, plus colorée, plus enlevée et qui a ma préférence, de Jordi Savall et du concert des Nations
 Il s'agit d'une gigue à l'italienne, donc non fuguée comme l'étaient souvent chez Bach les gigues alla francese. 

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/2-03_Brandenburg_Concerto_No_6_in_B_flat_major_BWV_1051__III_Allegro.mp3

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/4_Musique_Baroque/Bach/19_Concerto_VI_en_Si_Bemol_Majeur_BWV_1051__III_Allegro.mp3
Et en bonus le
premier mouvement du concerto Brandebourgeois n° 1 par Jordi Savall encore une fois.  Il donne idée de la totalité des pupitres dont disposait Bach à Köthen, en particulier au niveau des cuivres et des bois pour lesquels ce concerto fut composé et surtout de la couleur de son orchestre puisqu'ici sont joués des instruments d'époque ou copies fidèles. Les défauts de justesse des cors ne manqueront pas de vous sauter à l'oreille mais ... quel charme!
 

Marcher pieds nus


Toujours marché pieds  nus

cailloux petits nichés poussière rouge
en souvenir sous les talons

Cela ne se fait pas de marcher sans chaussures

ça crispe les têtes farcies d'idées toutes faites
aussi arrogantes que leur menton un peu levé comme ça
au point qu'il change de forme
petits mouvements de régurgitation

les idées c'est souvent entre le cou et le nombril

Allez leur dire ça!
Ils vont d'abord éclater de rire
vous dire comment il faut et regarder vos pieds
Comment? Pieds nus en pleine ville
dans les magasins !
Et alors?

J'aime sentir les vibrations du sol
la chaleur qui remonte le long de mes mollets
la texture du chemin
les petits trucs qui auraient pu me laisser une entaille profonde mais ont su m'épargner en se posant à plat

le regard des personnes qui coule
gêné
de mes pieds vers leur dos en faisant un détour

Que pourraient-ils m'offrir
pour que je ne fasse pas honte au
genre humain
une énergumène pieds nus
dans la ville en plein été !
Une chose me rassure

la capacité d'étonnement des uns et des autres est intacte
leur compassion aussi






Chasse au puma




La Chasse au Puma
Souvenir authentique..
Pas de quoi être très fière mais encore bouleversée.
Guyane 1977.

Nous habitons Montjoly, au bord de cette mer chocolatée parfois sujette à de petites colères épaisses.
Cayenne est le Tanger de l’Amérique du Sud. On y croise le monde entier.

Mais voilà que la vie va un jour mettre sur notre chemin un safari man dont le travail de mercenaire consiste à capturer vivants des animaux pour les cirques et zoos Européens.

Encore trop jeunes pour comprendre que cela procède de la destruction de la planète, nous nous embarquons dans cette aventure douteuse, avec tout l’internat de l’Hôpital Jean Martial.

Traversée en pirogue à moteur le long de la mangrove, ces pirogues qui flottent merveilleusement sous l'eau, puis crapahutage en forêt jusqu’à cette clairière inattendue où l’homme en question, qui est déjà venu en repérage, nous montre des traces de biche et de puma.

Un jeune puma.
Le gars a du métier, il est déjà venu dans le département et connaît la jungle comme sa poche. Habillé comme dans un film, il a conçu un plan béton : une cage de bambou à l’intérieur de laquelle pavoise un coq, appât gonflé de lui-même qui, dans la nuit,  mettra  en carafe le système de ressorts censé piéger le fauve. La Nature a ses exigences de liberté et de communication entre espaces-espèces, sans doute..
Le lendemain, l’équipe vient vérifier que le jeune puma s’est bien fait prendre à ce jeu…. Et repart déçue.

Nous décidons mon mari et moi de faire bande à part, d’autant que l’aventurier du cirque Machin... nous agace sérieusement de ses prétentions et sa logorrhée.

Michel est passionné de botanique. La Guyane est un paradis pour qui aime les plantes et je retrouve dans cette odeur d’humus si particulière aux forêts les plus vieilles du monde des brassées de souvenirs de ma terre Africaine.

De fougères arborescentes en banacoco, nous laissant guider par le métal des morphos, nous finissons par nous retrouver nez à nez avec... le jeune puma .

Une belle bête, dont le pelage se situe entre le gris tourterelle et le chamois.
Un museau tout blanc et de magnifiques yeux cernés de khol.
Des patounes à avoir envie de se faire griffer. Nous n’avons pour arme qu’une machette.
Nous tombons en arrêt les uns devant l’autre. A vingt mêtres à peine.

Instinctivement nous nous accroupissons.
L’animal reste debout et nous hume .
Le plus lentement possible, mon mari pose au sol son « arme ».
Et nous ouvrons tous deux les paumes de nos mains  tendues vers lui.
Il se couche alors. Regarde ailleurs comme ces chats entre eux  lorsqu’ ils veulent se signifier qu’il n’y aura pas d’agression. Entreprend la toilette de ses griffes.
Puis il se relève et repart dans la direction opposée.
Le tout aura duré une bonne vingtaine de minutes
d’une intensité et d’une qualité rare
Rencontre inoubliable…
 
 
 

Caïman d'or



Prenez garde, badauds à l’attente immobile
du caïman doré
car dans l’eau de ses yeux se versent vos reflets
aiguisant muettement ses appétits fossiles .

Si votre cœur s’absente dans la puanteur

sous l’estrade où les futs se lèvent en armée
ébène, bois caca, palissandre
ayez peur pour vos tendres mollets

Une distraction veille..


Et si vous capturez entre vos doigts surpris

le désir ruisselant de craquantes rivières
améthystes, béryls, écoutez bien les cris
des pierres arrachés à la géode-mère.

Plongez plutôt, plongez vos yeux honteux et lourds

dans  le lino usé explosé de vestiges.
le temps de son cutter entaille les vertiges
et notre peau sera
comme ce sol un jour irréparable
triste.

Vous croiserez peut-être la loupe d’un regard


Prenez le temps alors d’effleurer la sculpture

tournée comme une énigme par les nègres marrons.
Suivez leur évasion le long du bois qui mime
les lointains chants d’Afrique
et pour le même prix dégustez la luxure
virile et bedonnante des rats libidineux
venus chercher ici
la grande braderie
des enfants aux yeux purs
et au ventre trop creux.

Inconnu à babord . Un danger à tribord

Sous l’œil sévère et droit du grand caïman, dort.



Prêts à la nuit...





Sur un tronc d'arbre mort
qui
d'ordinaire nous permet de poser les plats
quand nous dinons dehors
nos bébés chats
prêts à affronter la nuit



  




Deux jeunes talentueux choristes
dans le duo des chats de Rossini


Détestable frelon d'Asie











Un ami scientifique - Directeur d'un laboratoire spécialisé en biologie des neurotransmetteurs à l'Université de Rennes - de passage chez nous il y a quelques jours nous expliquait avoir vu en Chine des régions entières dépeuplées de leurs abeilles et les agriculteurs conduits à polliniser leurs arbres à la main.
Cette disparition, constatée sur tout le globe,  a des causes multiples et dans lesquelles on retrouve fréquemment:

- L'usage de pesticides
- les tentatives de métissage d'espèces d'abeilles
- la mobilité excessive des apiculteurs et de leurs ruches
- certains produits phytosanitaires
- certains champignons
- les acariens

Détail ici

Il est un facteur aggravant depuis peu dans certaines régions de France : le frelon d'Asie.

Cette sale bestiole prospère au dépens des abeilles locales qu'elle dévore ou offre à  son propre couvain.
On ne sait trop d'ailleurs comment cet insecte classé catastrophe écologique est venu jusqu'à nous depuis ses lointaines montagnes d'Asie,  on suppose via  des containers en provenance de Chine vers le port de Bordeaux d'où la bestiole en question s'est répandu à très vive allure sur toute l'Aquitaine.

Il se trouve que notre jardin abrite un essaim...





Nous l'avons découvert il y a quelques jours au sommet d'un de nos acacias,  à quelques vingt mètres de hauteur - ce qui rend l'accès et la destruction difficiles sauf à posséder une voiture de pompier,  ces derniers ne se déplaçant plus pour détruire les nids.

Evidemment, on reste admiratif devant cette architecture de salive , de bois et de terre:


B

Ce nid doit faire dans les quarante centimètres de diamètre...
Admirable forme, aux ouvertures regardant vers le bas.
Il parait que l'intérieur est à plusieurs étages.
Urgence à détruire cette sale engeance dont nous avons vu un specimen
emporter comme le ferait un oiseau de proie
une malheureuse abeille qui grignotait dans l'écuelle d'un chat.

Son vol impressionnant, lourd ( car gêné par son colis vivant )
l'a conduit sur un premier arbre
nous ne savions pourquoi il ne prenait pas d'emblée la direction de son quartier
en fait, ce frelon qui s'attaque aussi aux papillons, profite de cet arrêt minute pour élaguer sa proie de ce qui pèse et gênera ses larves affamées.

Il est recommandé de porter une combinaison de six mm d'épaisseur avant de s'attaquer à ces essaims.
Ne reste plus qu'à trouver la dite combinaison. Le reste est prêt pour cette guerre étrange... qui ne fait que commencer.
Si vous trouvez un essaim, il est de la plus haute importance de le signaler en Mairie, une cartographie est en cours pour chaque région afin de mettre un terme à ce véritable fléau et sauver nos compagnes butineuses de toute éternité.








 

Russalka la prière à la lune




Quelques instants avant de
rentrer en scène....
Il y a ... 32 ans.

vivi.jpg


« O lune, par dessus les nuages, inonde de tes rayons les villages endormis et les sentiers des hommes. »

Ce soir, la lune est multipliée par dix.
Dix spots qui écrasent l’avant-scène.
Les poulaillers du théâtre se remplissent
mais la volaille est  dans la coulisse .
Aussi sereine
que si on la menait à l’abattoir.

Une armée de jeunes femmes accroche-lumière s’égosille jusque dans les toilettes dont les portes s’ouvrent et se referment à une cadence de plus en plus rapide au fur et à mesure qu' approche le moment fatidique.

Le fard cache mal la vasoconstriction lunaire des visages et cet éclat des regards qui pourrait être aussi bien de la peur que le reflet d’une attente exquise. Le pianiste s’inquiète. Tous ces morceaux à transposer un ton en dessous. " Pour assurer " qu’ils disent. Elle, elle lui demande de transposer un ton au-dessus .

Le vieux monsieur la regarde par-dessus ses lunettes. Ses pensées sont si visiblement réprobatrices qu’elles en feraient presque tomber les montures.

- Vous êtes sûre, mon petit ? Ca va vous faire une brochette d’aigus entre l’air de Juliette et celui de Russalka..
- Non, non, ça m’arrange. Et puis ça vous fera un dièze au lieu de six bémols
- Je vois.. Raisonneuse et pas raisonnable..


A son sourire, elle sait qu’il va la pister et ne lui fera pas de cadeau si elle se plante, mais sera le plus attentif des complices si elle se tient.

« Lune, dis moi où est  passé mon seul et unique amour.. »

Cette prière, elle l’a choisie parce qu’elle la porte en elle depuis toujours, ligne mélodique épurée, texte d’une simplicité si inhabituelle dans un répertoire tout en effet de manches. Et puis parce qu’elle est lasse, à dix huit ans d’être cataloguée soprano colorature, airs à cocottes, grand huit des cordes vocales et trempoline vers le sur-aigu. Elle ne sera jamais Tosca ni Carmen, mais.. une fois, une seule fois autre chose que ces rôles de jeunes filles délurées, de soubrettes ou d’allumée. Une fois, une seule, un rôle amoureux et romantique.

« Dis lui , Ô Lune que mes bras sont tendus vers lui, bien au-delà du temps et
de tout horizon.»

Quand vient son tour, elle est  dans la peau de cette jeune femme naïve qui sait que l’avenir est scellé, quelle ne reverra jamais l’homme dont elle est éprise, mais qui tente en une prière profane le tout pour le tout. Dans ces concours où se jouent des carrières et des années de travail et d’espérances, tout est  fait pour déstabiliser. Au premier rang, les membres du jury, femmes pour la plupart, agitent leur éventail comme en Espagne et se chipotent sur les performances de leurs pouliches. Se souvenir du seul conseil qui vaille : rester droite et aimer.

« Peut-être dans son si long sommeil rêve-t-il un peu de moi ? »

Ne pas s’endormir. Mais offrir du rêve.
Le pianiste déroule les arpèges comme un long tapis, elle est déjà ailleurs, accrochée à ce rayon de lune dont dépend toute sa vie. Lui se cale sur les légères rotations - invisibles du public- de son visage qui scande une mesure plus lente, beaucoup plus lente. Comme si elle devait consacrer l’éternité à chercher cet impossible amour .

« Dis lui, Lune mon amie, dis lui que je l’aime à jamais »

Les aigus arrivent. S’ouvrir, laisser le son s'accrocher aux reliefs du théatre et rebondir d'un angle à l'autre, en le portant des bras, du bout des doigts jusqu’au plus profond de la salle, se donner toute.

« Lune, s’il pense un peu à moi, aide le à se lever et se mettre en route, ne m’abandonne pas, ne m’abandonne pas ».

C'est dans la coulisse qu’elle s’abandonne et s'écroule.
Le pianiste vient la relever.

- Vous l’avez votre médaille mon petit. Vous l’avez. Mais bon sang, écoutez–moi, il ne faut pas vous donner autant, même pour un concours. Vous vous brûlerez l’âme à chanter comme ça, il ne faut pas tant donner. Vous m’écoutez, jeune fille? Il la serre dans ses bras comme un grand père et la berce en épongeant des sanglots qu'elle a eu peine à contenir sur scène.

Je me brûle presque chaque matin dans cet air depuis ... 30 ans..





La peau du lait





Quand j'étais petite
à cet âge où on a peur du vent qui souffle peur de tomber en arrière
d'être mangée par l'escalier
il n'y avait que du vrai lait vendu en bouteilles de verre consigné
- en Afrique peut-être du lait de zébu -
et en France c'est mon grand-père qui allait chaque matin
le chercher chez le voisin dans des grands bidons en aluminium
( avec lesquels maintenant on fait des vases très à la mode )
Du vrai lait au goût très puissant
même lorsque ce n'était qu'une vache autochtone
musique de noir sur blanc
et cornes pas trop envahissantes


Je l'aimais bouillu

comme disaient mes grands-parents
bouillu-foutu
ce n'était pas très important
car ce qui m'intéressait
dans le lait
ce n'était ni son goût
ni sa couleur que je tranchais de chocolat
ni son épaisseur jamais retrouvée dans les packs de faux lait d'aujourd'hui
sauf lorsque je propose un chocolat maison à mes filles
(cacao + jaune d'oeuf + sucre + lait à cuire doucement)



Je l'aimais bouillu

pour sa peau
innocente peau
j'avais idée que cette peau séparait l'esprit de la matière
du lait
la matière c'était ce que je buvais
l'esprit ce qui s'envolait de parfums et d'humide en volutes du bol
j'étais toujours étonnée
et le suis restée
que d'un liquide coloré à ce point s'échappe à chaque fois le même type de vapeur fumée mais sans teinte en rapport avec son origine
toutes les âmes sont identiques



Ce que je préférais dans cette peau

outre le fait qu'elle était séparation de deux univers sans preuve
c'était sa soumission à ma méchanceté
je prenais tout mon temps
c'est difficile de trouver un angle d'attaque dans le cercle du bol
alors je l'attaquais par le milieu
quelle réjouissance pour un général d'encercler sa victime en la prenant en plein centre!


Quand la perçure s'engorgeait de liquide

cela dessinait comme un soleil de plâtre
oh quelle magie
il ne me restait alors
du bout de la cuiller
qu'à plisser doucement cette peau
ramener ses rides en son centre et la voir s'effondrer sous son poids
pour finir
se noyer


Je la repêchais alors

on ne sais pas de quelle manière étrange s'exprime au fond de soi le grand désir de mort
d'autrui
quel qu'il soit


Comme je ne pouvais tuer personne

- mes flèches n'étaient jamais sèches et trop peur de les abîmer au contact de certaines mauvaises victimes -
je forçais à vieillir sous mes yeux
cette peau innocente
et le temps


L'amour aiguilles de pin


L’amour je ne sais pas ce que c’est
l’amour
une odeur d’herbe aiguilles de pin sur la peau nue
pas peur d’être surpris à s'aimer dans les bois
les mains gorgées de caresses
les arbres dessinés le sable du chemin la lumière glissant
des toits en revenant chez nous

L'
amour

un petit bruit d’horloge qui rythme mon attente
chaque jour
tu rentres à des heures impossibles jamais les mêmes
ce n'est pas grave
j'ai été araignée dans une autre vie
cela ne me dérange pas de cuisiner entre deux aiguilles
le roux des secondes des minutes des heures
j’ai allumé des brûle-parfums
déjà les murs se dressent joyeux de ton retour

L’amour je ne sais pas ce que c’est

des choses insignifiantes la table mise soigneusement
une fleur à côté du verre
tes chemises bien repassées rangées dans la lavande
les plats que tu préfères lentement
les petits gestes sans importance que l'on répète
en pensant à autre chose
poèmes dans ma tête
et au bout de ces gestes la maison calme et propre
la joie surtout la joie
de voir enfin ton visage se découper dans la porte du bas
quand tu es
enfin



Jautan




Pour accompagner cette promenade, le prélude de la suite n° 1 pour violoncelle de Bach par Paul Tortelier

http://s3.archive-host.com/membres/playlist/1543578952/suiteBachTortelier.mp3



Mercredi dernier escapade en pays d’Albret, berceau du Roi Henry, dans cette région si douce et mystérieuse qui a bercé mon enfance et ma jeunesse jusqu’à dix-huit ans.
Nous devions aller visiter un moulin près de Langon et tout à coup, une envie sans frein m’est venue de retrouver Jautan, les chemins de l’enfance, confronter les souvenirs à ce que pouvait être devenue la réalité.

Nous traversons donc le petit village d’Auros, patrie régionale du foie gras de canard et du magret, et en route pour Casteljaloux. Cette petite ville toute fleurie de tulipiers et de magnolias était placée sous la gouverne du Chambellan d’Henry IV, mais la région recèle bien des richesses antérieures aux constructions du bon Roy.

On a retrouvé à Pompogne une villa Romaine de l’an 300, des tumulus contenant de nombreux sarcophages. Le seul intérêt de ce village - réduit aujourd’hui à deux ou trois maisons en bord de route - réside en son église du XIIIème sur laquelle j’ai toujours vu pousser un pin. Il y est encore, ouf, soulagement, un peu de mon enfance et ses émerveillements est resté en place, l’arbre est un peu plus haut, un peu plus rachitique, mais il est là, sûrement très âgé, on en parlait déjà en 188O… un bonsaï naturel en parfaite affinité avec la pierre.

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La campagne est très belle dans cette région qui se situe aux carrefours du Lot et Garonne, des Landes et du Gers. Les forêts sont très vallonnées, couvertes de bruyères en fleurs et de fougères en feu. Le délice est l’apparition subite de ces chemins de sable blanc qui partent sans prévenir en courbes fugueuses, donnant une envie folle de s’y engager comme je le faisais enfant, sans souci de me perdre et de revenir, ou plutôt uniquement soucieuse de me perdre et ne jamais revenir…

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Voici enfin la dernière pente, celle que je dévalais en vélo lorsque l’on m’accordait le privilège de faire dix kilomètres pour aller porter le courrier en retard. J’en profitais à chaque fois pour laisser tomber ma bicyclette sur le bas –côté et me rouler dans les aiguilles de pins qui remplissaient les fossés. Je me gorgeais de ces parfums de résine et de bruyère qui me saisissent à l’âme et la gorge comme si c'était hier alors que les mètres qui me séparent de ma maison d’enfance se raréfient.


La voilà enfin...
J'en ai les larmes aux yeux.


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Telle que je l’avais quittée. Imposante et sobre, d’une pierre légèrement violette, ses deux perrons ouvrant sur des pièces dont on ne peut avoir une idée de l’espace, la taille des chaises au dehors donne une idée de la taille des fenêtres, les plafonds faisaient trois mètres de haut.


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Tout en haut, les greniers où j’ai construit mille mondes plus vrais que nature, remplis de livres, de bêtes, de fantômes et de ces petites choses qui aujourd’hui encore me paraissent merveilleuses : une ruche entre des volets, un chat-huant, des boites de perles de verre, des boites de craies dont je n’ai jamais retrouvé l’odeur, des arcs et flèches que mon grand père tenait de sa mère Indienne, une harpe qui ne chantait plus mais sur le cadre de laquelle je promenais sans me lasser mes mains en chantant pour elle les notes absentes, des livres surtout, des milliers de livres qui se refermaient sur moi et étaient mes seuls amis vrais.


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Le parc est relativement conforme à mes souvenirs, il y manque quelques beaux chênes centenaires mais qui devenaient dangereux, et surtout la futaie de bambous me semble très abîmée par les chevaux qui courent en liberté entre les arbres. Le pays d’Atreyou sous mes yeux…

La maison avait, disait-on dans la région, été construite avec les ruines et sur les ruines d'un petit chateau fort édifié par les troupes de Richard Coeur de Lion, par ailleurs fondateur de la ville de Marmande.
Et de fait, à la belle saison, depuis le grenier on pouvait voir se dessiner sur le gazon  du parc un immense rectangle d'herbe plus foncée, avec deux demi sphères au milieu de la ligne la plus longue en face de nous, qui, aux dires des spécialistes venus regarder cela de plus près, signalait la présence d'anciennes fondations d'une de ces buttes militaires construites par le fils de la reine Aliénor.

Juste en face, les « dépendances » qui abritaient des appartements très très rustiques où mes grands-parents se réfugiaient quand l’ambiance tournait au vinaigre.. Elles avaient et ont encore un charme fou, il y faisait si sombre que j’y allais par plaisir, pour me faire un peu peur, me cogner dans des objets qui devenaient des personnages, découvrir de vieux outils dont mon grand-père m’expliquerait l’usage perdu.
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J’aimais monter à l’étage, dont les cloisons avaient été abattues et qui me permettaient sur une longueur de plus de quinze mètres de chanter à tue-tête et lancer des vocalises sans fin qui faisaient s’enfuir les hirondelles ou les chauve souris.

Derrière s’étendaient des champs de peupliers entre les herbes desquels nous trouvions des brouettées entières de coulemelles, et puis la grange, le poulailler, la bergerie, la soue, des haies de ronciers sauvages et au fond un puits, accolé à une pierre dont on disait qu’elle recouvrait une terre du Diable.

Faisant partie de la propriété, une chapelle du XIII ème, dédiée à une vierge noire dont la seule évocationme faisait penser au Cantique des cantiques - j'étais à l'époque croyante.


Je suis noire mais belle, filles de Jérusalem
Comme les tentes de Kédar,  les pavillons de Salomon
Ne prenez pas garde à mon teint droit
C'est le Soleil qui m'a brûlée.

Le calvaire était réputé comme étape sur le chemin de Compostelle. Je retrouve en me posant à l’entrée les émois de l’enfance, le silence surtout dans lequel j’aimais à flâner dans ma tête, les alentours d’où surgissait parfois une voiture comme un événement miraculeux et gênant à la fois.

Surtout, des scabieuses aux délicates teintes parme et au port penché, surgissant en toute fantaisie entre des graminées. La chapelle a résisté à toutes les tentatives de restauration, les tombes y sont très anciennes mais après tout pourquoi se battre pour rendre à ce lieu qui est resté magique un lustre d’artifice qui ne nous dirait rien et même plutôt moins de ce qu’il fut à sa naissance ?





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Reprenant la route, nous laissons derrière nous une de ces délicieuses fermes landaises en torchis où vivaient nos plus proches voisins. L'économie était de troc. Mon grand père tenait un immense potager et verger, et nourrissait des lapins, poules, pintades, cochons, chèvres, il lui suffisait d'échanger ses productions contre du pain et du lait, on n'avait pas besoin de grand chose, même pas la télé. Juste des livres et le facteur et encore, j'en faisais souvent office...


Puis nous passons au-dessus de la Baïse, cette rivière qui alimente à trente mètres sous le sol le puits de la maison avant de ressortir vers Casteljaloux.

J’ai pris un caillou dans le jardin abandonné de l’Eglise, un caillou incrusté de coquillages fossiles, c’est tout ce qui me reste, comme l'impératrice de Fantasia, ainsi que ces photos de mon enfance enfuie, je vous les offre.

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Je sais aujourd’hui que j’y retournerai.

Juin 2006