mardi 12 février 2013

Pour un peut-être



Le Soleil ce matin se prend pour un peut-être.


La sagesse commande d'attendre encore un peu

avant d'y voir plus clair. Aucune de ses lettres 

ne doit venir gâcher

les petits miracles cachés 

soustraits à la réalité.


Je la sens bien fouillant de tous ses passe-droits

cette blancheur de linge étendue au pays

elle en presse les bords

fait affleurer parfois quelque tragique pointe

les plinthes d'un grand corps

aux vertèbres d'acier

des rivages de voix qui ne font que passer.


Pourvu que rien ne coïncide
que les rayons infants décident de laisser au vestiaire leur course
ou bien de la changer contre une vie moins prévisible que celle de toute roue.

Il semblerait que j'ai été exaucée
le Soleil ce matin se prend pour un peut-être.


C'en est au point ou me cherchant

je ne parviens à me trouver!

Les mâts, les beaux voiliers


Les mats les beaux voiliers
tendus comme un désir de fleuves
lorsque j'étais enfant bouche contre la vitre
je vous ai enfourché l'âme grise et coeur gros

Pas de vagues dans mes rêves
déchirant le clin-foc ou culbutant la poupe
pas de bestiaire fou surgis d’étranges ciels
les fièvres qui n'ont pas de bords à force de gonfler les chairs
je ne les savais pas

Juste ces grands bateaux flottant sur l’invisible

Tout à tour marin ou capitaine
je vivais ces moments comme une liturgie
de la terre dans mon dos je ne retenais rien
à peine un point dans l’eau froide
et
enfermant mes yeux
l'idée de grains brillants portés à bout de bras quand j’ouvrais l’océan.

J’imaginais la vie au quart des officiers
les coffres pleins d’adieux qu’on
picorait le soir à la lueur des chandelles
le second qui battait la semelle dans la cabine voisine
le regard disponible et tout près du vertige de celui qui veillait là haut dans sa nacelle
au plus près des étoiles

Quelque chose me mordait alors

dont l’étreinte s'embrasait lentement
une nostalgie à l’envers de pays inconnus
les chemins qu'on porte goutte à goutte vers sa propre rencontre

Une angoisse sourde de tout ce que je ne pourrais pas dire

toute cette eaucéane que mes yeux retenaient
toute cette écume en colère derrière les mâchoires
quelque chose me mordait
qui n’est jamais parti
il en reste des croûtes

Je ne serais sauvée qu’à la seule condition

d'accepter de mourir
de me rendre à l'air noir
à l'absence
et au vide



Sous l'escalier...






Le bois perce le tissu gris
la lampe n'éclaire plus guère que des convois de souris
la poupée borgne trône au milieu de ses jupes
quelques sacs déchirés laissent entrevoir un monde

Englouti se tient ici debout
dans l'eau des peurs qui s'apprécient

Que de vigueur dans ces vieux jouets
ils attendent leur proie dans le nid de poussière
et je me nomme
ensorcelée
par ce désir de mains 

Sous l'escalier l'enfance
aucun plumeau ne pourra l'effacer



Maurice Ravel, l'enfant et les sortilèges,
Musiques d'insectes et de rainettes
 







Quand les mains se souviennent



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Mon jardin m'est source de bonheurs inépuisables...


Peut-être parce que mes mains
ont encore souvenir de leur travail enfantin
en compagnie de mon grand-père.
De son savoir transmis entre ronce et bruyère.
De ces heures passés à modeler la terre
et attendre le grain.

L'expérience intérieure ne peut-elle vraiment être partagée? Les mots sont-ils définitivement cette prison qui empêche d'accéder au ressenti profond de l'autre? Pire encore, créent-ils de telles zones d'ombres qu'ils laissent chacun sur des frustrations indépassables? ?

J'ai souvenir de silences intenses en compagnie de proches ou amis
tous recueillis que nous étions devant une fleur ou un coucher de soleil somptueux.
Les mots auraient été de trop et ce qui circulait de proche en proche
d'âme à une autre âme sans doute
se passait de conjugaison.

Mais je pense tout aussi souvent à ceux qui n'ont pas ce privilège du voyage vers d'autres contrées
ou simplement de la rencontre avec un livre, une fleur sauvage, une bête.

Ce blog trouve sa raison d'être dans le partage de ce qui fait ma  douce et heureuse existence privilégiée dans une campagne éloignée des violences quotidiennes, toute baignée de la beauté d'une Nature renaissante  en chaque saison

Mais aussi des oeuvres de sons, de lettres, de gouts et de couleurs de mes frères et soeurs en humanité.

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Quelques unes des dernières floraisons qui m'enchantent... Ci dessus et ci-dessous trois variétés d'entre mes premières tulipes  botaniques plantées l'automne dernier.
Dans quelques temps je vous en dirai les noms précis... quoique... est-ce utile?
Les deux premières sont hautes d'une quinzaine de centimètres mais leur fleur est ouverte et généreuse en taille, parfum, couleurs, comme un bon verre de vin.
On appelle d'ailleurs cela " une coupe ".



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Une petite famille de tulipes qui, si tout va bien, aura triplé ou quadruplé en nombre l'an prochain...


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La beauté toute en transparence d'un crocus violet:

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Mais comment la Nature parvient-elle à créer des complémentarités de nuances tellement évidentes qu'elles  ne choquent le regard?
L'or puissant, affirmé, du pistil et l'améthyste  nuancé des pétales de cette fleur si modeste en font un  vrai bijou! 




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Toute cette admiration pour le petit univers de verdure qui m'entoure ne signifie pas que je ne me sens pas concernée par les malheurs de ce monde. Loin de là.

Mais je crois aussi, profondément, en l'urgence du partage de la beauté et de l'espérance. Tout ce qui peut nous être un horizon. Proche ou lointain. Ne nous replions pas frileusement ...



Le Gai vigneron, de Jacques Ibert, extrait de la petite suite pour le piano.





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Le nid douillet du hérisson




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Hier entre deux ondées je m'armais de courage,
d'un râteau et de mes gants
pour partir à l'assaut du talus et ses herbes sauvages.


La douceur qui s'installe, les pluies de jardinier
et puis une volonté farouche à survivre
font de ces plantes des adversaires combatives
qui mobilisent bien de mon énergie.

Tout se met en feuille chez nous
narcisses, tulipes, perce-neige, asters, marguerite
julienne des dames, doronique du caucase, hémérocalles
géraniums, coeur de Marie, grande Astrance, digitale
et même mes Hostas dont je devine la timide percée
et je voudrais pour eux un espace où ils n'aient pas trop à se battre
pour survivre.


Soudain je compris le sens de cette phrase:
L'outil est le prolongement du bras.
Aussi nettement que si ma main elle-même avait creusé le sol
je sentis au bout des lames du râteau une résistance vivante...

Non, ce ne pouvait être une pierre ou une de ces terribles souches de ronces
qui me donnent tant de mal.


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Je m'approchai. Et là, grognant un peu faisant dos rond
Monsieur le Hérisson me faisait comprendre
que je l'avais dérangé dans sa tanière.


Je pris une rapide photo puis le recouvris de son feuillage.
Il s'y trouvait encore ce matin!

Petit habitant modeste et charmant
l'hiver n'est pas encore clos... pour lui!



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Ignorance





Mes promenades quotidiennes dans le jardin

me confortent dans le bonheur d'ignorer.



Resterais-je penchée avec autant de délectation

des heures durant

pour regarder pousser mes plantations

ce qui

disent les paysans de ma région

ralentit leur pousse
ou pour le dire autrement
nous restitue à la lenteur nécessaire des choses ...
si je connaissais tous les noms
attachés aux nuances des pistils
à la mesure de la profondeur vertigineuse des coupes

à la rugosité particulière de la terre?


En entendrais-je aussi intensément ce qu'ils me racontent

qui échappe au vocabulaire botanique ou agricole?


Sur ma langue une explication

des références

une absence de virginité

m'enlèveraient la plus grande part de mon émerveillement.


Je
crois qu'il est des espaces
où ne rien savoir

- ou bien si peu savoir

et l'oublier souvent-
nous garde grandissant