mercredi 13 février 2013

La Planète grise



            A Jean-Pierre



Elles s’étaient posées sur le sol du désert, juste à l’endroit où il avait disparu du regard de son ami dessinateur de moutons…
Majestueuses et grises, les ailes ourlées de noir, elles remontaient vers le Nord.

Il s’approcha d’elles.

- Vous n’êtes pas des moutons.

- Non, nous sommes des Bernaches et nous repartons vers le Pays du froid où le printemps arrive, pour y poser nos ventres et leur précieux fardeau.

- Dessinez-moi le pays du froid.

- Nous ne savons pas dessiner dirent-elles, puis affolées par cette question, elles s’en allèrent en tous sens en cancanant leur émoi.
Leur chef, une belle oie plus grosse et plus âgée que les autres s’approcha alors de lui.

- Qui es-tu? Tu comprends le langage des oiseaux… C’est chose rare chez les hommes, sais-tu?

-Je ne suis pas un homme, je suis le Petit Prince et je voudrais rentrer chez moi..

- Si nous pouvons t’aider, petit Prince, nous le ferons sans difficulté. Où habites-tu?

- Loin… Au-delà des étoiles, sur la planète M 31…

- Ah… Je dois consulter mon conseil car aux bernaches rien d’impossible, même les voyages intergalactiques, mais je ne puis prendre de décision ainsi, tu comprends?

- Oui... Un instant... J’ai rencontré durant tout mon voyage des êtres si seuls que je suis étonné d’entendre ce mot… Cela veut dire quoi, se consulter ?

- Cela veut dire discuter, avant de prendre une décision…

- C’est beau, dit le petit Prince émerveillé de cette nouvelle, fraîche comme une rose.

Il les regardait. Elles s’étaient éloignées, probablement pour qu’il n’entende pas le verdict. Voilà des êtres infiniment délicats, se dit le petit Prince… Leur cercle était mouvant, une oie en quittait parfois la perfection géométrique pour réfléchir à l’écart. Elles finirent par se rassembler puis leur chef s’avança alors vers lui.

- Voilà, Petit Prince, nous allons nous séparer en deux groupes. Les femelles doivent à tout prix rentrer au Pays du froid pour poser le fardeau de leur ventre, mais elles seront accompagnées par les plus jeunes des mâles. Nous allons te ramener sur ta planète, nous serons sept à nous relayer car le voyage sera long. Mais n’aie crainte, nous avons déjà exploré l’espace, sans que quiconque le sache et j’ai déjà en tête le plan de vol. Es-tu prêt à quitter cette planète-ci ?

Le petit Prince pensa avec mélancolie à son ami. A la douceur de leurs échanges, à ses dessins et au boa.
Il regarda le sable, puis se penchant en prit une poignée qu’il logea en souvenir dans sa poche.
Une larme eut envie de couler le long de sa joue mais s’arrêta pudique au bord des cils pour ne pas faire peur à ses lèvres.

-Je suis prêt.

- Bien. Monte sur mon dos, Petit Prince et accroche-toi très fort à mon col, nous allons nous envoler en direction de ta planète. Couvre bien ton cou de ton écharpe, nous ferons escale sur une planète au milieu du chemin.

- Il y avait une autre planète entre la mienne et celle-ci ? Je ne l’ai pas vue !

- Ah… c’est une planète très mystérieuse. Qui change sans cesse de place car elle a un peu honte de son histoire. Accroche-toi, Petit Prince.

L’oie cendrée courut, courut, puis battant de ses ailes puissantes laissa derrière elle le désert et ses silices à peine rincés des eaux de la nuit. Le petit Prince entendait le doux froufrou des rémiges savantes froissant l’air pur. Il sentait contre sa peau battre le cœur chaud de la bête toute tendue vers l’avenir aux étoiles scintillantes. Elle monta, presque à la verticale, entraînant derrière elle dans un magnifique V ses six compagnons de voyage dont les cœurs et les ailes battaient au même rythme que le sien.

Il se pencha en arrière pour admirer une dernière fois cette boule un peu cabossée, mélange de bleu, de vert et d’ocres où il avait fait la rencontre la plus douce de sa vie de Petit Prince et dont il remportait un souvenir de sable et deux animaux qui vivraient sur sa petite planète .

Le froid de la nuit spatiale gagnait petit à petit ses bras, ses jambes.

- Dors, tu ne sentiras pas le temps passer, nous t’avertirons lorsque nous serons en vue de la Planète Grise...

Rassuré par la voix tranquille de l’oiseau qui filait droit devant lui, d’un vol aussi calme que les dernières bulles d’écume venant s’échouer sur une plage, il laissa son visage reposer contre le cou tiède et ferma les yeux.


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C’est à peine s’il sentit un bec pincer légèrement le haut de son bras. L’oiseau qui l’avait réveillé avec tant de précautions freina légèrement pour retrouver sa place dans l’escadrille.
Il lui fallut quelques minutes pour se remémorer son très proche.. ou très lointain passé. Depuis combien de temps voyageaient-ils ainsi dans la nuit la plus totale ? .
- Nous sommes en vue de la huitième planète, Petit Prince, regarde bien autour de toi et emplis tes yeux car il y a ici des mondes que tu ne verras nulle part ailleurs.

Le ciel était mordoré, mais curieusement les taches de couleurs semblaient collées à une trame dont on percevait par endroits  les fils, comme sur un vieux tableau dont les écailles de peinture et de vernis se seraient enfuies avec le temps. Le haut du ciel s’enroulait sur lui-même, ourlet pulpeux et sec à la fois dont le bord extrême laissait par fulgurance apparaître un inquiétant tranchant d’acier.
Se penchant par-dessus le col de l’oiseau  il aperçut enfin leur escale.
Elle lui rappelait quelque chose du désert. Le  mouton !! Elle était floconneuse et grise comme ces moutons de montagne avant qu’on ne leur rende la délicatesse rase des débuts de l’été.

- Où sont les pattes de cette planète ? demanda le Petit Prince,

- Cette planète les cache soigneusement, mais tu as bien vu , Petit Prince, elle a des pattes. Toutes noires, repliées sous son ventre et qui lui permettent de se sauver bien plus vite que toutes les planètes ordinaires qui roulent dans l’espace et finissent par s’épuiser dans leur course, pour peu qu’elles rencontrent une côte un peu raide.

- Donc cette planète est un mouton, un immense mouton ? Elle doit être toute douce.

- Détrompe-toi Petit Prince, cette planète est mensongère. Elle se déguise car elle a bien des choses à cacher. Son histoire n’est pas des plus brillantes. Elle se déguise en ce qui dans l’imagination des oiseaux ou des Petits Princes est ce qui est le plus doux. Elle se déguise en mouton..
Nous allons entrer dans cette apparence de nuages.

- Qu’est-ce qu’une apparence ?

- C’est ce qui ment…

- Qu’est-ce que mentir ?

- Petit Prince, aurais-tu oublié ce que te racontait ta rose ? Elle qui te disait avoir mieux vécu en d’autres mondes où elle n’était encore que graine ?

- Il ne faut pas me rappeler des choses aussi tristes. Ma rose était pudique sous des dehors très fiers. Elle se prenait pour une dompteuse de  fauves. Mais c’était pour me donner l’impression qu’elle était forte. En réalité, c’était de l’élégance.

En prononçant ces mots, le Petit Prince se laissa aller à pleurer d’attendrissement. Elle était si belle et si féminine dans ses tentatives maladroites de le faire se sentir coupable. Sa compagnie, dans sa mouvance constante,  était vraie.

- Ta  rose  t’offrait sans doute des apparences si contradictoires et changeantes que tu avais fini par y trouver du charme. Et puis il y a des mensonges sans conséquences parfois, quoique je ne te les conseille pas.

- Même ceux-là ?

- Même ceux là. On ne sait les conséquences d’un mensonge que très très  longtemps après qu’il ait été proféré, tu sais. Un mensonge, même le plus léger, c’est un peu comme un flocon de neige qui dévalerait la pente abrupte d’une montagne. Il ramasse avec lui toutes sortes de souvenirs, de brisures, de fêlures et finit par faire une avalanche qui détruit tout sur son passage.

- Il n’y a pas de mensonges heureux alors ?

- Non. Surtout,  il y a des mensonges très lourds de retentissements. Ce fut le cas de cette planète .

- Tu tournes en rond, Oiseau..

- Oui, parce que je vais me poser et cherche le couloir le moins dangereux.

- Cette planète est dangereuse ? Tu ne me l’avais pas dit.

- Cette planète ne veut pas que quiconque puisse connaître sa véritable histoire. Donc elle se cache et .. tu vas voir. Quand je raserai sa pelisse de nuages, approche prudemment un doigt. Mais surtout, à partir de maintenant, fais silence.

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L’oiseau cherchait une ouverture dans le molleton serré des nuées. Ses six compagnons s’étaient rangés derrière lui en file indienne, respirant par petites goulées en faisant le moins de bruit possible. En collant l’oreille tout contre le cou de l’oiseau, le Petit Prince sentit le coeur de son ami ralentir progressivement. Il se pencha un peu et lui murmura

-Tu  ne vas pas mourir au moins ?

L’oiseau approcha le plus près possible son bec de son visage et répondit :

-Non. J’adapte mon cœur aux fréquences propres de cette planète. Elle sent ce qui bat à un rythme différent du sien. C’est ce qui l’a perdu,  Son intransigeance vis à vis de tout ce qui bat différemment.

-Mais mon cœur va nous perdre !!!

-Ton cœur bat au rythme du mien, ton cœur est pur, Petit Prince. Ne t’inquiète pas. Et, maintenant effleure le nuage et regarde bien.

Le Petit Prince, de la pointe de l’index toucha le velouté moussu, tiède  et gris qui se trouvait à quelques dizaines de centimètres de leur vol. Le nuage se rétracta alors et se transforma sur une aire circulaire en une matière dure,  froide et hérissée de piquants.

- C’est le bouclier défensif. Accroche-toi. Nous descendons.


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Au fur et à mesure de leur descente, le couloir de brume et glacis hérissé s’élargissait, laissant entrevoir au sol une piste de terre rouge à l’extrémité de laquelle s’étirait un ovale brillant.
Les oies se posèrent en douceur sur cette aire légèrement bombée, coururent sur quelques mètres en battant des ailes puis se regroupèrent autour de leur chef.
- Comme c’est étrange dit le Petit Prince, on dirait un œil géant !!

- C’est un œil, l’un de milliers d’yeux de cette planète mais celui-ci est aveugle. Il lui reste quelques souvenirs de l’art de la vision, mais pas suffisamment pour nous dénoncer à leur chef.

- Cette planète abrite donc de la vie ?
- Si on veut, petit Prince, si on veut.

Ils s’engagèrent sur le sentier qui se mit en route sous leurs pieds. Le démarrage de ce curieux chemin étonna le petit Prince mais il commençait à comprendre que, sur cette planète, il valait mieux attendre que le chef des oies le renseigne.
De chaque côté de ce tapis roulant de pierres amarante, s’élevaient deux murs gélatineux remontant jusqu’au ciel,  dont la crête était ni plus ni moins cette écume qui servait de déguisement à la planète grise.
Sur la pâte défilait avec eux un paysage parfois désolé, parfois bucolique, nu de  perspective.

- Passe ta main au travers de cette pâte, tu n’as rien à craindre.

Le petit Prince franchit la matière gluante et sentit au-dehors une chaleurs sèche, presque coupante, lui mordre les doigts.

- Passe aussi la tête, et regarde bien, n’aie pas peur.

Il sentit glisser sur sa peau cette matière visqueuse et eut le souffle coupé.
A perte de vue s’élançaient vers le ciel des immeubles dont les murs semblaient avoir été fabriqués avec du métal écrasé, d’où jaillissaient encore des plaintes . On devinait à l’horizon d’autres murailles gélatineuses remontant elles aussi au ciel et qui signalaient une autre route et un autre œil.

- Je ne peux pas voir cela. Ce sont des villes remplies de fantômes

- Oui, Petit Prince. Remplies de fantômes. Ces villes ont été fabriquées par le Maître .

- Mais pourquoi tant de tristesse ? Je ne sens que tristesse..

- Au départ, cette planète  était plutôt accueillante, nous venions régulièrement y faire halte. C’est avec quelques-uns des nôtres que tu as quitté ta petite planète à toi.
Mais très vite, les habitants n’en firent qu’à leur tête. Certains voulaient planter des baobabs.

- Je comprends que cela n’ait pas plu au Maître, j’ai moi-même de gros problèmes avec les baobabs qui sont des plantes très destructrices!

- En l’occurrence, la planète ne risquait rien, d’autres voulaient planter des roses. La tienne était en graine, ici. Vois-tu ? A cet endroit précisément où ne demeurent que les épines de fils de fer. Tu pourras lui raconter quand tu la retrouveras, que tu as vu sa terre natale.

- Pourvu qu’elle ne soit pas morte en mon absence...
Et le Petit Prince se mit à pleurer.

- Non, garde l’espoir. D’autres voulaient planter des scabieuses, ces jolies fleurs sauvages que personne ne remarque, mais le Maître trouvait ces plantes trop désordonnées pour ses goûts.

- Ce doit être un homme infréquentable..

- Complètement antipathique et pourtant, nous sommes , nous les oies bernaches, très respectueuses de tout et de chacun. Il interdit donc de planter quoique ce soit qui vive et même d’élever des animaux. Alors les habitants se ruèrent sur les seules choses qui leur étaient offertes : des objets.

- Quels objets ?

- Des objets de métal et d’autres matières inconnues des oies, qui ne sonnent ni comme la peau d’un tambour ni comme celles que l’on peut pétrir avec amour, des objets à la vie intermittente qui servent à se parler alors qu’on se trouve tout près de celui à qui on veut parler, des objets roulants qui permettent d’aller d’une maison à la maison voisine.

-Mais on peut aller à pied d’une maison à la maison voisine. Ou même plus loin, je faisais le tour de ma planète à pied chaque jour pour arracher les pousses de baobab.

- Et tu as raison, car lorsque l’on prend le temps de se déplacer avec lenteur comme seuls savent le faire les pieds, , le paysage est infiniment plus beau que si on le déchire avec de la vitesse.Le problème est que les objets eux-mêmes finirent par se révolter car pour les nourrir, on les empoisonnait avec des produits dont je ne sais plus le nom mais qui appauvrissaient la planète .

- Quelle triste histoire. Il ne faut pas vider les planètes, au contraire, il faut les arroser et leur donner de l’ engrais, comme aux roses.

- Même les voitures se révoltèrent. Elles se mirent à se jeter sur leurs propriétaires sans crier gare..

 -Mais, dis-moi,  pourquoi ces murs crient-ils et gémissent-ils ?

- Il est arrivé un jour un grand malheur.
Las de ne pouvoir juguler les révoltes qui montaient dans son royaume, le Maître a utilisé de grandes machines qui lui étaient toutes dévouées et a transformé les voitures en cubes avec lesquels il a construit ces  immeubles que tu as vu, pour se cacher à lui même le désert qui grandissait. Hélas... A l’intérieur des voitures se trouvaient des passagers, souvent. Ce sont leurs souvenirs que tu entends crier.

- C’est horrible. Comment peut-on faire des choses pareilles ? Je veux retourner sur ma planète !

- Un moment, Petit Prince, nous devons rencontrer ce qui reste du Maître et lui demander l’autorisation de manger un peu ce qui reste de verdure. Après seulement, nous repartirons.


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Le tapis pierreux qui se déroulait sous leurs pas s’incurva soudain vers le bas. Sur ses banquettes gélatineuses les  paysages avaient laissé place à une  nuit violacée. La petite troupe s’enfonçait dans une combe dont les bords adipeux étaient par instants traversés d’éclairs, veines blanchâtres qui s’enracineraient dans le sol.

-Nous entrons dans Son Regard.

-Quelle affaire étrange, dit le Petit Prince. Entrer dans le regard de quelqu’un…

-Le monde entier entre dans notre regard. Pourquoi à notre tour ne rentrerions -nous pas dans un regard ?

-Mais celui vers qui nous allons ne voit pas avec son cœur..Ce regard n’est pas vivant, ce regard ne bat pas, ce regard est figé.

-Celui  vers qui nous allons Petit Prince, est enfermé dans ses certitudes et son absence de remords. Peut-être ton cœur pur est-il sa dernière chance ?

-Alors c’est lui qui avec ses yeux fabrique ce sentier et ces parois et ces images ?

-Oui. C’est la seule solution qu’il ait trouvée pour s’exiler du passé. Le réinventer. Malheureusement, il ne peut l’étendre à toute la surface de la planète, et il est obligé de surveiller en permanence que personne ne vienne démolir ses patientes constructions…

Une éclaircie se dessina. La voûte  au-dessus d’eux semblait appartenir à un tout autre monde que celui qu’ils  venaient  de quitter. Elle était d’un parme apaisant,  à peine étoilé. Tout autour  poussaient des arbres aux fûts ridés, aux branches à la fois souples et puissantes mais immobiles. Le vent n’existait pas en ce lieu.. Certaines cimes crevaient ce ciel pour se perdre au- dehors et y respirer sans doute.
Les troncs, dans leur transparence, laissaient percevoir des échos du lointain et c’est ainsi qu’ils virent passer une petite fille de rouge vêtue suivie de ce qui ressemblait à un gros chien noir .

- Il y a un autre enfant sur cette planète !!Je voudrais le rencontrer.

- Non, Petit Prince, c’est impossible et même dangereux. Cette enfant est une tentation que te lance le Maître. C’est le petit Chaperon Rouge. Si tu t’en approches, il fera prendre ta vie par le Loup pour nourrir Sa chair.


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Ils marchaient maintenant sur une herbe grasse d’un vert sinople emperlé de rosée.
Dans un coin plus sombre, un étang. Et un peu en retrait,  comme plongeant les griffes de sa peau dans ce qui ressemblait davantage à un miroir glacé qu’à de l’eau, un être dont le regard immense et fluorescent laissait couler en étoile des rampes de lumière qui s’enfuyaient comme des belettes effarouchées en toutes directions ;

- Bonjour Maître de la Planète Grise. Nous venons te demander l’autorisation de boire un peu d’eau et manger un peu de ton herbe avant de repartir. Nous sommes ici en escale et tairons ce que nous avons vu.

- Je ne te vois pas très bien, Chef des oies Bernaches, mais tu me sembles de plus en plus malin. Car je perçois une autre présence, que tu as réussi à me cacher sur le sentier qui vous a conduit jusqu’à moi.

-C’est l’habitant de la planète ...

-Peu importe le nom de ma planète. Je suis le Petit Prince !

L’être blêmit.

- Une vieille légende raconte qu’un jour le Maître de cette planète doit rencontrer un Petit Prince. Mon heure serait donc venue ?

- Je ne savais pas que les heures venaient, non, je ne vois pas votre heure, peut-être est elle en retard ?

- Mon heure viendra pour me faire mourir... d’une certaine manière.

- Les heures ne peuvent pas être aussi cruelles, dit le Petit Prince. Les heures ne peuvent pas savoir ce qu’elles font. Elles sont un peu comme les puits dans le désert qui ignorent le désert et qui ne se savent pas puits..

- Oui, oui…c’est bien de toi qu’il s’agit. Ce sont ces mots - là qui étaient gravés dans les livres.
Vous pouvez boire, tous, et ensuite je me remettrai entre vos mains .

- Nous ne pourrons pas tenir entre mes seules mains cette créature et toute cette lumière, chuchota le Petit Prince, outre le fait que vous avez des ailes. Ce maître est une bien étrange personne. Je ne comprends pas son langage. Et puis, il dit que son heure va le faire mourir... d’une certaine manière.
Il y a donc plusieurs manières de mourir ?

-Tu le sais mieux que moi, Petit Prince, on peut mourir de peur, d’ennui, de tristesse, de soif.

- C’est vrai. J’avais oublié ma Rose…

- Viens nous allons boire.

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Ils s’approchèrent de l’étang.  L’eau en était solide. Mais sitôt qu’un bec ou un doigt la touchait, surgissait une fontaine fraîche qui avant de se diriger vers la gorge assoiffée reculait légèrement comme pour faire connaissance avec cette vie qui allait l’engloutir.

- Elle nous fait confiance. Tu peux la boire.

- D’habitude, c’est celui qui boit qui ne doit pas toujours faire confiance à l’eau. Ici c’est le contraire. Quelle étrange planète !!

- Tu sais, Petit Prince, l’eau, et la Vie en général, ont leur géographie propres. On peut tout en attendre, y compris le plus improbable…Il n’y a pas de Terre promise aux préjugés…

 Quand ils eurent étanché leur soif, les oies et le Petit Prince se retournèrent vers le Maître. Les mains crispées sur les repose-bras de son fauteuil, le teint livide, il semblait attendre un verdict.

Le Petit Prince se disait qu’il ressemblait très exactement à l’idée qu’il se faisait des grandes personnes lorsqu’elles se sentent prises en faute .

Par curiosité il s’approcha de l’homme, passa lentement la main au travers des ondes lumineuses qui s’échappaient de son regard  et la laissa ainsi suspendue.

L’interruption du flux de lumière rendit toute sa brutale réalité à la désolation cachée de la planète grise.

- Comptes-tu prendre ma vie ?

- Je n’ai pas l’intention de prendre ta vie, je me disais simplement que ce doit être beaucoup de fatigue que de créer ainsi un monde que personne ne voit ou n’habite.

Les oies s’étaient rapprochées, certaines d’entre elles occupées à fouiller du bec le sol à la recherche de quelque improbable pitance.

-Je vis, c’est bien le principal  !!

-D’autres êtres pourraient vivre sur cette planète, ne te sens-tu pas trop seul ?

-Qui vit encore ici, demanda le Maître, le regard s’échappant dans les coins.

-J’ai entendu des voix dans les cités de fer, peut-être… peut-être y a-t-il encore des êtres vivants ?

-Tu es bien celui que nous annonçaient les textes. Il y a  dans le désert des tribus.

-Des tribus ? dit le chef des Oies..
Les habitants de la planète haute technologie en seraient revenu à leur simplicité native et au bon sens !! Des tribus.

-Oui, des tribus. Elles vivent comme il y a des millénaires, comme on le disait dans les vidéoencyclopédies.

- Peut-être seraient elles heureuses de voir un peu au-delà de ces murs que tu contiens de ton regard demanda le Petit Prince .
Peut-être veulent elles enfin connaître la vraie couleur du ciel, le rythme des saisons, savoir ce qu’est un mouton ou un boa ?

-Ou une oie, dit une des oies.

Le vieil homme s’effondra alors en larmes.Les lumières qui jaillissaient de ses yeux et se heurtaient aux doigts du Petit Prince s’éteignirent, laissant place à l’émouvante couleur parme d’un jour qui se levait. Derrière la forêt transparente se devinaient des mouvements encore saccadés et timides, mais qui faisaient ronfler sourdement le sol.

-J’ai peur, dit le Maître.

-Je leur dirai que tu es mon Ami, on ne peut faire mal à un enfant.

-Oui, mais ils ont peut être faim dirent les Oies dans un bel ensemble ;

Rampant presque, des hordes d’hommes et de femmes se rapprochaient lentement.Leurs yeux étaient emplis d’une fatigue sombre et leurs mains étaient aussi nues que leur corps.

-Il faut les autoriser à boire, dit le Petit Prince. Quand on offre à boire à quelqu’un on communique par la pensée mieux que par les mots . Et il a moins peur, parce qu’il comprend.

Cela fut fait, d’un geste le Maître autorisa les êtres à se rapprocher de la source , ils le firent avec l’humilité de ceux qui ont eu si soif que la moindre goutte d’eau est un miracle.

-Que vais-je faire de tous ces gens ?

-Tu n’as pas à faire, dit le Petit Prince, tu dois Etre à leurs côtés, les aider à raconter leur histoire, et un jour sans doute te demanderont-ils de leur raconter la tienne ..

-Je ne dispose de rien pour écrire !

Le chef des oies arracha alors une plume de sa queue et l’offrit au vieil homme.

-Où trouverai-je de l’encre et du papier ?

-Tu savais fabriquer des paysages, ce ne sera guère plus difficile d’inventer le support où les coucher. Et maintenant il me faut retourner dans ma planète, je dois arroser ma rose et trouver une place à mon mouton.

Les oies se préparaient au départ quand l’une d’elles, l’air contrit, dit à mi voix :

- Nous avons un peu menti... ma compagne...

-Je savais que tu avais menti. Ta compagne est près de déposer le trésor de son ventre Vous allez devoir rester ici. Et garder la vie qui s'annonce encore en son enfance sur cette planète. On vous respectera. Vous n'aurez rien à craindre.

Le petit Prince monta sur son ami, embrassa le col si doux et tiède et lui murmura :

- Ne leur gâche pas leur voyage de noces.

-Tu as raison, Petit Prince, envolons nous sans tarder, il y a encore du chemin.

L’escadrille pointa vers la nuit une seconde fois. Penché vers la planète grise, le Petit Prince se disait qu’il avait hâte maintenant de retrouver sa rose. Et tant d’histoires à lui raconter.






 

La dixième planète * 10 *


Premier épisode




Le repas touchait à sa fin. Les grillons géants porteurs de torches s’éteignaient somptueusement, la flamme qui sortait de leurs yeux consumait lentement leur carapace noire pour ne laisser à la fin qu’un grillon minuscule qui courait se sauver sous la grande cheminée de la salle à manger.

Sans doute en attendant le soir et ses métamorphoses.

Ukraine et ses compagnons avaient retrouvé en quelques heures le goût de vivre et surtout le goût de la nourriture. Il faut dire qu’on les avait soignés.

Tourte de potiron aux airelles, pâté de chevreuil aux épices, rôti de biche, fromages de toutes origines servis avec de délicates confitures rouges, gâteaux et sorbets en abondance et surtout de vrais fruits. Sur la terre laissée derrière eux, les fruits n’existaient plus que dans les archives informatiques ou recomposés en laboratoire.

L’ombre douce qui se propageait était propice aux confidences, et chacun de se laisser aller avec son voisin ou sa voisine, les fées d’un geste doux remontaient une mèche de cheveux, caressaient une joue ou le dos de la main.

-"Ce n’est pas tout ! Fini de rêver! Vous devez encore franchir quelques arpents d’espace avant de rejoindre Sedna" dit Merlin que rien ne semblait fatiguer. Il frappa dans ses mains, la vaisselle et les mets disparurent et furent remplacés par une sorte de nappe lumineuse qui les engloba tous de ses comètes minuscules, ses tourbillons de soleils, ses naissances et morts d’étoiles.

Des gouttes se formaient par endroits, grossissaient puis se transformaient à leur tour en nappes brodées de galaxies et de soleils d’où s’échappaient encore d’autres gouttes et ceci comme à l’infini. La Voie lactée était perdue dans un coin de cette étrange bulle qui les entourait et dont ils ne pouvaient toucher les limites.
L’un de compagnons d’Ukraine se hasarda à tenter d'attraper le soleil et la planète bleue.

-Malheureux ! hurla Merlin, ne touchez à rien vous allez tout dérégler, déjà que c’est compliqué la maintenance !! Malheureux, j’ai du mal avec cette partie-ci de l’univers elle est très instable.

En se penchant un peu ils entendaient ici et là de légers bruits de succion : la lutte des planètes contre l’anti-matière qui voulait à tout prix les avaler.

-Venez autour de moi et ne bougez plus ! Donc. Nous sommes ici.

-Si loin de notre galaxie, si loin ?

-Oui ma jeune Dame, oui, déjà si loin. Et pourtant, si vous saviez... ce que vous voyez là n’est qu’une des couches visibles du cosmos, je vous ai épargné tous les plis et replis, ils rentrent difficilement dans la pièce. La seule fois où j’ai tout fait rentrer en écartant les parois de ce palais,  mes fées ont consacré trois jours à tout repasser et me l’ont reproché une semaine… oui. Parfaitement!
Une semaine. J'ai diminué leurs pouvoirs vous savez, maintenant, elles repassent le linge à la main.
Donc nous sommes ici, votre trou de ver est visible, là.

Ukraine et ses hommes se penchèrent au-dessus du doigt de l’Enchanteur.  Un petit fil rouge fluorescent se tortillait dans la nuit noire.

-Mais comment allons nous rentrer dans cet espace minuscule?

-Comment êtes vous entrés la première fois ? Parce que vous le vouliez… té. Tout simple. Et d’ailleurs, comment l'Univers est-il rentré dans cette pièce ? Hein ? Vous semblez abasourdis. Un jour vous comprendrez que la vie n’est qu’un rêve.
En attendant… Vous redécouvrirez la peur, le réflexe de défense, l’instinct de survie qui ont été amoindris par des millénaires d’assujettissement à la Machine. Je vais programmer votre ver pour qu’il vous emmène sur Frisson, tenez je la grossis un peu. Regardez.

Merlin posa ses mains au-dessus d’une planète qui semblait très agitée. Elle se déformait comme une boule de pate à gâteau, s'allongeait, se rétractait, laissait échapper des fumeroles noires ou blanches.
Elle se mit soudain à enfler jusqu'à atteindre la taille d'un homme dans la force de l'âge. Ils découvrirent alors des paysages extraordinaires, déserts noirs et or parsemés de pyramides, de triangles, de cubes qui se muaient en sphères ou en cylindres, canyons flottants au-dessus de rivières solidifiées qui se dressaient de façon aléatoire entre les hautes murailles de pierre, précipices en entonnoirs qui laisseraient bien peu de chances de survie à leur équipage s’il venait à y tomber.

Merlin faisait nerveusement le tour de la petite équipe en tapant d'un coup sec sur les doigts de ceux qui étaient tentés de toucher cette merveille à portée de main.

- Vous allez vous rendre sur cette planète, et c’est vous qui prendrez les commandes, Ukraine. Le ver vous laissera faire, il est programmé pour cela, juste pour cette planète. Vous devrez vous sortir des pièges physiques mais également psychologiques de cette escale.

- Je n’ai jamais conduit un trou de ver.

- Vous apprendrez.

-Pourquoi dites vous «  psychologiques » ?

-Parce que cette planète est habitée.

-Par quoi ?

-Vous verrez bien !

-Par quoi ?

-Par vos fantômes Ukraine. Par vos fantômes et par les fantômes de l’humanité. C’est là que l’on met en attente de recyclage les consciences humaines.

-En recyclage… attendez attendez… On recycle les consciences ?

Merlin poussa un long soupir et les fées s’éclipsèrent discrètement.

-Je vois que vous n’avez pas trop lu Platon.  D'où croyez vous que sorte l'univers et de quelle matière tire-t-il son éternité?

- Des consciences humaines? l'univers est le fruit des consciences humaines? Les bonnes et les mauvaises...?

- Ca vous ouvre des perspectives, n''est-ce pas?

-Je n’ai pas lu Platon mais j’ai lu Saint Exupéry. Mon mari cachait «  Le petit prince » sous son lit. Avant que nous ne partions, racontez moi ce livre Merlin.

- Ma mémoire défaille. Mais je peux vous raconter la suite de ses aventures si vous voulez.

- Oui ! oui !!!

- Bien. Mais ensuite vous filez. Je vois que vous avez repris goût au merveilleux. Ma tâche est donc accomplie vous concernant.

Dans la pénombre verte, les fées étaient revenues. Derrière la paroi transparente de ce château de bulles, les bancs de poissons  attendaient, aussi immobiles et attentifs que les aiguilles d’une horloge dont on aurait interrompu la course..

- Alors… voilà l’histoire… Mais ensuite vous filez!

Merlin plongea la main dans son chapeau, en sortit une réplique de ce monde bleu nuit qui les entourait, le caressa longuement puis ferma les yeux.
Une voix sortait de cet univers en réduction. Une voix ...
Et voici ce qu'elle leur raconta que je vous livre.







La dixième planète * 11 *


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Premier épisode...


Après avoir disposé sous leurs yeux l'univers tout entier et leur avoir montré la position du Ver dans lequel Ukraine et ses compagnons continueront leur voyage à travers les galaxies en direction de la Dixième Planète, Merlin leur a conté l'histoire de ...






Quand le micro-monde qui reposait entre les mains de Merlin eut prononcé le dernier mot de l'histoire de la Planète Grise, il se ratatina, courut comme affolé de son audace le long de son épaule et alla se cacher sous son chapeau.

Un long silence s’ensuivit, que personne n’osait rompre.
Ukraine se leva, alla s’agenouiller devant l’Enchanteur et posa un baiser sur sa main.

Merlin lui caressait les cheveux avec une douceur qu’Ukraine croyait avoir oubliée.  Son mari lui cajolait la nuque le soir pour qu’elle s’endorme et toutes ces années sans lui avaient éloigné d'elle la tendresse des sensations les plus simples.

"Je ne peux pas passer ma vie à sauter de regret en regret, se dit-elle en ravalant ses larmes, je ne peux pas compromettre cette mission parce que je me sens enfin bien quelque part."

Les murs du chateau sous l'étang s'étaient brutalement couverts de grisaille, les colonnes de soutainement se courbaient d'une façon imperceptible à qui ne sait voir ces choses là et c'est toute la voûte de l'édifice qui paraissait affligée, comme creusée de hoquets. Il sourdait de ses parois une mélopée étrange dont ils ne comprenaient les mots mais recevaient la mélancolie.

- Les meilleurs choses ont une fin. N’est ce pas ? Vous savez jeune Dame, je suis ému, autant que vous tous. Mais j’ai retenu de ma vie sur Terre qu’il ne fallait trop montrer ce qu'on ressent, à tort ou à raison… Les événements de notre monde visible, les amours qui se brisent, les maladies et les conflits de notre passé, la joie, la paix et la guérison du présent, tout cela provient d'une matrice dont les humains n'ont eu de cesse de s'éloigner. Ils n'avaient pas compris le bon usage de ces forces, ils n'avaient pas compris le lieu où elles se rejoignent. L'humanité n'était pas prête.

Vous allez rencontrer l'Univers des cordes et des super cordes, qui sait, peut-être trouverez-vous là-bas de quoi guérir vos semblables ou leur descendance de ce mal qui les ronge? "

Ukraine et ses compagnons n'avaient reçu aucune formation scientifique et ces mots de cordes et super cordes, quoiqu'évoquant en eux des souvenirs, faisaient un peu trembler leur entendement.

- Ce fut grande joie de revoir des habitants de cette planète où je vivais en paix entre les arbres et les rochers. Maintenant rejoignez vite votre ver que je surveille d’ici la façon dont vous prenez en main ce véhicule et rectifie éventuellement votre trajectoire. Ah, une chose encore, Ukraine, vous garderez tous votre apparence humaine dans ce vaisseau. Permettez au vieil homme que je suis d’offrir à chacun de vous un objet magique, en cas d'urgence serrez -le dans votre main, il vous apportera tout ce dont vous aurez besoin ou envie. Mais attention, il pourra aussi vous apporter la mort si c’est elle que vous désirez intensément.

Ukraine se saisit d’un petit sac de velours bleu nuit dans lequel s’entrechoquaient des galets. Des rais de lumières bigarrés traversaient le tissage serré avant d'aller se pelotonner puis s'éteindre dans les creux mouvants de la pièce.
- Merci Grand Sage. Sans vous…que serions nous ? Et maintenant… que devons nous faire ?

- Prenez vous par la main, encerclez votre trou de ver, concentrez vous sur la diminution de votre taille, je vais vous aider par la pensée.

- On y va les gars, et vous Merlin, portez vous toujours bien ainsi que vos fées !

Il ne leur fallut que quelques secondes pour atteindre la taille d’un grain de lumière. Merlin les voyait il encore ? Quel étrange personnage. Etait-ce lui ce Dieu dont tout le monde parlait ?

Le ver se tordit de plaisir en les sentant entrer. Ses parois se plissaient et déplissaient comme celles d’un bandonéon. Elles étaient d'un bel incarnat, douces au toucher et tièdes. Une lumière émeraude jaillissait de ce qui semblait être sa tête.

- Il nous faut des sièges dit Rahan.
- C’est vrai, ça ! Et un cockpit et…
- Les galets !

Ukraine ouvrit le sac, quatre galets luisants et colorés, semblables sans doute à ceux que les enfants des milliers d’années plus tôt offraient à leur maman à l'occasion de ces fêtes que l'Administration avait décrêtée désuètes,  sautillaient d’impatience d’être touchés. Ukraine se saisit du plus rond, celui qui irradiait une teinte bleue soufré et le serra très fort en se remémorant le peu qu’elle avait pu voir de l’aménagement intérieur des vaisseaux spatiaux dans de vieux films.
La  cavité tubulaire du ver se modifia instantanément selon ses voeux: de bons sièges un peu usés, un tableau de bord clignotant de tous ses feux,  un plafond couru de fils et bien sûr les inévitables robots serviteurs qui rendraient leur voyage peut-être plus confortable.

- Le plus dur est à venir, les gars, je n'ai jamais conduit un vaisseau spatial et je n'ai aucune confiance en vous, rit-elle.
Mais son rire était amer, il lui faudrait en permanence écarter de son esprit l'idée de la mort. La peur même de ce mot. Le faire fuir de sa mémoire et espérer que les trois hommes embarqués avec elle en feraient autant.

- Tu n’as qu’à demander à ton caillou de faire de toi un nouvel Annakin Skywalker! lui lança Djinn !

- Toi, je te prends comme co-pilote dit Ukraine ne riant, allez et je te nomme Pizza !

- Malheureuse... regarde ce que tu as fait...

Un pelage épais, rouge vif aux pointes orangées et fluorescentes, recouvrait le corps fluet de son compagnon de vol, tandis que des cartons remplis de pizzas s'ammoncelaient derrière le siège du co-pilote.

- Nous ne manquerons pas de provisions. Bon. Reprends ta forme initiale et mettez-nous quelques cartons dans le four à micro-ondes.

- Quel...? Ah oui. Le four à micro ondes. Il vient de se matérialiser. Incroyable, j'aimerais bien savoir la durée d'existence d'un tel caillou.

- Je vous suggère de retirer de vos pensées tout ce qui dans le vocabulaire peut avoir trait au temps, okay?

- ....
- En route les jeunes, accrochez vous, j'enclenche la vitesse démesurée.
- Je croyais qu'il fallait retirer de notre esprit tout ce qui avait trait au temps... bon bon.. je n'ai rien dit.

Au-dessus du minuscule tortillon rouge les fées et Merlin étaient penchés, répétant "Am stram gram pique et pique et colégram"

Ils le virent soudain s'échapper vers la droite, zigzaguer quelques secondes comme un ludion balloté par les flots, se stabiliser puis foncer dans la nuit.

Merlin s'effondra sur son fauteuil. Les fées étaient comme pétrifiées.

- Alors?
- Ils sont dans la bonne direction. Il ne leur reste plus qu'à découvrir Frisson.
Ce qui les attend n'est pas de la tarte.

- Plait-il ? firent en choeur les fées.


- Oui, pas du gateau... Quoi? Il serait temps mes filles que vous soyez à la page.

Les temps changent, le langage aussi bougonna Merlin en ajustant son chapeau qui penchait dangereusement vers l'univers tout entier.

Mais Merlin avait beau sembler prendre les évènements à la légère, il ne pouvait se cacher une profonde inquiétude. Sauraient-ils, tous, et surtout elle, mettre en oeuvre ce qui leur avait été inculqué sur Terre, la maîtrise des émotions, ne pas se laisser submerger par elles lorsque...?




La dixième planète * 9 *





Ukraine et ses compagnons restaient muets aux côtés de Merlin. Les fées flottaient à environ dix centimètres du sol, transparentes et denses, leur peau aussi irisée que certaines agates.
Elles étaient toutes vêtues de manière différente et très surprenante. L’une recouverte de feuilles, l’autre de plumes d’oiseaux, l’autre encore de gouttelettes d’eau, la quatrième de tourbillons de vents colorés, cela leur donnait un peu le tournis. Mais la plus étonnante était celle dont la robe était faite d’un assemblage de petits morceaux du paysage, autant de minuscules reflets du décor qui les entourait.

Elle semblait être la plus jeune et pourtant sur son visage se lisait une souffrance de vieille femme.
Elles battirent toutes des ailes pour s’ébrouer de l’eau traversée puis vinrent l’une après l’autre embrasser l’Enchanteur.

- Je vous présente les fées de l'étang qui répond au doux nom de Rauco.

-  Mais… où se trouve cet étang ?
- Devant vous, jeune dame. Devant vous. Suivez-les, traversez derrière elles le miroir, je fermerai la marche, parfois des galopins sont tentés de rejoindre la profondeur des eaux... Hum hum, il n’y a pas que de bons génies savez-vous? dans cette forêt.


En pénétrant l’eau qui se dressait devant eux, Ukraine et ses compagnons furent happés par un froid intense, piquant comme des milliards d’aiguilles. Une esplanade d’un beau vert émeraude se déroulait sous leurs pieds, d’où plongeait un escalier mobile qui parfois s’ouvrait pour laisser passer un banc de poissons ou d’étranges véhicules amphibies.
Curieusement, ils n’éprouvaient pas le sentiment d’être dans de l’eau mais plutôt de marcher sur des strates de gélatine.

C'est alors qu' un palais tout de sphères assemblées, aussi malléables que des bulles de savon et dans lesquelles des milliers de mondes semblaient s’agiter à l’infini se découvrit à eux, derrière un épais rideau d'algues brunes.
- Nous voici rendus au palais du Rauco ! Alors jeunes gens, donnez vous la peine d’entrer et d’entendre la légende des fées, cette légende que l’on ne sait plus raconter, entrez n’ayez crainte…

Tous s'assirent autour de Merlin dont le trône de lumière diffusait alentour un grand cercle chaleureux. Merlin prit soin d' en aplanir les plis pour leur confort à tous. Puis, après avoir toussé et dans un grand silence...

- Il était une fois…

Les fées éclatèrent subitement en sanglots et Merlin avait peine à dissimuler ses propres larmes.

- Il était une fois ...  dit la plus âgée des fées. Oh et puis non, je ne peux pas, j’ai perdu l’habitude !
- Mais que je suis mal entouré !  Mais que je suis mal entouré ! Et ça fait des siècles que cela dure ! Bon ! tempêta Merlin.
Il était une fois… recommença-t-il en frappant si fort le sol marin que les bancs de poissons en restèrent figés contre les bullemurailles du Palais.
Et pendant des heures - ou des jours ou des années - il leur conta l’histoire tragique de cette vallée paisible où les sept fées s’étaient établies loin du regard des hommes  sous les eaux de l’étang.

Hélas…
Comme dans tout conte de fées qui respecte un tant soit peu les conventions du genre, l’une  d’elle, la plus jeune la plus belle la plus vive la plus… Merlin ne trouvait plus ses mots pour décrire celle dont Ukraine se demandait si elle n’était pas une de ses filles.
La plus belle donc mais aussi la plus puissante en magie quand chacune des autres s’était finement spécialisée dépérissait de tristesse. Souvent, alors que ses sœurs cherchaient dans la moindre goutte d’eau, le moindre grain de sable la mémoire du monde, elle se laissait flotter à la surface de l’étang dans l’espérance sans doute d’un  événement qui troublerait un peu sa mélancolie.
Et c’est ainsi qu’elle fit la connaissance du bruit que font les hommes ou plutôt des fers de leurs chevaux sur les chemins perdus.

Celui qu’elle rencontra lui fit battre le cœur et puis perdre la tête.
Elle lui posa mille questions, bravant le serment qu’elle et ses sœurs avaient fait de ne jamais adresser la parole à un représentant de ce monde là.

- Il se plurent aussitôt ! dit Merlin, tout en passant sur ses yeux un immense mouchoir étoilé.


Et chacun dans la salle pleurait tant l’histoire était belle de cet amour impossible comme on n’en vit plus nulle part dans aucune galaxie.
Chaque jour les deux amants se donnèrent rendez-vous et finirent par s’aimer sous les feuilles d’un grand chêne.

Mais les autres fées se doutaient de quelque chose.

Merlin toussa longuement jusqu’à ce que les fées baissent la tête et prennent un air contrit.

- Oui ! Elles se doutaient de quelque chose à la facilité dont leur jeune sœur s’endormait le soir et à ses sourires radieux lorsqu’elle revenait de ses échappées solitaires. Unissant leurs pouvoirs… que j’ai fortement diminué depuis… elle finirent par découvrir ces amours coupables, endormirent leur sœur et tuèrent son amant.

- Mais quelles garces ! hurla Ukraine qui pour la première fois de sa vie se surprit incapable de contenir ses émotions.


- Garces ? Non… je ne dirais pas cela. Car la jeune fée découvrant leur forfait les égorgera toutes…


- Mais alors ce sont des fantômes que nous v…


- Non pas vraiment.
Pendant six jours et sept nuits, le sang des fées va recouvrir les pierres de la contrée et me porter le parfum de cette mauvaise nouvelle.
Je leur ai rendu la vie mais ôté une partie de leurs pouvoirs.
Quand à la plus belle…

On sentait une pointe de regret dans sa voix.
- Quant à la plus belle, personne ne l’a jamais revue. Sans doute a-t-elle été heureuse et eu beaucoup d’enfants, mais vous savez… ce genre de fin ne me console pas.

Toutes les fées éclatèrent en pleurs.

- Hé voilà. Voilà qu'elles pleurent à nouveau! Si je pleurais moi... hein? Si je pleurais, qui sait si cet étang ne se transformerait pas en Océan! Voilà... la triste histoire. Je suis heureux de vous l’avoir contée car elle m’était restée sur l’estomac. Bon!  tout le monde à table, que je vous donne le plan pour vous échapper en direction de la Dixième planète.

Comme soulagés d’échapper à la tension accumulée, les hommes de l’équipage se ruèrent vers la longue table qui s’était dressée sous leurs yeux. Mais Ukraine resta au milieu des fées, touchant la soie de leurs cheveux, se perdant dans l’eau de leur regard.

On n’est enfant qu’une fois. Elle ne l’avait jamais été. C’était son premier conte vivant.




La dixième planète * 8 *





Au fur et à mesure que la petite troupe avançait, Merlin ralentissait son pas. Il devinait l'épuisement des voyageurs au bruit de plus en plus sourd  de leurs chaussures dans le sable des sous-bois.

Bientôt le chemin s’élargit et leur découvrit une forêt aux essences bleutées recouvertes de fruits d’or minuscules, réplique métallique et sylvestre des vêtements du Mage.

Ukraine luttait contre cette fatigue dont elle sentait l’ivresse la gagner depuis la sortie du trou de vers.
Son organisme récupérerait-il intégralement ses aptitudes à chaque fois ? Vieillirait-elle d’une façon accélérée ? Cette quête dont elle avait pris quasiment seule la décision, il fallait à tout prix qu’elle reste légère en son cœur, que nul  regret ne vienne en dessécher le cours.


- Nous sommes loin encore ?
- Loin ?  Loin de quoi ? Avez-vous idée seulement de l’espace que nous avons parcouru ?
- Non, c’est bien pour cela que je vous le demande…

Le Magicien se retourna et la fixa d’un regard gris  dont elle sentit le froid courir sur son visage comme ces brises du petit matin qui vous mordent la peau et figent l’expression.

- Jeune femme, les dimensions de ce monde ne sont pas les mêmes que celles de cette planète en faillite d’où vous provenez, si vous ne laissez pas derrière ce tronc d’arbre vos préjugés, je ne peux jurer de rien.

Ukraine se retourna, un frôlement aussi obscur et léger que du papier de soie avait atteint ses récepteurs très aiguisés. Ses compagnons, les yeux emplis de désarroi  se serraient les uns contre les autres.
C’est alors qu’elle vit. Les arbres avançaient vers eux, resserrant leur corbeille d’écorce et de feuilles autour de leur petit groupe, puis l’un après l’autre s’en déshabillaient, laissant apparaître figures qui n’avaient rien d’humain, à la fois transparentes et colorées, grimaçantes ou accueillantes, mais dont l’objectif évident était de les palper.

L’un deux, au tronc épais et au plafond silencieux et vaste tendit vers elle une branche à huit mains. Elle ne ressentait aucune hostilité, juste la curiosité paisible de qui a attendu des siècles avant de voir ce qui était prédit. Il promena ses doigts sur son visage puis se mit à chanter une mélodie aussi verte et douce que les images de l’enfance. Elle lui tendit alors la main.

- Comment se nomme ce prodige ?

Merlin s’était tenu à l’écart de la scène, visiblement agacé du retard qu’ils prenaient.

- L’arbre de communion. Bien... maintenant que vous avez fait connaissance, abandonnez vos préjugés comme je vous l’ai demandé, abandonnez les aux arbres. Ils sauront quoi en faire.

Il attendit quelques secondes puis devant leur absence de réaction, fit un mouvement de la main vers les voyageurs. Des ombres se détachèrent de leurs corps, à la fois minces et opaques, glissèrent sans demander leur reste sur le sol et disparurent dans la nuit comme des belettes effarouchées.

- Vous serez plus légers les uns et les autres pour  traverser le miroir aux fées.
Nous arrivons…

Ukraine et ses compagnons furent saisis d’un soudain vertige. Serti dans un cadre de schistes rouges et bruns, un étang de taille modeste se dressait à la verticale au cœur d’une clairière de pins bleutés et d’ormes simplement vêtus de leur incroyable beauté d’automne.
L’étang ne reflétait qu’un ciel tranquille dans lequel s’étirait un vol de cygnes.
   

Deux petits personnages aux oreilles effilées  et aux pieds semblables à ceux d’un cochon, guère plus hauts qu’un enfant , gardaient l’accès à cet étang miroir, tenant en laisse une oie sauvage.

Ils virent tous cinq leur reflet trembloter comme les feuilles des peupliers argentés au printemps puis se disperser dans les profondeurs cette eau.

Merlin leva le bras, chassant la brume légère qui entourait le lieu. Un claquement aussi bref qu’un coup d’orage sec l’été se produisit alors…

Six jeunes femmes, si belles qu’Ukraine et ses compagnons en eurent le cœur et l’âme douloureusement changés, sortirent une à une de ce miroir et se dirigèrent vers eux...




La dixième planète * 7 *








Maintenant voyageur, il te faut me laisser reprendre mon souffle, car la planète où le trou de ver va déposer l’onde lumineuse est celle qui me laisse le plus de regrets. Je n’ai pas eu d’enfance… Du moins pas au sens que ce mot portait en d’autres temps. J’aurais aimé  entendre battre le ventre d’une mère,  puis sa voix traverser les chairs, me rejoindre chaque soir au fond d’une couche douillette pour me conter des récits d’autrefois. ce ne fut pas le cas.je n’ai connu que les stridences de la surveillance électronique des incubatoria.

Ma vie fut triste et grise. Mais ce qui me fut transmis sans âme et sans amour, comme on passe le relais,  je l’ai appris par cœur pour ne rien laisser perdre de cette aventure.


La deuxième étape de nos quatre voyageurs fut la planète des personnages oubliés.

Cette planète échappe à l’œil des télescopes et des radars. Elle n’existe que pour qui a su garder naïveté d’enfant. Et à qui veut lui donner chair, elle répond avec fantaisie.


Le trou de ver ralentit sa course aux abords  d’une planète bosselée, d’où par endroits s’échappaient les fumerolles de volcans  encore actifs.
L’onde fut éjectée avec à peu près autant de précautions que la première fois et très curieusement, ses constituants retrouvèrent immédiatement leur forme originelle. Leur premier mouvement fut de s’embrasser, comme pour vérifier leur chaleur corporelle, puis ils reculèrent devant le paysage qui s’étendait  à l’infini sous leurs yeux.
Des montagnes de schiste rouge, de quartz et de granite tranchaient l’horizon de leurs dents aigues, surgissant du tissu serré d’une forêt de hêtres, de bouleaux et de chênes immenses
Par un chemin caillouteux qui se dévoilait sous leurs pas au fur et à mesure de leur avancée ils  gagnèrent les profondeurs de la forêt.
Les fûts presque noirs montaient avec impertinence d’un sol adouci de mousse. Par moments, un sentier espiègle apparaissait puis disparaissait, coulant d’un arbre comme l’aurait fait un animal malicieux. On n’entendait âme qui vive. Seuls les parfums de la terre humide tissés à la fraîcheur de la brise disaient que cette vie était toute proche, palpitante, en attente d’être découverte.

Le bruit d’un cours d’eau roulant sur des galets se glissa dans la pénombre, se fit plus puissant et guida leur marche. Dans une clairière parsemée d’éboulis rocheux charnus comme des fruits ou plats comme des tables,  ils découvrirent enfin cette rivière qui leur faisait signe. Le flux en était très irrégulièrement lent. L’eau vive par endroits freinait subitement dans des morts à peine habillés de lentisques avant de se laisser chuter sur les rapides, hésitant, contournant, revenant parfois en arrière, badant ici ou là comme pour mieux apprécier les embûches du  trajet.
Elle se raidit et stoppa net son  cours alors qu’ils allaient rafraîchir leurs mains et leurs bras, puis reprit sa promenade joueuse et sans but apparent entre les récifs et les plantes.

Remontant son lit, ils parvinrent à une sorte de chaudron naturel d’où s’échappait une vapeur opaque porteuse de pigments bruns. Les embruns qui leur parvenaient portés par la brise étaient  glacés : la fontaine creusée dans la terre bouillait de froid.
Assis sur une large pierre, un homme se tenait.

-Vous avez réussi à traverser le Val sans retour pour parvenir jusqu’ici, vous avez donc perdu votre boussole !! Ou aussi bien la tête…
-Qui êtes -vous, vieil homme,
-Qui je suis ? Vous osez me demander qui je suis !

L’homme se leva apparemment décontenancé et furieux de leur méprise.
D’un age indéfini, il portait barbe blanche et cheveux aux épaules. Ses yeux étaient d’un bleu très clair dans lequel les verts multiples et la géométrie sage de la forêt se noyaient.

« Regard , miroir de l’âme » se dit Ukraine, sans savoir vraiment d’où elle tenait cette vieille phrase.  Cet homme faisait partie de la forêt, probablement en était-il le roi. Des sourcils en accents circonflexes  lui donnaient tour à tour un air sévère ou étonné. Sa longue robe blanche éclairait légèrement l’ourlet d’une houppelande bleu nuit dont les trois cols superposés étaient brodés de constellations dorées.
- Vous osez ! Je suis Merlin ! L’enchanteur Merlin !
- A vos yeux étonnés, je vois que cela n’évoque rien pour vous… Mais diantre, que faites- vous ici ?

Il tournait autour d’eux agitant son bâton de marche, inspectant le moindre détail de leur accoutrement.

-Serait-ce encore une des espiègleries quotidiennes de ma fée ?
-Quelle fée ?
-Vous, vous n’êtes pas d’ici. Est-ce que vous savez au moins d’où vous venez ?
-De la Terre…
-Ah… sans blague…

Il parut tout à coup attristé. Ses yeux virèrent au gris puis au  noir. Ses mains longues et nerveuses fauchèrent quelques graminées poussées à la diable entre les roches qu’il respira longuement avant de les enfouir sous sa cape.
-La Terre… fâcheuse histoire, la Terre. Ma planète d’origine.  Je l’ai quittée après une invasion de grillons et de grenouilles provoquée par ma Mie. Elle m’a suivie bien sûr, je n’allais pas l’abandonner, mais vous savez, les fées…Vous avez naturellement entendu parler de Merlin et de Viviane ?
-Cela nous dit quelque chose, cette histoire  mais…
-Je sais, autre époque.
Suivez- moi, je vais vous présenter ma planète. J’y vis tranquille, donc inutile d’essayer d’y fiche la panique, vous disparaîtriez en un tournemain.
-Nous avons juste envie que vous nous racontiez ce que la Terre a perdu en dilapidant le goût des contes et des légendes.
-Tout ! Absolument tout ! Elle a tout perdu. Pas mon problème. Plus mon problème.

Il s’éloignait maintenant à grands pas du rocher de méditation, éclairant la nuit qui tombait en allumant sur les troncs d’arbre des torches aux muscles noueux et mobiles. Ukraine fit un bond quand l’une d’elles,  plus curieuse que les autres, se pencha vers elle pour lécher ses cheveux et ses joues.

Le feu était froid lui aussi et explorait sa peau, ses yeux, caressait son cuir chevelu avec tant de douceur qu’elle se sentit gagner par une immense fatigue.
-Hé, la petite dame, le château est encore loin, il ne faut pas se laisser prendre aux pièges des flammes.
L’amour, c’est comme le feu,
Il convient
D’être assuré contre les deux.
Toi, la torchère trop curieuse, je et rends à ton  sort, tu avais déjà été prévenue.

La branche se ratatina derrière le tronc, puis dans un craquement de papier froissé tomba en cendres au sol.

 Merlin partit d’un grand éclat de rire qui courut d’écho en écho, inclinant les flammes bleutées qui commençaient à prendre sur les arbres bordant le sentier.
_ Donc vous vouliez savoir ce que la Terre a perdu ?  Tout ce qui fait qu’un enfant peut se construire. C’est aussi simple que cela.
D’un temps à l’autre,
D’un age à l’autre
L’histoire embarque mélodies
Comme un bateau elle voyage
En pays de mélancolie
Ou de gaîté.
La vie n’est pas fleuve tranquille
L’enfant le sait, l’enfant
Le sent.
A lui faire croire le contraire
On lui enlève ses défenses

D’un temps à l’autre
D’un trouble à l’autre
L’enfant découvre les surprises
Les peurs, les nuits,
Les frères et sœurs, la jalousie
Et les combats contre soi –même.

La peur du Loup,
Ca fait du bien,
Croyez Merlin.
Quand on a peur d’être mangé
On lui donne un grand coup de pied
Au Loup,
Et on grandit.

C’est mieux que  tuer le voisinage
Ou de jouer les enfants sages
Quand au dedans,
Quand au dedans
On a des peurs, des cris, des voix…
Les contes portent des messages
On aimera tel personnage
Pour l’envie de lui ressembler
Surtout, ne jamais rien leur expliquer…

-Pourquoi avons -nous perdu la magie des contes ? Se hasarda Ukraine .
-Et c’est à moi que vous demandez cela ? Parce que le monde s’est mis à se prendre au sérieux, voilà pourquoi. Le monde n’a plus écouté son cœur ou son âme, le monde n’a plus écouté ses rêves mais ses ambitions.


Vous reste-t-il  encore, tout au fond de vous, le rêve caché d’un univers plus lumineux, plus coloré, plus poétique?  Venez . Je vais vous présenter les habitants de cette planète… Mais d’abord nous allons traverser le miroir aux fées.