vendredi 15 février 2013

Normand




30 Mars. Déjà sept jours que la guerre pour la vie avait percé le sol encore cru.
Chaque geste accompli déterrait la lumière. Assis au coin de l'appentis de son grand-père il se tenait comme les gens d'âge. Les yeux baissés, les mains croisées sur les cuisses, la respiration lente soufflant un air blanchi.

Le temps viendra-t-il enfin, se murmurait-il, où le vent soufflle l'ilâo ?  Dieu... que le temps est long sous ce soleil trop bleu!

-... Viens m'aider mon gars! Détaque ta mule et viens!

Le printemps tardait à allumer les bourrasques qui emplissaient son coeur de fièvre et lui faisaient oublier son ennui de citadin rendu à la campagne Normande. Paris n'avait pas voulu de lui. Trop provincial pour le poste escompté. Trop nachu pour les moeurs de courbettes et mensonges qui faisaient de la capitale un théâtre permanent.

Il se leva du siège, rouge comme un picot. Dans le potager qui jouxtait la chaumière, son grand-père  soulevait à la flleu de ses bras la terre grasse où s'élèveraient bientôt choux, artichaux, poireaux en jambes élégantes.

N'avait-il pas honte de renier ainsi ses origines si nobles de pays?

- Grand-Pa, crois tu que la pluie va revenir?
- Pour sûr, mon gars! Toi qui es poète, apprends à regarder, tout est signe aussi vrai que je m'appelle Barnabé.

La journée passa, ponctuée de bolées de cidre et de longues méditations le menton appuyé sur la bêche.
Soudain, il empoigna le coude de son grand-père. Puis, tout pâle de ce qui se  lève et sauve le monde comme une vérité qu'on sent avant même de la dire, il lui montra le ciel.

- Regarde, grand-père! le soleil a des gaumbes!
- Je te l'avais dis, Fiston! Quand le soleil perce ainsi de ses rayons les nuages, c'est qu'on va avoir eune bouone chilaé. Allez, on s'en retourne.

Le coeur battant de ce miracle qui ne lui mentait pas, ... respira un grand coup. Autour d'eux le bocage prenait de l'ombre, on aurait presque entendu s'ouvrir les feuilles aux premières gouttes. Il faisait beau.




Jardin d'enfer


Sur une contrainte proposée par Martine


Et encore une!
Eve la posa avec précaution dans le cageot qu’elle cachait soigneusement dans l’appentis.
La récolte avait été fructueuse et les bêtes avaient apprécié que ces dernières saisons elle leur donnât de temps à autre une bonne compote de pommes au lieu de leur fourrage ordinaire. Mais les pommes de cet arbre-ci, poussé en une nuit alors qu'Adam et le Vieux venaient de se disputer, ces pommes-ci se momifieraient dans l’ombre et nul n’y goûterait, foi de fermière.

Cela faisait des mois que le serpent lui répétait qu’une seule goutte de jus avalée par l’un d’eux les  précipiterait tous, lui compris, dans le chaos.
Eve aimait bien le serpent. Ce n’est pas qu’il fût beau mais il avait de la conversation. Pas sourd, surtout. Aucune des messes basses entre le Vieux et Adam ne lui échappait. Occupés sans cesse à arpenter leurs terres et faire des plans sur la dernière comète pendant qu’elle vaquait à la lessive, cirait les meubles et préparait les repas. Heureusement qu'il était là, lui. De beaux yeux en plus. Un bonne langue, bien affutée.

Eve posa la pomme avec précaution non sans l’avoir lustrée avec une feuille de vigne. Elles étaient si différentes des fruits poussant d’ordinaire dans leur beau potager.

« Flambantes comme l’enfer !!! ressassait son compagnon de solitude. Flambantes et porteuses de malheur et de dèche. Surtout pour vous les femmes. Malheurs, désolations et combats vains pour être les égales de l’homme. »

Sur ces mots biens trempés, le serpent retournait se cacher sous une pierre plate, lieu d’où il ne tomberait pas de très haut si quelque vindicte subite du Vieux venait à l’en déloger.

De fait, à la faveur de leurs parties de tarot du soir, il  arrivait à Eve de lire dans ses cartes bien autre chose que leur devenir immédiat entre ses mains. D’ailleurs elle n’avait jamais compris les règles subtiles de ce jeu-là et n’y jouait que parce qu’il fallait bien occuper les soirées et faire plaisir à la gent non féminine.
Déjà plus très côtelette mais pour toujours très femme, Eve faisait confiance en son intuition.
Ce qu’elle sentait vibrer dans le carton du Petit, de l’excuse ou du 21 selon le cas ne l’engageait guère à avoir une descendance. Du noir, du feu, des cris, des dommages sans intérêts voilà ce qui attendait l’humanité à naître…

Oh oui, son ami le serpent avait bien eu raison d’attirer son attention sur ce talent de voyance. Et encore davantage de la prévenir lorsqu’elle lui avait fait part de ses craintes et de ses visions fugitives. Il entrevoyait les mêmes désastres dans son propre jeu. A chaque fois. Enfin quelqu'un qui ne méprisait pas ce talent là. Et ces désastres étaient liés à ce pommier et à ses fruits.

Mystère insondable que ce vieillard retors dont la fréquentation lui pesait à chaque fois davantage. Mais quelle mauvaiseté l'habitait donc?

Tous deux avaient fini par dérober au Vieux le calepin dans lequel il consignait méticuleusement les ingrédients et dosages présidant à la naissance de chaque créature. A la nuit venue, le serpent accouchait ainsi de fleurs ou de quadrupèdes auxquels personne ne prêtait attention tant déjà leurs terres étaient investies de bestioles volantes ou rugissantes.
Il y avait eu quelques ratés, vite évaporés dans des catastrophes naturelles dont la recette se trouvait à la fin du carnet et que d’un commun accord Eve et le serpent mettaient sur le compte d’un mauvais rêve du Vieux, lequel gobait le morceau sans rechigner tant son ego surdimensionné le portait à admirer y compris ses actes manqués.

Dans l’ensemble leur jardin était empli de bêtes et plantes aimables à fréquenter.

- Hé, Ventre sans pattes, tu y as goûté, toi, à la pomme chimiquement mortifiée ?
- Génétiquement modifiée, pas… non, le Vieux m’en garde, pas envie de finir enroulé autour d’une fourche ou au fond d’un cratère.
- Et si j’en donne aux bêtes est-ce que…
- Surtout pas, malheureuse,  tes vaches me détestent assez comme ça, et tes chats n’en parlons pas, s’il leur vient quelque connaissance que ce soit, je suis mort !


Eve continua jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pommes à ranger au fond de l’appentis.

Puis elle sortit dans le soleil soyeux de cette fin d’automne.

Jamais elle ne verrait courir un bébé vers elle
les bras ouverts et la voix nue
jamais elle ne pourrait lui dire ce qui se jette dans le vent de l’aube
et s’endort sous l’heureuse braise
jamais il ne saurait la courbe de la main se calant sur l'outil
les blessures du pied sur le chaume coupé.
Les soirées seraient longues. Mornes. Infinies.

Qu’importe ! Elle leur inventerait d’autres règles. Elle apprendrait à fabriquer l’alcool de palme ou de manioc, la bière d’ananas ou de thym, elle étalerait les cartes sous leur regard d’ivrognes et leur prédirait que la femme était l’avenir de l’homme. Le Vieux en mangerait sa barbe.
Et le serpent … le serpent, qui sait, il y avait peut-être foules d’usages cachés à ce serpent aux yeux doux quand les deux autres seraient enfin endormis.

Oui. Personne ne goûterait ces pommes.  Elle finirait bien par convaincre son époux de scier l’arbre et en faire de belles bûches pour l’hiver.
Le Vieux avec l’âge devenait frileux et s’endormait de plus en plus souvent près de la cheminée dans un rocking chair tout décati, personne n’y verrait que du feu si elle l’y poussait comme ça, du bout de l’index.
Quant à Adam, elle lui réservait une plante pas encore mise au monde mais sur laquelle le serpent travaillait en douce depuis plusieurs semaines.

«  Curare, tu dis, ventre sans patte ? Curare ? Et ça va marcher tu crois ? »

La vie serait belle. 

Mapleleaf  Rag de S. Joplin





Le pays point virgule





Recevant cet ordre je n’ai su dans quel sens il me fallait l’entendre, point virgule ou ; ?
La juxtaposition, vue de l’intérieur, de ces deux signes de ponctuation que les règles de grammaire élémentaire interdisent de rapprocher me parut de bon augure dans son incongruité.
Forcément c’était le Pays ;


Je m’engageais donc sur ce paysage désespérément monotone, aussi désert que les fils électriques l’hiver peuvent être tendus sur du blanc entre deux riens.

Je respectais ces riens
funambule débutante alignais consciencieuse les pleins et les déliés
mais
bientôt la fatigue me fit tordre la marche creuser des nids de poules déjeuner d’un pâté
puis d’un autre jusqu’à la rage
déborder sur la marge me perdre entre les lignes.

C’est alors que je rencontrai deux points.
Comme ça :
Ouverts comme des mains sur des exemples qu’il me fallait trouver :
exemple :
Des exemples:
au choix
Etc.
A court d’idée je demandais une suspension de séance en trois points précis mais ils se montrèrent si peu finauds que je sautais par dessus eux et les plantais là, drapés dans leurs exclamations indignées.

Une armée de guillemets vint alors à ma rencontre encadrant une citation à comparution immédiate au bout de la ligne d’horizon.
La plume s’émoussait le trait de plus en plus épais devenait patibulaire, me valant les remarques narquoises des experts en graphes locaux
plus aucun élan dans les hampes
mes voyelles occluses
wes M eu guirlaudes se reproduisaieut paresseux rhizowes illisibles
eu prisou petit bouhowwe allez-z-eu prisou!


La question la question hurla une foule de points d’interrogation
Qu’on la passe à la question.

Quoi? ces choses là existent encore ?
Je me laissais faire ce n’étaient que des points
ils voulaient des détails? Je les leur offrirais.
Ils m’interrogèrent aimablement, quelles étaient mes motivations profondes, mon CV, pourquoi avais-je emprunté ce chemin et sur l’ordre de qui, que cherchais-je et quoi plus...

Je cherche le Pays  point virgule.
Il fallut s’entendre sur le sens du mot pays, qui peut aussi bien désigner une contrée que celui qui l’habite, et c’est cette dernière définition qui retint leur attention.

C’est alors que je vis s’avancer vers moi un signe comme une arme
une sorte de navaja en clin d’œil.
Il avait senti que je n’aime pas le définitif
que l’horizon est ma seule destination
que je ne termine jamais rien de ce que je commence que je suis l'imparfaite singulière
bref

il prit son élan

En quelques taches d’encre sous les yeux dans les doigts et quelques bleus à l’âme
je sus que j’avais rencontré
le Pays
poing vire gueule

Il m’a appris la modestie devant la page blanche
les phrases qu'on ne sait pas finir
les terres non enjam
bées
qui n'attendent que cela
les contradictions assumées
l'idée qu'on laisse pendre au-dessus de la table
les pieds ballants
humble
superflue




La petite fille qui ne souriait jamais




    collines.jpg

La chasse avait débuté tôt ce matin là. Une brume épaisse répercutait de proche en proche l’écho à peine assourdi des sabots sur la terre contuse.
Ils dévalaient les côteaux, serrant à chaque fois d’un peu plus près l’escargot géant qui excitait leur convoitise.

La bête ne quittait son repère qu’à pleine Lune, laissant derrière elle une longue et sinueuse trace argentée dont  seuls quelques rares éclaireurs savaient déchiffrer les lettres et qui, au plus léger contact, se transmuait en écus.

Il leur fallait coûte que coûte la capturer et l’enclore quelques jours à ciel ouvert afin de récolter à volonté cette manne inespérée. Puis la relâcher comme chaque lunaison afin qu’elle retrouve son abri sous les feuilles de laitue banian.

Elle, cela ne la faisait pas rire. D’ailleurs, elle ne riait
jamais, pas même un sourire. Perdue dans un monde imaginaire, elle ne rêvait que de ces pays dont on parle dans les livres et où les chevaux sont libres, les colimaçons de taille raisonnables et les hommes intéressés par d’autres biens que l’argent.

Dans sa menotte refermée sur bien des audaces rentrées chantait un grillon. C’était son seul ami. Lorsqu’elle le rapprochait de son oreille, il lui murmurait :

- Nous sommes si bien ici, que veux tu de plus ?
- Je voudrais enfin sourire..
- Le sourire est une décision, sais tu ?
- La volonté ne me suffira pas.. j’ai aussi besoin de
rêves
.
- Quels rêves ?

Et elle répondait invariablement


Rêver d’ailleurs si doux

Que la peau des gazelles en donnerait idée.
Rêver de pays sages qui seraient gouvernés
Par des corneilles lentes et de savants hibous.

Il suffirait parfois de très, très peu de choses

Juste un petit déclic, un humble décalage
Pour goûter tout autant l’épine que ses roses
Et aimer le désert vide de ses mirages.

Je ne sens plus ces choses là, ici, il me faut rejoindre un ailleurs. C’est si joli, là-bas...

Et le grillon invariablement lui répondait :

-Tu sais, le pays parfait n’existe pas, l’amour parfait n’existe pas. Quant à goûter l’épine autant que les roses, oui. Mais cela peut tout de même faire très mal... L’épine est le prix à payer. Il pourrait être coûteux. Alors...


Mais elle continuait ses rêveries, bouche scellée sur son refus d’un monde dont la fadeur et les rites  rongeaient insensiblement son âme.

Un matin, elle se mit enfin en route, le cœur gros de quitter ce lieu dont elle n’aimait aucun des angles mais connaissait tous les recoins, le coeur empli d’une espérance confuse aussi.
La marche ne lui faisait pas peur, les pentes indociles, les rivières et leurs gués acrobatiques, les sentiers s’engouffrant dans des combes fuligineuses, les bruissements du vent... Tout lui était familier et lui indiquait les raccourcis dans les bosquets, le chant de naissance du faon, les parades papillon.

Son chemin s’engagea dans des futaies à peine éclairées par endroits par la rousseur des fougères. Ici et là, les derniers champignons de l’automne craquelaient leur mise un peu froissée, leur pied desséché s’acharnant à composer des verticales au milieu d’aiguilles défraîchies.


Se retournant une dernière fois, elle contempla au loin le beffroi, la fourmilière des étals au pied des remparts, la danse losangique des couleurs de la ville au -dessus du donjon.


La nuit venait. Elle était partie trop tard, mais il lui avait fallu attendre la fin du repas de midi, que les hommes et les femmes aient regagné les champs, pour s’en aller sans faire de peine. On ne la retrouverait pas. Et à coup sûr, on ne la chercherait pas trop longtemps non plus. Les homme sont ainsi faits.


Prenant une large inspiration, elle rentra dans l’épaisseur plus dense de la forêt et mesura la solitude.

La solitude, c’est un pas, dix pas, cent pas dans le noir, sans repère, et puis un regard qui s’accoutume, qui vacille parfois, mais surtout la conscience qu’on ne trouvera d’aide qu’en ses propres mains. C’est cela l’expérience de la solitude. La nuit. La solitude. Un pays..

Au bout de quelques heures ainsi, posant la main sur un tronc d’arbre pour aborder le vide un peu plus sombre qu’elle devinait sous ses pieds, elle sentit  battre l’aubier. Palpitations de la nature qui diffusaient en cercles concentriques jusque dans son propre coeur.

Les arbres à cette heures là se penchent spontanément vers tout voyageur. Certains sont emplis de bonnes intentions, d’autres savent se montrer sarcastiques ou même coléreux..

Les ronces rampèrent jusque vers son visage, laissant la marque de leurs ongles sur ses joues poussiéreuses. Les racines s’enchevêtrèrent sur la sente, enfermant ses chevilles dans des nœuds inextricables. Surtout, des centaines d’yeux s’allumaient dans les branches, d’or ou de rivière colorés, parfois venant se coller à l’eau des siens.


Elle désespérait de sortir vivante de ce labyrinthe à la fois sec dans son cœur et humide dans ses faims quand un être tout de blanc vêtu lui barra la route. Sa peau était d’un ocre presque transparent, ses cheveux de feuilles dorées, son pourpoint châtaigne.. Sa longue traîne d’hermine flottant au- dessus du chemin en éclairait toutes les bordures.

Il resta en silence devant elle puis lui tendit la main. Son contact était froid et tendre à la fois, elle sentait dans cette main une assurance jamais rencontrée.

-Je suis l’Hiver, enfant. Tu ne pourra seule sortir de ces broussailles.Demain il fera jour, mais tu as tant et tant marché que tu ne pourras te repérer. Le pays que tu cherches est bien au- delà de cette forêt. Envolons nous ensemble.

Il l’attira contre lui puis monta en flèche vers la nuit. Un peu ivre, elle regardait s’éloigner les lumières, le beffroi, le vieux clocher. Tout lui semblait si inutile désormais..
Dans le ciel le temps déroulait ses heures. Elle vit ainsi courir derrière la lune les chiffres qui avaient marqué sa vie : sa naissance, ses anniversaires, les fêtes du village..
Puis elle s’endormit enfin.

Quand elle s’éveilla,

Aussi blanche que ses doigts
Dans sa main une rose.

Quand on la retrouva

Ses lèvres étaient vêtues
De sourire et de froid.
Et le grillon pleurait..
Il n’est point de rose sans épine.




Vampire






J’ai longtemps hésité à raconter cette histoire tant il suffit de quelques lettres pour la rendre crédible ou pas.
Les vampires existent : je les ai rencontré.
Enfin au moins l’un d’eux et sans doute est-ce une entorse à la réalité des faits que de dire «  Les ».
Alors que je n’en ai rencontré qu’un et déduit de sa personne de l’existence des autres mais ainsi est la pensée.

Dire « Le » vampire existe, d’un autre côté, reviendrait à faire une généralisation, me prendre pour un de ces savants qui se régalent de la différence entre la lapine et le gnou puis épinglent avec sadisme leurs convictions entre deux surfaces vitreuses.
Et je n’en suis pas à ce point-là.
Tout bien réfléchi la meilleure manière d’entamer mon histoire consisterait à dire «  Ce vampire existe, je l’ai rencontré ».

Je ne me souviens plus trop des circonstances.
C’était une de ces nuits où la flotte semble tomber tout droit de l'âme et imbibe le pavé à un tel point que les flaques sont comme des joues d’enfants en fin d'épidémie de roséole ou de scarlatine, les humeurs en gouttes autour de l'impact des lésions.

J’étais là, contre un réverbère à attendre le drame.
C'est mon moyen de transport favori. Parfois il m'est difficile d'échapper à cette arrogance que donne le sentiment d'avoir été choisi pour être seul témoin de ce qui n'aurait jamais dû être vu. Je compte alors sur l'attente et ses atermoiements pour me rendre à pied à l'humilité.

Il est arrivé, vêtu comme vous et moi d’une gabardine usée, à la cuculle déboutonnée sur l'épaule gauche. Pourquoi? Mystère.

La petite différence, non, je vous rassure ce n’étaient pas ses dents, qui était bien limées, ni son chapeau claque, il n’en portait pas, la petite différence ce n’était pas son teint qui était comme celui de tous citadin, plombé. Non, la petite différence c’est qu’il soufflait comme un boeuf, le damoiseau.
A chaque expiration il soulevait les feuilles mortes, à chaque expiration la pluie  transformait la rue en chahut de haute mer, à chaque … je pourrais poursuivre l’énumération. Ses poumons faisaient un bruit de forge et il ne m'étonnait point que, l'ayant entendu venir de loin, au coin de la rue Bouffetard tout le monde se soit couché tôt.

Il s’est appuyé sur l’autre côté de la lumière avec une grande négligence pour la flaque épaisse dans laquelle semblaient dériver ses bottines et m’a demandé du feu. Cest ce détail qui m’a mis la puce à l’oreille.
Un vampire – car j’en étais déjà en quelques secondes arrivé à cette conclusion - se laisser aller à ce genre d’addiction en pleine nuit, fumer ! Pour chasser quoi ? Le spleen ? Le spleen ne se chasse pas, c'est un des prédateurs les plus tenaces que je connaisse. Tout lui est bon pour s'installer et tisser sa toile.

Je lui ai demandé son nom. Il me l’a dit dans un souffle - les syllabes déformées n'ont fait que me caresser - qui a eu pour effet d’éteindre l’allumette.
Il a fait froid soudain, un froid plein de folie. La flamme pelotonnée au globe du réverbère a vacillé un peu puis le gaz s'est éteint, et comme je m’apprêtais à m’enfuir, je l’ai entendu rire.
«  Je ne vous ferai rien, j’ai pris mes précautions. Croyez-vous que je n’aie pas senti cette contraction de vos muscles lorsque l’ombre est venue ?  Croyez-vous que ce jour ne soit pas déjà mort? »

Il riait mais d'un air si accablé que ça faisait encore plus de pluie.
J’ai remarqué ses ongles coupés au carré, une manière de se cacher, c’est connu. Les vampires de fantaisie, de roman ou de cinématographe sont dotés de griffes quasi diaboliques, lui non, soigné jusqu’au bout de ses phalanges. J’ai noté le journal du jour complètement détrempé coincé sous son aiselle, et dans lequel il avait découpé un carré. D'ailleurs le bout d’une cocotte en papier dépassait encore d’une poche. Sans doute ne disposait-il pas de mouchoir et avait-il fait un noeud à son quotidien volatile.

Il fallait bien engager la conversation puisque nous étions deux à attendre le drame.
Il ne m’a pas paru indifférent à ce début de civilité mais à chaque mot qu’il prononçait, que dis-je à chaque lettre, tout alentour s’envolait.
«  Quand il n’y a aura plus rien, le paysage sera moins hostile » lui glissai-je d’un air entendu et sans vraiment l’espérer. Quel est le citadin dont les convictions cachées d’enfant de la terre ne seraient pas remuées par ce vœu implicite de l’effondrement des murs et des immeubles ? Il haussa les épaules et me répondit, tel un sphinx, et le réverbère se courba dangeureusement sous sa voix:
«  Vous connaissez la panacée ? »

La panacée à quoi ? Fallait-il que je devine dans les intonations de cette voix étrange, troisième indice, à quel mal il faisait référence ?
Je haussais les sourcils, ce qui m’a toujours été interdit par mon médecin car il semblerait que cela dérange certaines parties de mon encéphale. Mais une fois n’est pas coutume, je haussais les sourcils tout en souriant, ce qui je le conçois a dû lui paraître incongru.

«  Vous me sembliez pourtant clairvoyant » ajouta-t-il après avoir longuement épluché une tuile qui venait de tomber à ses pieds. Cette seule phrase en fit s’envoler quelques autres et aussi s’affaisser un hôtel particulier où j’ai longtemps entretenu une amitié très douce, paix à sa propriétaire.
Je fus pris de panique ! Si à chaque fois qu’il ouvrait la bouche ce vampire détruisait les infrastructures, nous n’aurions bientôt même plus de réverbères où attendre le drame.

Je lui ai alors tendu un papier où tout en réfléchissant j’avais écrit à la hâte :
«  Pas compris votre question sur la panacée, qui êtes vous ? Répondez par écrit sinon on va à la catastrophe »
Il prit avec un coin de sourire le coin de papier, me le rendit griffonné puis s’envola. Le Vent Pire.



Les Pare-Hordes





Elles le regardaient toutes avec des yeux  de louves.
L’une d’elles rameuta d’un signal muet ses compagnes. Elles s’assirent en cercle, avec ce sens de l’espace qui leur était inné. La veillée pouvait commencer.
Tous les ans, c’était la même rengaine, la même invite inéluctable et pour lui si intimement, si infiniment douloureuse.
Assis au sommet d’un tertre suffisamment élevé  pour échapper à leur convoitise, il balayait du regard la plaine autour de lui, qu’elles remplissaient à perte de vue. Quand un silence attentif s’était fait, le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : "
Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... " Et tout à coup, il
s'écriait :
- Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire
fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de
Noël."
Tous les ans ces quelques mots agissaient comme un philtre. Par quel miracle tenait-il depuis si longtemps ? Si longtemps qu’il ne savait plus quand cette terrible histoire avait commencé.
L’empreinte de la peur sur sa peau était pourtant encore très visible…

Sans autre éclairage que celui de la pleine  Lune,  il se retrouva seul, transi, face à elles, nuit grenue et percée de regards affamés.

« C’était il y a des dizaines peut-être même des centaines d’années, j’ai perdu le sens du temps, certaines d’entre vous n’étaient pas encore nées, Noël se préparait dans mon petit village, j’ étais déjà trois fois grand-père et ce soir-là…


Ce soir-là, c’était l’heure de personne. Le vent était de biais, il débauchait les feuilles et glaçait les fenêtres. C’était en quelle année ?
4008, Noël 4008 !
Oui, ça me revient maintenant. Ce soir-là, j’attendais mes enfants au triway. La nuit était d’une beauté jamais tenue dans le regard auparavant.
Il faisait déjà sombre, mais le ciel se parait d’un bleu cobalt profond, presque vert. Je me laissais noyer lentement dans cette teinte éclatante, jusqu’à  perdre tout repère. Je sentais bien qu’au-delà de l’horizon, le tonnerre se cachait, comme apeuré par cette couleur vive qui lui servait de toile.

A quelques pas, à peine,  un chêne
semblait flotter au-dessus du sol.
Nu de ses feuilles emportées par l’hiver, il offrait sa silhouette à un vent glacé.

Soudain les extrémités des branches se saisirent des nuages et les déplacèrent avec précaution dans l’espace, comme on arrange le linge humide sur un fil.
Puis les doigts de l’arbre se sont refermés sur le plus gros d’entre eux et en ont arraché le tissu cotonneux, dévoilant une lune cassée par des flammèches excentriques et légèrement transparentes. Il n’y avait plus de perspective autour de moi, rien que cet arbre jouant avec un ciel à la fois complice et crispé sur les éclats à venir.
C’est à ce moment là que je les ai entendu hurler. Les bandes. »

Elles s’agitèrent dans le parterre, muscles du cou saillants vers lui.

« Les bandes. Vous n’avez pas connu cela, vous autres, malheur ! Le cœur des villes était depuis des siècles ceinturé de gilets pare-hordes, protection des biens et des personnes oblige, hélas ! Régulièrement les bandes de l’un ou l’autre bord parvenaient à chever des brèches puis se rejoindre et mettre à feu et à sang les rues, les immeubles, les porte-ailleurs.

Le hurlement de ce début de nuit là était plus terrifiant que les autres nuits, empli de haine et de désespoir. Par instants un feulement amoureux venait en trouer l’étoffe. Car de chaque côté de la ceinture, des amours étaient nées dont on avortait les fruits et … comment vous dire… c’est des mères qu’est partie la violence qui mit un terme à toutes les violences.
Oui, des mères.

A ce point-là du récit, il savait qu’il lui faudrait peser chaque mot et chaque silence. Elles étaient nerveuses, ce soir, bien plus que l’an dernier pour le peu qu’il puisse se souvenir d’autre chose que de cet accident tragique dans le cours de l’espèce.



« Mes enfants ne sont jamais arrivés ni mes petits-enfants. Leur triway fut incendié par les bandes de l’intérieur, il n’y eut aucun survivant.
Mais le plus terrible, c’est que ce soir-là, les mères, sans qu’on sache comment elles s’étaient donné le mot, allez savoir ce qui se passe en silence dans la tête des femmes, les mères se rejoignirent, et donnèrent l’assaut, tous bords confondus, à ce monde d’hommes que leurs mâles leur avaient fabriqué depuis des millénaires, cet univers sec et froid, aussi froid que le marbre entaillé au ciseau, qui ne tient jamais compte des trois seules choses essentielles ici-bas : la naissance, la vie et la mort.

Ce fut la pire des horreurs imaginables. J’assistais depuis les contreforts de ma bannicity à des combats d’une violence indescriptible quand soudain, un choc électrique secoua la surface de la ville. Une onde fluorée roulait d’un immeuble à l’autre, entrait dans les soupiraux, caressait les façades  avant d’en exploser la structure, cernait les rues. On aurait dit que cela venait du profond de la terre, comme un  cri de rage en couleur, un cri de révolte de l’argile et de la mer réunies.
Et c’est alors qu’advint l’irréversible.
En chaque être, homme ou femme,  était tapi un animal, faucon, requin, rat, porc, pie, tigre, que sais-je. Par la bouche et les mains et chaque pore de leur peau s’échappèrent les bêtes  enfouies,  oui, comme je vous le dis. Vomir serait plus proche de la vérité. C’était ahurissant de voir ces hommes et ces femmes accoucher ainsi de plumes ou de poils, mon Dieu, moi qui ai mis au monde tant et tant d’enfants… c’était à dégueuler ces formes qui s’excavaient d’une bouche ou des yeux, s’ébrouaient rapidement puis,  obéissant à l’instinct de leur espèce propre partaient en toutes directions selon qu’elles étaient prédatrices ou proies,  laissant les dépouilles humaines se consumer au vent chaud qui courait sur la ville. A dégueuler.

La fureur gagna la terre entière.
Les forêts, les déserts, les mers, Dieu, on n’imagine pas quelle secousse ce fut pour la Terre, de se voir débarrassée en quelques heures de son plus terrible prédateur.
Les animaux ensemencèrent à leur rythme la planète, un ordre nouveau s’instaurait qui respectait le cours de l’eau et la danse des savanes.
Je n’avais pas participé aux combats, mais j’avais vu ma femme…  oui, toi…  au premier rang… toi que je croyais biche et qui t’es faite louve cette nuit là. Je t’ai vue, arrachant les tripes d’un renard et ferrant de tes crocs avec tes soeurs la gorge d’un ours jusqu’à éclater l’aorte en jets obscènes. Elle m’ont épargné sur tes ordres.
Je ne t’en suis pas reconnaissant.

Non… Pas rec...
Le Docteur Bonenfant enfouit alors son visage entre ses mains et se mit à sangloter.
Elles, en contrebas, reculaient doucement. Chaque année, parvenues à ce point du récit, elles sentaient courir le long de leur échine une émotion étrange sur laquelle elles ne mettraient jamais de mots.
Il se reprit alors.
« On ne sait comment l’expliquer et maintenant que les bibliothèques ont été dévorées par les rats ou souillées par les mites, je ne peux que supposer, mais il me semble que je fus à un moment touché par cette onde fluorée qui recouvrait la ville.
Tenez, regardez mon bras… regardez, ne fuyez pas, regardez ! »

Les louves se levèrent du plus lointain de l’horizon, puis, sans doute croyant sur parole cet homme doux qui chaque année leur racontait la même histoire, elles se rassirent.
« Depuis, je n’ai plus besoin de manger ni de boire et je crois que je ne mourrai pas et porterai en moi à tout jamais cette horreur. Oui, cette nuit-là, il eut un miracle, j’en suis la preuve vivante. Je suis à moi tout seul l’éternel masculin, ah ah… bien bonne, l’éternel masculin … Qui sait si c’est un bien ou un mal ? Vous le savez vous ? Hein, l’éternité, vous le savez vous ce que ça fait, la perspective de l’éternité ?

Il semblait épuisé, les mains posées à plat sur les cuisses, le regard vide, son dos voûté accueillant le froid qui descendait des montagnes derrière lui.
Déjà les derniers rangs se clairsemaient, quelques bêtes plus enragées que les autres par le récit s’étaient mises en chasse des hyènes affamées par la chaleur des pelages.
Il se leva du promontoire. La nuit était bien avancée et son gîte là haut. Si long le chemin qui le menait d’un lieu à l’autre sur cette planète désertée des hommes.
« Bon. C’est pas tout ça, faut que j’y aille, demain, enfin… demain… manière de parler, plus la notion du temps,  demain c’est Noël chez les éléphants et après demain.. où est mon carnet, bon sang, mon carnet, ah… voilà. Après demain les dauphins. Un souvenir de Noël.
Un miracle, oui… un étrange miracle.


On a volé...




Le docteur Bonenfant en avait assez de ces fêtes obligées où son talent de conteur était en permanence sollicité.

Allez Docteur Bonenfant par-ci, allez Docteur Bonenfant par là…
Et puis quoi ? Le droit de vivre, non ?

Alors il était parti trouver un peu de paix sur une plage de l’océan, là où il était sûr de ne pas rencontrer cette gent féminine collée à ses basques – les femmes préfèrent les contes aux histoires vraies, les femmes raffolent des contes de fées - lui, il avait besoin du silence. Se ressourcer dans le chant de la vague qui cogne les rochers, dans le ballet coquin de l’écume qui s’attarde, contourne quelque conque oubliée ou un vieux bois rongé de sel.

C’est beau, l’océan en hiver, ça vous a des allures de frac un peu usé, ça claque au vent du large, ça chipe la colère des nuages, ça la bouffe et la rage et la gueule à tout va et bizute le sable.

C’était une année à huîtres sauvages. Ces huîtres pas calibrées recouvertes de cônes qui poussent à la façon d’un immeuble de Gaudi. Tout de guingois et d'invention et d'impudence anti-équerre.
Jouer Robinson des mers du Nord.
Retourner à la source du jeu, du je, du non appris non distillé non découvert non encore dit.
Silence.

La mer
Les dunes
Attendre

« Docteur Bonenfant ? »
Elles étaient là, pas vindicatives pour deux sous, mais visiblement pas pressées qu’il les ouvre de son vieil opinel…
Vraiment pas de chance. Le seul rocher d’huîtres parlantes de toute la côte, on lui en avait parlé, il ne l’avait jamais cru.
-Docteur Bonenfant ?
-Quoi ?
-Vous nous devez bien cela, une histoire… avant de … c’est vrai quoi…
Qui a jamais entendu une huître parler me comprendra si je dis que leur voix est métissée de blues et de lambada. Et que cela mettait drôlement en appétit le bon docteur, enfant dans l’âme.
- Il paraît qu’il faut lui dire: « Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : « Un souvenir de Noël ? Un souvenir de Noël ?. » Et tout à coup il s'écria : « mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël ! »
Il paraît qu'il faut lui dire cette phrase, ça déclenche une histoire. C’est comme un huître ouvre toi !!

- Oh oui, oh oui, chantons le lui…
Les huîtres savent se faire sirènes. Il leur céda…
- Bon, que voulez-vous comme histoire ?
- On veut une histoire d’équinoxe.
- Avant d’être…
- Chut, idiote, si ça se trouve il ne nous mangera pas !!!!!!!!
Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : « Une histoire d’équinoxe. Une histoire d’équinoxe ? » Et tout à coup il s'écria : « mais si, j'en ai une, et une bien orange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! oui, mesdames, un miracle, une nuit d’équinoxe…
- Que je vous plante le décor !
- Chuutttttttt… ondulèrent les huîtres qui s’ouvraient lentement, toutes émoustillées.
On ne sait pas très bien ce qui retient la mer au bout de l’horizon on ne sait pas très bien
les saisons qui la poussent à rebrousser
les vagues
au creux de l’omphalos avant de remonter
sur la blancheur du sable
ses draps presque froissés

Les marées d’équinoxes
chuchotent au soleil des secrets si furtifs
que pour les attraper il faudrait inventer
un temps las de cogner aux tempes
ses embruns
seconde seconde seconde une note salée qui coule entre les yeux et tape sur le front douceur d’un gant de boxe

"Ce soir là, sous mes yeux incognito comme je vous parle, Mesdames, on a volé a volé a volé a volé a volé l’orange des marchands.
Les vagues sont venues, oh pas avec violence, non, avec cette lenteur prudente pour ses sabots d’un cheval qui termine sa course et veut rentrer au box. Elles se sont enterrées sous le sable des dunes, ont épousé l’eau douce et grimpé les aubiers et rincé les racines.
Puis elles sont reparties, aussi discrètes qu’elles étaient venues en emportant l’orange étalé en myriade de gouttes, celui qui vêt les fruits, mais aussi celui qui chute les feuilles ou déforme les corps des enfants en Asie.
Les marées d’équinoxe
ont la peau toute orange du cri des dauphins
courtisés par l’étrave et les filets tendus
sur la blaude houleuse

On ne sait pas très bien ce qui accourt la mer à franchir les brisants et se casser aux pierres
abandonner au ciel ses camaïeux bleuêts avant de s’en aller.

C’est la raison pour laquelle, depuis, le soleil est plus dense qu’il l’était d’ordinaire, elles lui ont offert en ce début d’automne tout l’orange qui traînait sa teinte empoisonnée sur les peaux dans les chairs, et même dans les regards.
Oui. Un miracle.
Les huîtres se taisaient.

- Et les marchands ?
- Les marchands ont disparu du jour au lendemain. Leur substance avalée par la Grande Colère
- Racontez nous la Grande Colère, allez … avant de…

- Et puis quoi ? Vous abusez là…
Le Docteur Bonenfant regarda sur le sable, avachi contre un rocher, son vieux sac de toile.
Il en sortit trois citrons, les soupesa lentement, regarda les huîtres, les citrons, les huîtres... les citrons. Soupesa une dernière fois puis les jeta à la mer. A chaque reflux des vagues les fruits s'éloignaient un peu plus de la côte. Le ciel manquait de jaune, il était temps de réparer, à sa mesure, ce manque là.
Si souvent on avait oublié de réparer les manques en ce monde.

Si souvent.
Si souvent on avait hypothéqué des vies, abîmé des silences, écrasé des futurs.

- Bon, d'accord... En ces temps là....
Silence.

La mer
Les dunes
Attendre

Ils sont partis...


 
Pour des raisons militaires et sentimentales
ils avaient choisi de déguiser
les bêtises dans l’air
en lois mathématiques
 
Elles traînaient leurs guêtres depuis la dernière étoile nommée
(∫ı¿∫ÎflªïŒŒŒŒïï c'était le nom de l'étoile qui s'en bat l'oeil)
les petites choses sans but précis
mais la faiblesse humaine vous savez
cela pense et dés pense
 
Il leur fallait un barbu pour déclencher le monde
sans que cela ressemble au loto
ils l'ont trouvé derrière la derrière étoile nommée - un vieux monsieur-
puis lui ont dit : On vous engage ! vous donnerez du sens...
On serait parti de rien et vous auriez fait le reste
nous nous chargeons de votre publicité et ne marcherons pas sur vos plate-bandes
vous en ferez autant
pas un iota de superstition là-dedans
balayée l'intuition
juste un souci de cohérence des bêtises qui traînent leurs humeurs positives négatives
et s’arrêtent par endroits pour respirer la nuit
à ce qu’on croit
 
Il n’a pas protesté
les savants sont distraits derrière les étoiles
il a tout installé en un tour de main (c’est ce qu’on dit je ne fais que rapporter
c’est pas bien car cela procède de l’entretien
des légendes sans fondement )
 
Pour des raisons militaires et sentimentales
ils ont abandonné la montgolfière
et ils l’ont remplacée par une sorte de magie métallique et coûteuse
plus légère que l’air
cela rassure sans doute de voir voler un oiseau au ventre bien rempli
et qu'il meure en plein vol cela ramène à Dieu
nouvelle religion
nouvelle métaphysique
elle permet d’ignorer le point où se plante le compas qui trace son cercle inéluctable autour de nous
point qui s’ouvrira le moment venu mouvement de siphon
ainsi font font font
les petites mares honnêtes
au vide-ordure tout le monde terminus
on a fait ce qu’on a pu pour vous bricoler un peu jusqu’à la dernière seconde
 
Pour des raisons militaires et sentimentales
nous sommes obligés de débrancher la machine
vous commenciez à trop penser
votre oxygène tout neuf polluait le notre et faisait peur aux foules habituées à respirer à demi-poumons
vous nous obligiez même pour respecter le principe de cohérence
à inventer des équations qui expliquent le hasard
vraisemblancent vos révoltes
c'est trop pour notre paresse
 
Pour des raisons mille terres et sentimentales
avant qu’on ne nous tue
avant d’avoir envie de tuer ceux qui tenaient les prises
nous sommes partis comme on ne ment pas
vers le désert le plus proche
 


La quête


  coteaux.jpeg


Gormsch s’assit sur le sommet de la butte, d’où il voyait lentement le ciel se dissoudre entre les champs de seigle et quelques bosquets épars. Leur  noirceur contrastait avec le crépi jaune cru des chaumières,  et cela le fit fondre en larmes. Le paysage qui s’étendait à perte de vue sous ses yeux était d’une beauté incroyable, indolente et tranchante, telle qu’il aurait voulu mourir plutôt que de faire un pas de plus et s’en arracher. De multiples voies d’eau reflétaient les ors du couchant, on aurait dit des lames posées à même le sol. Ici et là l’ombre de terre de sienne brûlée des labours était si intense qu’elle donnait le sentiment que le soleil avait pénétré le moindre sillon retourné.

Non, décidément, le bocage ne se soumettrait jamais aux caprices du vent. La douce déclive de ses sentes usées vascillerait toujours vers des fossés inconnus et leur lumière continuerait, jusque de l’autre côté du monde, à tracer ses chemins entre  talus et  friches, indifférente aux obstacles que posent parfois les hommes aussi bien que le brouillard. Il en ressentait une joie profonde qui l'empêchait de se mouvoir.

 A ses côtés, prêt à être emporté par le vent glacial, un parchemin. Serviteur infatigable, le vieux rouleau lui avait dessiné sans une seule saute d’humeur le voyage accompli jusque là. Il n’allait pas l’abandonner tout de même alors qu’il était si près du but…
Un parfum de chèvrefeuille et de symphorine traversait le paysage et venait en longues vocalises agacer ses pensées déjà troublées par le cri rauque de quelques corbeaux freux.

Mauvais présage… se dit-il, mauvais présage…

Cela faisait des semaines, peut-être des mois, qu’il avait quitté son village pour accomplir la Quête qui sauverait toute la région de la sécheresse. Les escargots géants ne continueraient à semer leur traînées argentées d'où naissaient toutes graines que s’il pleuvait à nouveau et la pluie ne reviendrait que s’il parvenait à changer ses bottes en chaussons aux pommes. C’était du moins ce qu’il avait retenu du long entretien avec le chef du village.

Au début, il avait été pris de doutes lorsque Adrantama le Vénérable, avait réuni toute la population puis demandé à chacun de s’essayer à déboulonner la machine à moduler l’épaisseur des ombres.

Cette machine était déréglée depuis des semaines par la chaleur qui dilatait ses joints et la pénombre qui descendait des arbres  ne parvenait plus à garantir au village et ses alentours le minimum de fraîcheur requise en cette saison désespérément sèche. Pire, les mauvaises herbes, à qui la pauvreté du sol profite toujours, colonisaient de façon inquiétante  les potagers et les jardins et même les interstices du pavement. Il y a de grandes leçons à tirer de cette ardeur à vivre de la mauvaise herbe. Quelque chose qui dit la précarité du genre humain.

Gormsch était d’une faible complexion, mais tellement certain que cela servirait à quelque chose que sa foi coula jusqu’au bout de ses mains comme une rivière retourne à sa source. La machine se déverrouilla sans nul couinement de protestation. Ce miracle fut fêté à l'instar de  eux qui avaient pu se produire en des temps immémoriaux dont il ne restait que quelques fables…
Le maréchal ferrant la remplaça illico presto.
En attendant un nouvel essor des pluies, le village pourrait survivre et quelques récoltes seraient sauvées de la brûlure du soleil.

Il s’était mis en route de nuit, ses bottes dans un vieux baluchon et le parchemin contre son cœur.
A vrai dire, il ne voyait pas trop la relation qu’il pouvait y avoir entre le fait de changer la nature de ses chausses et le retour de la pluie, il sentait juste que c’était le prix à payer.

Il en avait croisé des lieux étranges, attendrissants, cauchemardesques.
Un labyrinthe de buis qui rôdait sous la Lune, entraînant avec lui ses multiples cloisons à la géométrie changeante pour mieux l’emprisonner et auquel il avait eu toutes les peines du monde à échapper.
Une rivière dont les ajoncs pincés par le vent laissaient s’échapper des pizzicatis  aussi envoûtants que le seul menuet que son neveu ait jamais su sortir de l’épinette familiale.
Une cathédrale de Tuyas géants comme on n’en trouve plus qu’à la source de la rivière Shannon, sur le Lough Kee et dont le ronflement à la tombée de la nuit résonnait à cent lieues à la ronde. Il avait vu de ses yeux la respiration difficile des troncs millénaires et bleutés.

Pour l’heure il était plongé dans le manuscrit dont il déchiffrait avec peine en les suivant du doigt les volutes violettes presque effacées.

-Sixièmement…Mmmm… trouver le confiseur… trouver le confiseur ?
Oh my Skburb !!!!!!!!! Je n’y arriverai jamais ! Je serais bien avisé de réfléchir un peu… Pas de précipitation, se dit Gormsch. Je dois pouvoir trouver le confiseur. Mais où ?

En contrebas, les rivières et canaux étaient désormais grenadine ou citron.
Des chaumes montait une odeur douceâtre qui prenait l’âme et lui donnait des faims.
Il entrait au pays de Suu-Gare.
Un train au lointain laissait échapper une fumée aussi appétissante que de la barbe à papa à ceci près qu’elle était verte.
-Tout le monde doit être confiseur dans ce patelin… Nom de Skburb de nom de Skburb !

Il commençait à se morfondre lorsqu’une grue se posa à ses côtés. Elle était rouillée de partout, identique à ces oiseaux qui ont passé trop de temps à respirer les bords de mer. Bien qu'il commençât à se faire un peu sourd, Gormsch percevait parfaitement les crissements infimes dans ses jointures, il aurait même pu dire le nombre de grains de sable responsables de cette petite infirmité. La forme de précaution  que prenait le volatile dans le déroulement de ses pattes, à moins que ce ne fut une nonchalance propre à son espèce en disait long sur la philosophie de l'oiseau. Le plaisir de la vie réside-t–il dans le fait de marcher droit et d’emprunter des chemins qui imposent leurs pensées ?
Elle faisait comme si de rien n’était, picorant quelques grains restés là de la dernière semailles mais il était évident qu’il n’y a pas de hasard en ce monde et Gormsch se précipita sur le rouleau à ses côtés.
- Nota bene… nota bene…
« Un oiseau viendra
sur lui volera
au but conduira. »

Il avait à peine fini de considérer alternativement les lignes lues et le caractère chétif de l’oiseau que la grue s’approcha, le col un  peu penché vers lui, sifflotant une chanson d’elle connue mais qui était douce aux oreilles.

-Je n’ai pas le choix, sauf à m’enferrer dans des hypothèses sans fin. Il faut que je grimpe sur cet oiseau et advienne que pourra.
Elle sembla comprendre et, pour lui permettre de l’enfourcher, plia les genoux dans un bruit de crécelle à faire se hérisser les branches d’un saule puis s’envola… dans la direction opposée au village.

-Mais… mais…
Gormsch ne savait trop que dire et encore moins penser.
Le bras droit serré autour du col de la bête, il tentait de lire à la lueur des étoiles naissantes s’il y avait par hasard un chapitre dérogatoire à la suite normalement logique de cette affaire. Et effectivement, un autre Nota bene lui apparut qu’il n’avait pas vu en première lecture :
Nota Bene : Le talent du confiseur du village de Suu-gar n’ayant d’égal que son tempérament hautement crapuleux, cela pourrait desservir la quête toute entière. En conséquence l’oiseau vous conduira sur le seuil de votre maison et il vous appartiendra de trouver à ce moment-là la solution requise pour échanger vos bottes contre des chaussons aux pommes.

-Echanger mes bottes contre… Echanger mes… Et j’ai fait tout ça pour…

-T’en fais pas mon gars, lui murmura la grue. C’est ça une quête. On va, on va vers quelque chose qui en fait est tout au fond de soi, ou tout près.

Gormsch était ahuri.
Sans doute l’oiseau avait-il raison et maintenant que cette quête touchait à sa fin, il se souvenait que la semaine précédant son départ, son voisin pâtissier lui avait proposé d’échanger ses bottes contre deux chaussons aux pommes. Qui peut dire si cela aurait changé le cours des choses ? Sans doute fallait-il pour que la pluie revienne qu’il mesure le prix de cet échange.

Ils avaient gagné les hauteurs du ciel pour passer la barrière de montagnes d’un gris inquiétant coulant vers le noir qui séparait les deux vallées. Ils traversaient maintenant des nuages dont les touffes hirsutes et tièdes exerçaient une pression caressante sur sa peau.

- Qu'elle est douce cette bruine. On dirait de l’espace !  pensa Gormsch.
Et l’oiseau qui vivait à son rythme, ou peut-être était-ce le contraire, se retourna vers lui et lui dit :
-Oui, la bruine est de l’espace. Prends-en un peu dans ton  baluchon, le dernier point de ta quête, que tu n’as pas lu, est d’apporter à ton chef la preuve de ton voyage.

Plus rien n’étonnait Gormsch.
Il se saisit d’un morceau de bruine qui résista un peu à se laisser enfermer puis s’abandonna enfin sur le cou de l’oiseau.
Adviendrait ce qui adviendrait.
La bruine était de l’espace, et vivant qui plus est, et même dotée de sentiments, et rien que pour cette découverte, il se réjouissait d'avoir fait tout ce chemin et  devoir se séparer de ses bottes…


 

Noël Batoto





Ce n’est pas qu’il était particulièrement séduisant avec ses joues rebondies et ce tic perpétuel qui lui faisait claquer du pouce droit ses bretelles à carreaux, mais il était ethnologue et souvent passionnant.
Ce jour là, il fêtait sa centième conférence au cercle des Amis du langage, et c’est avec le sentiment de la belle ouvrage qu’il terminait de répondre à la dernière question un peu technique sur le devenir des langues à clic dans l’hémisphère sud lorsque qu’une toute jeune femme au premier rang, restée sage jusque là, leva la main.
-Oui… Madame, je vous en prie, votre question.
-Il paraît, Docteur, que vous avez une fois dans votre vie, un 24 décembre des années soixante assisté à un miracle, Docteur, pourriez-vous nous en dire plus?

Un ooooohh ! fit onduler la salle et même les derniers rangs qui s’étaient assoupis se redressèrent, donnant à l’amphi une allure de navire brinquebalé sur d’invisibles houles.

-Un miracle… qu’est ce que vous me dites là… un miracle… vous devez parler de…
- Vous devez bien avoir un souvenir de ce Noël là ?

Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix : "
Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... " Et tout à coup, il
s'écria :
- Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire
fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui,
mesdames, un miracle, la nuit de
Noël.

Ces dames, car il y a majoritairement des dames dans ce style de conférences, ces dames se calèrent sur l’inconfort notoire des chaises de la MJC locale, un deux trois toussèrent mouchèrent murmurèrent et…


Tala tala angarya

Tala bazungu bibi
Bibi
Tala
Bazungu
Angarya angarya ééé bazungu

Tout en tambourinant la table devant laquelle il était assis, il venait d’entonner une mélopée étrange, d’une voix de fausset qui fit pouffer les plus jeunes et rougir les plus âgées, mais on avait l’habitude des excentricités du Docteur Bonenfant.


-Cette histoire, Mesdames, se passe au Congo !

Cette année-là, je reçois un ami, un vieil ami, ancien camarade d’université reconverti dans le Bizness, il voulait faire un safari. Je vivais à l’époque dans la région de Bandundu, il restait encore de magnifiques spécimen d’impalas…
Je vous passe les détails, il arrive par l’avion et nous voilà partis.
Nous arrivons en land-rover dans un village et là, c’est le délire total. Là-bas, on n’avait jamais vu un homme aussi pressé. Imaginez Mesdames un film en super 8 sur une caméra qui ne connaît que l’accéléré, et vous aurez idée de l’énergie déployée par mon ami pour installer à côté de sa tente une antenne radio, sa chaîne hi-fi et ses multiples attachés cases.

Bongo bongo bouléééééééé

Kintu kani katumbooo`
Bongo
Manéno kani, manéno kani…

Naturellement ce qui devait arriver arriva, la radio ne lui permit que de capter les ondes courtes. Au fur et à mesure que la nuit s’avançait, il devenait de plus en plus improbable qu’il puisse écouter autre chose que la tour de Babel linguistique qui y babille et crachouille . La foison de dialectes incompréhensibles qui lui parvenait, entrecoupée de sifflements et autres raclements le rendait extrêmement nerveux, d’autant qu’il percevait bien l’amusement du village en cercle autour de nous deux.

C’est alors que le Chef s’est approché.
Abari !
-… ?
-Il te dit bonjour.
`-Salut.
Le Chef du village déposa à ses pieds une feuille de bananier remplie de fruits que mon ami, appelons le Nick, ne regarda même pas, tout occupé qu’il était à tourner les boutons de son poste.
-Baba apana Kimbya,apana.
- Qu’est-ce qu’il dit ?
-Qu’il ne faut pas que tu te presses comme ça, tu as tout le temps.
-Comment ça, j’ai le temps ? Tu déconnes ou quoi ? J’ai investi la moitié de mon portefeuille sur les microprocesseurs japonais, faut que je suive ça…
-Tu ne peux donner aucun ordre d’ici à ton banquier..

Il se figea dans un mouvement curieux dont je craignis un instant pour lui que l’éternité ne s’en saisisse.

-C’est vrai. Que je suis bête.
-Kesho, kesho kutwa, akuna matata.
-Il te dit que demain, après-demain pas d’importance.

Il passa le restant de la soirée à nous moduler sur sa radio le chant de ces langues inconnues mais qui dans leur profonde énigme, murmuraient au plus près de ce que nous étions, perdus dans la forêt..
Nous avions pris un pisteur. Un de ces hommes qui d’un revers de main écartent la forêt et de l’autre vous attrapent un mamba et lui font cracher son venin en pinçant d’un coup sec sa nuque. Un homme sûr et lent .
Trop lent pour le goût de Nick dont l’obsession principale en dehors de faire du fric était de vivre un maximum de sensations en un minimum de temps.
Nous n’avions pour tout met que quelques bananes, une soupe de manioc préparée par le pisteur qui n’avait qu’un mot à la bouche :
Kesho … demain.
Je connais bien cette région du monde, il ne faut pas se bousculer, tout finit par arriver. Et cela arriva. Au bout de trois jours de cheminement apparemment sans but.
Nick rencontra quelque chose qui a fait basculer sa vie. Et le miracle, c’est qu’il en ait pris conscience sans souffrance.
Nous avons croisé une charogne.

Ooohhhhhhhh…. Fit la salle en se pinçant avec unanimité le nez comme si ce seul mot avait transporté avec lui l’odeur qui lui est habituellement attachée .

Une gazelle. Morte depuis plusieurs semaines sans doute, mais le peu de soleil qui perce la forêt avait considérablement ralenti le desséchement des chairs. Seuls les os des pattes et les orifices naturels avaient été attaqués par la vermine.

-Kanga monoto kanga

Ongoya kuanza kobosana saa
-Qu’est ce qu’il dit, là ?
Le pisteur faisait une sorte de prière pour que la bête s’apaise dans l’au-delà et rejoigne la terre de nuit où elle courrait à nouveau.
-Il lui dit de se taire, que ce n’est pas encore l’heure.
-Elle ne dit rien cette bête.
-Lui doit entendre ce que nous n’entendons pas, sans doute.
Mon ami s’accroupit pour regarder d’un peu plus près le cadavre. Jamais je n’aurais cru cet homme capable d’une telle audace.
La gazelle semblait étrangère à ce qui se passait. Les larves multiples qui rentraient ou sortaient de tunnels sous la peau encore en bon état, rejoignant quelque orifice dans le sol en emportant avec eux de quoi garnir leur grenier, les larves l’étaient tout autant.
Je vis pâlir son visage
, ses mains trembler, puis il caressa le mufle encore propre de la bestiole dont les orbites avaient déjà été bien nettoyées.
- Qu’est ce que je fous de ma vie ?Murmura-t-il.
- Ku tembela pole-pole
- C’est vrai ce qu’il dit.
- …
- Je vais trop vite. Qu’est-ce qu’il a dit exactement?
- Que tu dois aller lentement. A quoi as tu compris ce que disait le pisteur ?
- J’sais pas. Le corps. Tout. Pas les mots. Le corps
- Rudyia ku nuymba ! akuna matata. Rudyia ku nuymba !
C’est alors que j’ai vu mon ami se lever, prendre dans ses bras le pisteur, puis en silence lui indiquer le chemin du retour.
Nous sommes revenus au village sans un mot, lui y est resté. Il doit y être encore.

La salle se détendit doucement, l’image de la charogne offerte aux mandibules multiples et minuscules de la forêt en avait remué plus d’une parmi ces citadines sur leur trente et un.


Oui, Mesdames, un miracle cette nuit là….Cet homme pressé avait enfin rencontré le temps, entre les chairs fouillées sans remords ni regret par la vie et ses impérieuses faims.

-Et ce que disait le pisteur, la dernière phrase prononcée, c’était quoi ?
-Reviens à la maison…
Rudyia ku nuymba
Reviens à la maison.