lundi 18 février 2013

Fragment * 5 * Hall





La pièce était posée

     grand cube tapissé de toile de Jouy
   sur des carreaux de Gironde dont la patine creusait l'enduit

Quelques blessures écaillaient les pierres


Au centre le cercle d'une lourde table
quatre portes
et quatre angles.

Dans l'un une vieille horloge comtoise
dans l'autre une lampe à huile au sommet d'une déesse dénudée
le troisième était tout empli de mon piano
le dernier était vide

En une pièce j'avais d'un seul coup d'oeil accès
au temps
à la lumière qui le traverse
à la musique des sphères
à l'espace dont nul ne saura jamais ce qu'il est réellement

Levant de lave




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Ce matin,
le soleil levant a répandu sur les nuages
une lave flamboyante, tranquille,
si lente à se dissiper
que la fraîcheur de ma cuisine inoccupée
s'en est trouvée désemparée...

Bien sûr, je ne sais me servir des options diverses de mon appareil photo
et la lampe sous laquelle nous réchauffons nos mains
autour d'un bol de thé
figure sur le cliché
emprisonnée dans les doubles vitrages.

Ailleurs le ciel est blanc ou gris
chez nous il était flamme
et sa splendeur nous faisait oublier ces fils qui biffent le ciel
de leurs grands traits sans paroles
ni musique et oiseaux


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Iris impromptus




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                  Les certitudes mûries entre deux cailloux

                       
cheminaient de biais
               
le long des veines d'eau

                               emportant sur leur dos
                      
les histoires de veillées  pêchées entre les racines

                                   avec un petit bruit de scarabée



                Mais le bec insouciant des Impromptus iris
                                  a bousculé leur marche
                                   crevé la joue des feuilles
                                            dorées contre l'humus



                              Peut-être écoutent-elles pour rien
                      
ces choses démunies et graves que couvait la terre ?
?
                               




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L'automne des derniers gestes



Les derniers gestes de l'automne

ne s'effraient plus du froid qui mord
.

Ils donnent

à la terre
un peu du corps
un peu de l'âme un peu du temps

posent aux trous profonds l'ardent

bulbe ou la généreuse corne.


Peu m'importent

les feuilles mortes

et leurs bonds d'écureuil qui narguent mon râteau


Peu m'importe l'étau

que fait le vent devant la porte

Peu m'importe qu'ait disparu l'écorce

même de l'absence

Au plus vivant du silence

il me reste ce froid où je trouve des forces










Jour de bois




Une nuit pour flétrir la sève suspendue

    poser sur les buissons le lait d'un autre temps
       laver l'odeur si haute des dernières pailles

J'arrive
      doigts ridés
           dans un jardin ficelle

que portent à grand peine les arbres cuivrés

Où sont les jabots noirs glissant de nids légers

et leurs poussins tout crus venus des jours de bois?


Une nuit

   ma maison est toute pleine d'angles
calme comme une hâche






Parfum de révolte





 

La révolte a-t-elle une odeur?
Parfum de la terre après la pluie.

Révoltes enfouies ou dévoilées au fil des mots, au fil des maux.
Révolte cachée depuis cette naissance venue trop tôt, mal accueillie, peau traversée de toutes sortes de violences physiques ou verbales, dos surtout, dos brutalisé lorsque je réclamais la nuit et qu'on n'assouvissait pas ma faim.
Dos dans lequel court aujourd'hui la sournoise et imprévisible chorégraphie de la sclérose en plaques.

Depuis que je vis en France lorsqu' il pleut, je retrouve dans ces volutes qui montent du sol le nectar de mes révoltes adolescentes,
celles qui me faisaient fuir comme la peste ceux de mon sang.

La pluie en Afrique a une autre dimension qu'ici. Plus rare en
certaines régions, plus coléreuse ou mystérieuse, elle déchire tout
sur son passage, ébranle les fondations du terrain dont parfois elle
emporte des pans entiers en longues coulées graisseuses.
Surtout, elle donne naissance à un parfum unique. Inconnu ici.
Cette odeur ferreuse si particulière, trace sanguine de l'eau
s'immisçant sous les bulles de latérite, petites lunes cuivrées à la
peau constellée de cratères.

A chaque fois qu'il pleut, mon corps entier se rebelle contre les
hasards de la vie qui m'ont fait quitter le continent où je suis née.
L'odeur de la terre mouillée dans ma belle région adoptive de Gironde
est certes suave et enveloppante, elle remonte dans ses évaporations
les arômes forestiers ou les chansons calcaires des ceps de vignes.
Mais elle ne ressemblera jamais aux nards intenses qui se laissaient
flotter en coussins épais au-dessus du sol après ce que l'on appelait,
là-bas, les tornades.
J'aime l'odeur de souffre qui monte de la terre avant l'orage, quand
le ciel semble écorché vif et suinte son sérum.
J'aime cette inexorable ascension du vent , par bouffée timides puis
plus sûres, frémissement qui se dessine carnage.

J'aime me tremper dans cette attente de l'explosion à venir.

Mes yeux dansent alors au rythme des arbres, échines ligneuses courbée
en révérence vers la terre, panaches verts ou ocres tournoyant sur des
bouillons de gris et de bleus mêlés : le ciel fronce ses sourcils
grincheux et sa voix ne va pas tarder à gronder.

Enfant, j'étais à la fois très fascinée et très fâchée contre l'orage.
Nous ne possédions pas de prises de terre et lorsque la foudre tombait,
des flammes de cinquante bons centimètres sortaient des prises. Je
courais me cacher sous la table, apeurée comme un jeune chiot, mais ne
pouvais m'empêcher, sitôt les premières lames d'eau brisées en éclats
sur le toit, de bondir au dehors et, tête renversée, yeux fermés bouche
ouverte, me laisser toute entière rincer par cette pluie tiède et
innocente comme les débuts du monde.

A chaque fois que s'annoncent les prémisses d'orage, où que ce soit, je suis submergée d'un désir fou d'odeur de terre mouillée.
Comme si j'avais besoin pour me sentir vivre de puiser dans un flacon
de perturbation météorologique de quoi alimenter mes révoltes futures.

Pourtant, malgré la richesse de nos humus, dans lesquels se nichent
promesses de champignons ou de cagouilles, il me manque toujours le
parfum de ce sang de la terre , ce parfum hématite légèrement oppressé
qui montait de la latérite et dont l'encre séchait sur le sol en
longues cicatrices brunes.




Neige !




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Il a neigé... Huit bons centimètres qui recouvrent les maisons, les voitures, la campagne.

La blancheur ne porte aucun titre
hors des traces de chats que ce manteau amuse...
Sous le poids de ce nuage enfin posé,
le parc semble pencher vers sa haie.


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Il est clair qu'aujourd'hui nous resterons au chaud:


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Tout cela me réjouit, même si cela vient un peu tard.
La vermine y passera dans une nuit définitive.
Et même si l'hiver rentre un peu dans quelques fleurons déjà bien avancés
Vive cette merveilleuse neige qui immacule les pensées!



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Jacques Ibert, Promenade en traîneau
extraite de la Petite suite en quinze images












Chemins d'herbe




Le train comme d'autres s'envolent
chanson du rail parcours créole aux ressorts amortis
mes collines aussi
dont le temps a éteint les fièvres animolles.

S’ asseoir dans le sens contraire  de la marche
on n'y découvre le paysage que pour la raison qu’il s’enfuit
et c’est cette fuite même qui rend inoubliable le rapprochement fugace
de notre être rôdeur et des terres traquées
La moitié du trajet est un fleuve de brume
C'est alors que rêvant yeux ouverts
se pose sur la vitre
l’impalpable
l’inespérée
transparence
habitée

d’autres transparences
que la lumière dense

Naissance. Acmé du voyage où j’oublie que
la solitude
c’est le reflet de soi auquel on se raccroche
dans la vitre du train
pour dire adieu
au quai

La brume a laissé place à ces corps de pierre ou de bois
que toute traversée blesse sans le vouloir.

Défilent des chemins sans bruit d’ herbe marchée
qui se laissent flétrir dans un pâle soleil
et je contemple triste la traîne sombre
de leurs peurs et leurs joies subitement fauchées

Villages, maisons isolées, châteaux viticoles, forêts, immondices

Ce que le regard dérobe au voyage
devra rester soigneusement inutile
panier d'impressions fugitives en brins d'osiers farouches
et farouchement ignorants les uns des autres

Plus on approche l'estuaire de la Gironde
plus le soleil insiste et cogne sur la vitre
et monte dans mon coeur un goût de fenaisons à jamais suspendues
parfum de joue tiédie dans l'éternel été

Je ne sais pas sortir de cette hébétude
que rompent si aisément les autres voyageurs

Sur le quai ils déroulent  leurs pas en carnet
décoctions du bitume
où vont-ils si pressés ?









 

Sur la terrasse il y a de l'or



J'ai trouvé il y a peu chez ma vieille maman
un vieux cahier d'école qui me tenait lieu de carnet intime
premiers poèmes
premières inquiétudes
premiers rêves

Il était très beau
j'y avais recopié à l'oreille le livret entier du Faust de Gounod
dans la sublime version de Cluytens avec Los Angeles, Gedda, Christoff
autant dire que parfois les paroles sont approximatives mais qu'importe
j'entends encore mon émotion et cela est le principal
surtout
les lignes effacées du vieux journal
me parlent davantage que si elles étaient nettes

J'avais collé des rubans rouges pour imiter le rideau de l'Opéra de Paris
ils sont devenus roses
rongés aux mites
et au coeur de tout ça
un poème écrit quand j'avais quatorze ans en regardant un vieux charognard blessé rapporté par mon père de ses promenades en brousse où il récupérait pour les soigner des bestioles en tous genres
surtout des jeunes d'ailleurs dont la mère avait été abattue
lui était déplumé par l'âge et la nature
une patte un peu folle mais vite apprivoisé
il mangeait les margouillats et autres trucs bizarres
j'avais écrit cela en assistant à son repas

Sur la terrasse il y a de l'or
dans le regard de l'oiseau
et sur son bec un peu de mort

sur la terrasse il y a de l'eau
coulant du ventre déchiré
et des viscères sous la peau

sur la terrasse il y a de l'ombre
et du soleil comme un estuaire
la mort se passera de suaire

y' a que la faim
comme il fait sombre


Un site consacré à Nicolaï Gedda

Boris Christoff dans l'air du veau d'or

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