mardi 19 février 2013

L'improbable chaleil





J'ai allégé le sable de ses morts

          sombres et douces
                  où l'eau s' attarde un peu
 arraché leurs racines fines comme des cheveux


J'ai travaillé jusqu'à la nuit

    sans céder à l'appel des lueurs qui rôdaient
            quelques dieux impatients
de me prouver qu'ils sont des réverbères
    et tellement de la rue


Mais je n'aime que ce qui repousse

D
'improbables chaleils
me guident dans une ombre à mourir de joie

Quelle que soit la direction de mon regard

une réalité m'attend
qui ne se compte pas




Inventaire des petites joies





L’odeur de l’herbe après la pluie
Le souvenir de l'odeur de la terre après l'orage en
Afrique
Le sapi
n et ses boutons verts plus pâles en cette saison

La neige qui tombe c’est une joie enfantine
Les roucoulements de ma chatte avec ses petits
Un animal que notre présence n'effraie pas
Le chant de la chouette la nuit ou celui des grues en migration
Les cris de mes deux corneilles quand je vais les nourrir
Leurs battements d’ailes heureux
Les mésanges sur ma fenêtre en cette saison
Découvrir ou apprendre chaque jour un petit quelque
chose
Les pompons des oliviers à perte de vue sur l'océan de collines quand nous arrivons en Andalousie
Cheminer dans l'Alhambra de Grenade et les jardins du Generalife et être enveloppée de l'
air et ses parfums
Les petits bouquets de fleurs des champs
Rester des heures à écouter l'eau d'un ruisseau en montagne
Plus de lumière dans la maison, panne d'électricité, les petites peurs enfantines qui renaissent
Les changements subtils de nuances d'une poire mûrissant d'un
jour à l'autre

Les glous-glous de la confiture dont les bulles explosent, j'ai le sentiment d'être au-dessus d'un volcan
M'asseoir au sommet d'une montagne ou d'une colline après quelques heures de marche et contempler en retardant la gorgée d'
eau fraîche que le corps réclameLe silence qui accompagne la dégustation de mes plats
Lorsque le sifflement suraigu qui vit nuit et jour dans ma tête s'arrête et que je peux quelques secondes apprécier un vrai silence
Les odeurs
qui montent de mes casseroles quand je me mets en cuisine
L’idée que je me fais de la joie de Michel quand il verra ce que je lui ai préparé en grand secret
Regarder Michel prendre des photos et l’écouter avec admiration me dire en latin des noms que je ne retiendrai pasLe bruit des pas de ceux que j’aime dans l’escalier qui monte du garage
N’attendre personne voir arriver surprise Bruno, Marie et Maxime
N’attendre personne voir arriver surprise Sarah avec toute sa joie de vivre qui déplace les murs
N’attendre personne voir arriver surprise Mathilde et sa bande de copains pour un barbecue comme ce soir et un foot juste après
N’attendre personne et voir arriver des amis improviser un repas de prince avec trois fois rien et qu'ils soient contents de tout
Regarder sans le toucher le livre que j’ai reçu il y a une semaine et qui m’espère sur la table de nuit
Sentir que ce matin je marche à peu près droit et que les tessons de bouteille sous les pieds se sont émoussés
Regarder Maxime jouer dans l’eau de son bain et me souvenir de mes petits à son âge
Partir en ballade quelques jours dans la montagne avec tous nos amis pour chercher des fleurs sauvages ou pas ou des pierres paysage
Passer des heures à attendre un couple de hérons qui vient nourrir son petit
et pour deux minutes de ce majestueux spectacle avoir pu respirer l’odeur de la forêt, caresser les champs de blé en herbe du regard et de la paume
Me régaler de mures sauvages l’été avant d’en faire des confitures
Pareil pour les pommes cueillies dans un verger abandonné
Arriver sur notre terrain à champignons et en voir à foison
Le temps des premières cerises... jusqu'à la fin des cerises
Une voix grave et belle au téléphone
Un ou une inconnu  (e ) qui me sourit
Avoir pu aider un mourant à se soulager d'un poids d'angoisse
Le souvenir de mon Grand-Père et sa photo dans mon sac
Planter dans mon jardin
Les prunes encore acides juste devant ma classe
Accepter mes erreurs
Fleurir toute la maison
Ranger à fond la maison et que cela sente le propre partout jusque dans les armoires
Le parfum du linge quand je suis en train de le repasser ou l'étendre
Un moment précis du soir quand le soleil est encore là et le ciel bleu cobalt
Revoir un ancien élève qui me montre ce qu’il a travaillé tout seul
Sentir que ce que je leur ai enseigné leur est bagage pour toute leur existence
Apprendre de mes élèves
Apprendre d'eux bien plus que je ne leur ai appris
Pardonner toujours à ceux qui m'ont blessée
Poser sur la table une motte de terre glaise et me préparer à des heures d’absence quiète

Me dire que je suis en vie


Liste non exhaustive

A suivre...


Crocus



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Il a fait doux. Et j'ai trouvé compagnie apaisante dans la lumière qui inondait à nouveau les murs, la tiédeur de l'air dans la maison grande-ouverte alors que vers midi remontait en criant, très haut, le premier vol de grues.





Mes crocus ont fleuri. Plantés il y a deux ans, je désespérais de les voir un jour.
La terre est si pauvre ici que tout relève du pari...
Il me semble qu'ils se sont étoffés en nombre. J'en retrouve où je n'avais souvenir d'avoir enfoui quelque bulbe. Certains ont forcé leur nature pour traverser l'épaisse couche de feuilles mortes qu'aucune intempérie n'a su désagréger. Leur tige blafarde, leur bouton en longueur, leurs feuilles lavées sont ceux de toute vie soustraite trop longtemps à la lumière du jour.




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Ils sont.  Et avec eux, ces joies minuscules qu'apporte le travail lent récompensé. Les tulipes botaniques elles aussi pointent du nez. Elle sont hautes de quelques centimètres et j'ignore ce que sera leur robe. Mais plus de deux cent bulbes d'entre elles et tout autant de narcisses forcent la terre encore durcie de froid, pour ma plus grande joie ! Et j'entoure patiemment de minuscules galets chaque petit territoire afin d'éviter - j'en ai planté aussi dans la pelouse - qu'on ne le piétine avant  la floraison. l en



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Les tulipes
Je n'ai plus peur comme autrefois des saisons qui passent.  Et si de l'hiver je déteste toujours son refus obstiné de tomber en miettes, cette chape grise  qu'il maintient par longues périodes  au-dessus de nos toits et nos têtes, le froid ne m'a pas empêchée de consacrer cette année des heures au jardin.

J'ai respiré la vie naissante comme elle me respire, intensément.

Mes mots n'auraient-ils été
que barques échouées
aux rives des saisons?
La présence à ce qui pousse et meurt sans tapage
là est la vraie vie.

La mienne semble se limiter chaque jour davantage
donc chaque jour s'élargir
aux choses les plus simples du monde...

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Pour accompagner cette page, deux pièces d'un compositeur trop peu joué, trop peu aimé, Jacques Ibert. Et pourtant, quel poète ... !

La Cage de cristal

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Crocus

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Pour ceux qui ne peuvent lire le lecteur; La cage de cristal  et Crocus

Inventaire des petites choses détestées



Je déteste
Les jours où tout m'échappe des mains mais aussi de l'espritPlier de grands draps ou nappes qui -par usage- ne sont plus tout à fait rectangulaires
Les portes qui claquent la nuit ou les volets qui me rappellent
que j'aurais dû les fermer
Le petit coup de vent qui défait mon tas de feuilles patiemment amassées
La manche de ma robe de chambre coincée dans le penne de la porte
Que l'on me parle trois fois de suite alors que je suis en train de déguster un livre
Les gens qui me bousculent aux caisses des magasins et ne s'excusent même pas
Qu'on laisse les lumières allumées dans une pièce inoccupée
Le téléphone qui sonne et me raccroche au nez sans un mot
Ne retrouver qu'un seul de mes chaussons le matin
l'autre a été poussé sous le lit par les chats de Mathilde
La vis minuscule mais indispensable que Michel a laissé tomber en bricolant et qui est forcément tout près de nous sur le carrelage
Les quais de gare où l'on ne parvient à me dire si je vais monter dans le bon train
facteur d'angoisse...
Les téléphones portables qui sonnent en permanence partout dans la rue ou les trains
Les gens qui se baladent avec leur téléphone scotché à l'oreille ou au bout des doigts
Les petites blessures au bord des ongles qui font si mal
Le chat qui se promène sur mon clavier quand je suis en train d'écrire
Conduire sous une pluie battante et me faire doubler par un camion
Le bruit des ongles qui crisse sur un tableau
Le bruit d'une craie dans les mêmes circonstances
Ne comprendre une blague que trente minutes après tout le monde
Essayer des montures de lunettes neuves sans avoir mis mes lentilles!
Les chariots de supermarché qui vont de travers
Être incapable de mémoriser d'emblée un numéro de téléphone: devoir m'y reprendre à dix fois pour en établir une logique mnémotechnique
Tomber sur un serveur vocal en cas d'urgence
Les limaces que je trouve au matin dans mes chaussures de jardinage
Les mouches qui ne trouvent pas la sortie
Le chien du voisin qui aboie toute la journée quand il est attaché et poursuit tout le monde quand il ne l'est pas
Les illuminations de Noël lorqu'elles sont de mauvais goût criard
La marchande de fromage au détail qui me demande combien j'en veux et m'en coupe double ration d'un coup habile de sa lame déplacée subrepticement
Les chocolats de Noël dont la valeur gustative dément la belle apparence
Rêver que je suis en train de coucher sur le papier un beau poème et au matin découvrir que ce n'était qu'un rêve
Me faire systématiquement avoir par la colle superglu
La pluie quand on m'a annoncé du soleil
Les grappes de raisin à moitié grapillées par tout le monde
Les paires de chaussettes dépareillées dont je ne retrouve jamais la jumelle
L'aiguille à coudre oubliée par quelqu'un sur mon couvre lit
Être arrivée très en avance et que l'on me fasse en plus attendre...
Les paillassons plus sales que les semelles
Les poignées de main molle ou au contraire brutales
Les cintres emmêlés dans une armoire
Entendre mes clefs au fond de mon sac et ne pas parvenir à mettre la main dessus.

Liste non exhaustive!


Plus loin que mon talus dans ses herbes de grâce




Depuis des jours s'empilaient leurs formes changeantes

qu'un coup de vent

parfois

ouvrait

comme un tiroir.


Le ciel est enfin lavé de ses nuages traînant

au vu de tous

leurs intentions secrètes
.

Et j'ai passé des heures dans mon jardin

à recouvrir de paix les ulcères

que le temps creuse

ou la pluie.


Du grésil est tombé

venu comme une rumeur

de ces coins d'ombre où chacun se cache

et le regard le plus pur se corrompt.


J'ai peur

petit peu

de tomber.


Mais le soleil se moque de mes mains rougies

mes pieds gelés mes beaux outils

rien ne les retient plus de vivre seuls leur vie

car dans le froid qui mord

je ne suis plus un corps

mais une volonté chapiée par mauvais sort


Sous les feuilles que j'écarte

mille plantes nomades

sans faiblir éloignées du pied mère

sorties d'enfance


Je n'insisterai plus

pour voir plus loin que mon talus

endormi dans ses herbes de grâce


Je n'insisterai pas

pour ranimer d'autres flammes

que celles de ces fleurs dont la fuite est promesse

et si douce l'absence 

autour

comme un manteau





Nocturnes



Un grand troupeau a traversé la nuit
si bas sur notre toit que c'en était brutal

Les grues ont trahi l'été
ses oueds somptueux mourant où le soleil devient d'une autre pierre.

Elles ont tourné longtemps en soulevant les nuées
au loin se devinaient des averses d'éclairs.

Pourquoi ne posaient-elles un souvenir de tuiles bleues
ou même le désert
ses triomphes d'agneaux dont le sang épargné
ne saura pas les dents du sable ?

Elles ont tourné longtemps avant de s'échapper
notre terre est trop sèche
les fossés ont renversé leur eau

Puis le chant de la chouette
parfum de cîmes brunes
modeste
un récit sans voyage et qui me tient
pourtant


La grue, une belle page
avec illustration sonore de JC Roché



La Chouette
avec illustration sonore du même ornithologue passionné