mardi 12 novembre 2013

La passagère



I


C'est par la porte étroite du manque

l'auberge basse du mauvais sommeil

souvent frôlant la chute

que nous éprouvions l'autre rive.


Et comment vivre encore

sachant mais de si pâle

ce qui avait gorgé le fruit offert à notre soif

évaporé sa chair sans bruit infiniment

le rendant à la terre avec légèreté ?


Nous-mêmes en ces moments

d'un pas l'autre

nous nous sentions si transparents


Respirions-nous enfin le monde

ses vérités sans poids que retient seul un corps ouvert à sa fatigue


ou étions nous déjà

à des bleus  de la vie?



II


Nous n'invitions jamais la puissance des choses

et l'essor des objets ne nous atteignait pas


Pourtant le temps passait avec ses nuages lourds

    ses vents de frais soleil qui germent les labours
         ses peurs tremblant au bord des chiens
            La mort ne l'était pas dans notre ciel sans dieux

Parce que tout était simple

                  tout était mystérieux

III



Nous cherchions des routes  plus graves

        et folles de leur ciel si bleu
     
Sous nos pieds

la charpente des pierres


A peine si certaines écartant cette croute

               nous entendaient passer


Puis les Rias de foudre

         où le vent blanchissait un parfum de charogne
et je te regardais

trébuchant dans ta voix joyeuse d'autres sels

le visage accueillant sans armes les embruns


Combien de paysages avions nous écornés

pour empoigner enfin

           à force d'horizons

l'autre côté du voir


l'eau calme de l'insu



IV

    Au bord des chemins d'eau
                             si blancs que l'on croirait qu'ils sont de pierre
                                               nous marchions sans bruit
    La terre était comme une barque tiède après la pluie             Un ciel étrange et brun s'allumait sous nos pas
                                          de mille et mille fleurs
                            partout le vent se tissait à la lueur
                       
                        Etions-nous déjà la courbe prochaine
                                     la fin de nacre vert qui n'en finirait pas
                           d'irriguer le labour des flammes souterraines?


V




D'avant-hiver nous aimions l'usure des tissus
une certaine qualité de lumière
nous en cherchions toujours l'infinie floraison
sur les feuilles anciennes
la saveur d'un temps qui ne nous pressait pas.

Quand l'air trop vif avait tourné la tête
les voix semblaient plus fraîches
plus jeune le ruisseau dont nous longions les berges sous l'automne.

Ce froid cloué aux yeux nous déchirait de nous
nul espoir
nulle peine
juste le pas léger entre les fauchées d'herbe

Jaillie des pierres lourdes dressées sur son flanc
loin du bruit du soleil
l'arche nous attendait

Oserions-nous marcher sur ses pavés d'eau sourde
emprunter le revers

gravir la dague d'ombre et son poids qui s'abstient ?

Lâcher prise?



VI



Il y avait de la mélisse dans les champs
d'un bleu intense
et son parfum de menthe qui déchirait la gorge
   dans notre dos soudain
l'envol d'une poule faisane

       si lourd dans son vêtement de fugue

Mourir est ainsi fait

   de branches écachées pour un ciel plein de cendres


Il y avait le fer du bouillon blanc

         monté en graine un peu de vent
sur le sable défait

nos traces enfoncées au grand peuple des traces


L'été s'usait
    insensible aux prières

VII
Des jours qui rallongeaient
   nous devinions les chevilles frêles
   un galop qui tremblait
limpide
 au bord des toits




Le ciel grinchait parfois d'une fenêtre à l'autre

semant
comme on murmure

                  à bout portant
les plaies avant l'histoire 


Mais la vieille maison aux pierres sans trahir
  se moquait bien des vents d'hiver
ses murs ne se rendaient qu'au mufle de lumière


Nous restions silencieux
comme pour protéger dans cette cendre-là
       ce qui s'était éteint à force de paroles

Avec ses mains de rompre
   le soleil enfouira le maussade et le gris
  de son eau rincera les ombres mal-aimées


Bientôt les dieux

                   aux lèvres closes
                                sur la fleur !

VIII


Du vieux banc de chêne au bord de la colline
nous regardions couler l'usure d'un chemin

        voix jetées contre sol
    vers une mince brêche. Nous étions gais de peu
l'arôme encore vivant des pommes en cidre d'herbe
    la lampe de vin d'or, carré, puisant aux murs
l'impassible lenteur
        que la cour opposait aux nuages


Il faisait froid

le vent

            a   séparé
quelque chose de nous

Nos yeux enfuis

    déjà
        tâchés du flanc des bêtes aux foulées d’armoises
  que rattrapait la soif des pièges dépliés
 
Nos ombres affaiblies

enchâssés dans le gris
           en étions-nous la pierre encore pleine?


Et s'il était ailleurs un autre hiver
un feu de mille feuilles orphelin de nos coeurs
un bateau s'en allant chargé de mille ports?
IX
Nous reviendrons
le coeur empli de mots qui marchent
les bras ouverts en guise de présage
nos sandales légères n'écraseront pas la nuit

Nous vous raconterons

la traîne de parfum qui soutenait nos pas vers l'aube fraîche encore
les chaumes ruisselants au détour des forêts
quand un galop se perd
et cherche sa dérive

le lait noir qui coulait des paroles de pierre dans les vieux cairns voûtésles îles dont les lèvres taisent les marées

Nous reviendrons
le coeur empli de mots qui marchent